" Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. " La célèbre phrase d'Antonio Gramsci (Cahiers de prison) circule beaucoup sur les réseaux sociaux depuis l'intronisation du 45e président des Etats-Unis. Et plus encore depuis qu'il a apporté son appui au Brexit et prédit un démantèlement de l'Union européenne. Et si Donald Trump se trompait ? Et si sa diplomatie du tweet et du coup de menton incitait les Européens à se ressaisir, à faire preuve d'unité ?
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" Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. " La célèbre phrase d'Antonio Gramsci (Cahiers de prison) circule beaucoup sur les réseaux sociaux depuis l'intronisation du 45e président des Etats-Unis. Et plus encore depuis qu'il a apporté son appui au Brexit et prédit un démantèlement de l'Union européenne. Et si Donald Trump se trompait ? Et si sa diplomatie du tweet et du coup de menton incitait les Européens à se ressaisir, à faire preuve d'unité ? Premier rendez-vous d'une série de scrutins cruciaux prévus cette année sur le Vieux Continent, les élections législatives du 15 mars aux Pays-Bas n'ont pas répondu aux attentes des partis antieuropéens. Déjouant les sondages, les électeurs néerlandais ont rejeté le " printemps populiste " annoncé par Geert Wilders, le croisé peroxydé qui appelait au " Nexit " et qualifiait l'Union d'" Etat nazi ". Le Premier ministre sortant, le libéral Mark Rutte, vainqueur du duel avec son rival d'extrême droite, n'a pas caché qu'un " effet Brexit " doublé d'un " effet Trump " a joué dans le choix de ses concitoyens de " dire stop au populisme ". Après l'Autriche, un second pays européen a prouvé que la montée de l'extrémisme et de la xénophobie n'était pas inexorable. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, s'en est félicité, à l'instar de Berlin, Paris et Bruxelles. Pas de quoi pour autant rassurer vraiment les dirigeants européens, qui se retrouvent ce 25 mars à Rome pour célébrer les 60 ans du traité fondateur de l'Union. Car les défis sont de taille pour une Europe prise en tenaille entre un Trump qui agite le spectre d'une " guerre commerciale " transatlantique et un Poutine suspecté de vouloir affaiblir l'Union. De même, la crise des réfugiés et les dérives autoritaires en Pologne et en Hongrie ont révélé l'ampleur du fossé qui subsiste entre l'Est et l'Ouest, et montré à quel point l'élargissement a été bâclé. De surcroît, la crise économique, qui a failli emporter la zone euro et dont la Grèce n'est pas sortie, n'en finit pas de jouer les prolongations. Autant de chocs que les Etats européens n'ont pas anticipés, faute d'avoir accepté plus de partages de souveraineté. Et pour cause : l'heure est à la défense des intérêts nationaux les plus étroits. Les leaders des partis traditionnels, aux Pays-Bas comme dans d'autres Etats membres, courent derrière des opinions publiques travaillées par les mouvements extrémistes. Une tentation du repli qui ne va pas dans le sens du projet européen, fondé sur la paix, la solidarité, l'Etat de droit et l'ouverture au monde. La " polycrise " à laquelle l'Union est soumise serait-elle le symptôme d'un " mariage raté ", comme le suggère l'ex-eurodéputé Daniel Cohn-Bendit ? Voire d'une civilisation en déclin ? Les plus alarmistes font le parallèle avec l'effondrement de l'empire romain d'Occident. Rome n'était plus capable de faire face aux vagues de migration, aux crises économiques et aux blocages politiques et institutionnels. " Les défis auxquels l'Union est actuellement confrontée sont les plus dangereux depuis la signature du Traité de Rome il y a soixante ans ", a prévenu le Polonais Donald Tusk, qui vient d'être réélu pour deux ans et demi à la tête du Conseil, malgré l'opposition de son propre gouvernement. Aux eurosceptiques, il rappelle qu'une désintégration de l'UE ne mènerait pas à la restauration d'une " souveraineté mythique " des Etats, mais à leur dépendance à l'égard des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine. Consultés par Le Vif/L'Express, Guy Verhofstadt, président du groupe libéral au Parlement européen (ADLE), et Pascal Lamy, ex-patron de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), veulent croire que l'électrochoc du Brexit et les outrances de Trump conduiront l'Union à vouloir exister sur la scène mondiale. Ils plaident pour un nouveau bond en avant dans l'intégration et jugent que les dirigeants européens sous-estiment le soutien de leur population à l'Europe. Désigné pour représenter le Parlement européen dans la négociation avec la Grande-Bretagne, Guy Verhofstadt appelle, dans son dernier ouvrage, Le Mal européen (Plon), à la création d'une Union plus efficace et plus démocratique. Pascal Lamy, lui, vient de publier Où va le monde ?, coécrit avec Nicole Gnesotto (Odile Jacob). Un livre qu'il aurait pu titrer Où va l'Europe ? , car il y est surtout question de