Homeland, House of Cards, The Veep... Nous aimons tous les séries américaines - leur rythme, la véracité des personnages, la façon dont les scénaristes, loin de nos