l'avenir de l'Union européenne. Guy Verhofstadt : Cette succession de scrutins aurait de quoi faire râler tous ceux qui, comme moi, attendent un sursaut de l'Europe. Mais j'ai l'espoir qu'il en sorte une nouvelle génération politique proeuropéenne. J'ai affiché, dans la course à l'Elysée, mon soutien à Emmanuel Macron, le seul candidat qui veut redonner du souffle à l'idéal européen. Je mise sur des leaders susceptibles de faire obstacle à tous ceux qui penchent vers le nationalisme, le populisme et le cynisme façon Donald Trump. Se réfugier dans la vénération de l'identité nationale conduit au rejet de l'autre. L'Europe a connu suffisamment de souffrances à cause de la glorification de la nation. Pascal Lamy : L'Europe est face au défi de son existence, même sous la poussée des courants nationalistes et populistes. Dans ce monde en désordre, chaque pays est tiraillé entre sa dépendance économique envers les autres et la tentation de jouer son propre jeu. Guy Verhofstadt : Cette période de remue-méninges sans précédent est déjà une satisfaction. Il y a sans doute inflation de rapports, d'initiatives, de déclarations, mais il faut y voir le signe d'une prise de conscience, parmi les leaders européens, de la nécessité de réformer l'Europe en profondeur. Il y a peu d'espoir d'aboutir à une relance dès cette année, en raison des scrutins prévus en France, en Allemagne... Il ne faut d'ailleurs pas s'attendre à un consensus entre Etats membres. En revanche, je mise sur le début d'une réflexion commune entre Parlement européen, Conseil et Commission. Pascal Lamy : L'idée d'Europe à vitesse variable ou à cercles concentriques est un serpent de mer qui n'en finit pas de refaire surface. Pour moi, ce n'est que poudre aux yeux. Les traités actuels prévoient déjà la possibilité de " coopérations renforcées " qui permettent à des Etats d'avancer plus loin dans certains domaines sans que d'autres, plus réticents, ne les en empêchent. Il me semble surtout qu'à la paix européenne par l'intégration économique doit succéder un nouveau " narratif " qui prenne en compte l'état réel du monde et les aspirations des citoyens. Je ne crois pas à l'idée de Robert Schuman selon laquelle le plomb de l'union économique se transformera un jour en or de l'intégration politique. De même, il faut arrêter de répéter, devant les écoliers, que l'Europe a été créée pour qu'il n'y ait plus de guerre sur le continent. Quand je raconte cela à mes petits-enfants, ils me regardent ébahis. Pour eux, de Gaulle et Churchill, c'est de l'histoire presque aussi ancienne que Jeanne d'Arc ! Guy Verhofstadt : En réalité, l'Union européenne est encore à créer. L'Europe n'est, aujourd'hui, qu'une confédération d'Etats nations, paralysée par la règle de l'unanimité, encore largement appliquée. Il n'y a rien à inventer. Il suffit de retourner aux projets initiaux des pères fondateurs de l'Europe, qui avaient en tête l'édification d'une union politique, économique et de défense. Le Traité de Rome, dont on fête l'anniversaire, était une solution de compromis, un minimum minimorum pour les six pays fondateurs au lendemain de la tragédie de 1954 : le vote négatif de l'Assemblée nationale française sur la Communauté européenne de défense, qui a torpillé le grand pas en avant. Tout aurait encore pu basculer en 1967, avec le projet de créer une fédération européenne à part entière. Mais de Gaulle s'y est opposé. Le président français a préféré limiter l'Union à une Europe des Etats nations. Pascal Lamy : Il est aberrant que les Etats membres n'aient pas encore progressé vers l'harmonisation de l'impôt sur les sociétés, quitte à contourner la règle de l'unanimité en la matière par des accords entre deux ou trois des économies principales de la zone euro. Si Berlin et Paris avaient avancé sur ce terrain, d'autres auraient suivi. Il faut aussi stimuler les investissements d'avenir avec un programme qui multiplierait par cinq le plan mis en place par la Commission Juncker. Une plus grande part du budget européen doit être consacrée à la recherche et au développement. Et créons un programme Erasmus pour l'apprentissage, destiné à un million de jeunes Européens. Guy Verhofstadt : Il faut d'abord doter la zone euro d'un budget et d'un ministre des Finances. Pour gagner en efficacité, la Commission européenne doit se transformer en un véritable gouvernement de l'Union. C'est stupide d'avoir 28 commissaires, dont certains ont reçu de minicompétences. Créons aussi une défense européenne autour de l'Eurocorps et regroupons toutes les coopérations militaires bilatérales qui existent entre pays membres. Une politique étrangère commune n'a de sens que si nous disposons d'abord d'un outil européen de défense. La première phase du Brexit va durer au moins deux ans. Pendant cette procédure de divorce, il est impératif d'engager la refondation de l'Union. Sinon, d'autres pays finiront par s'en aller !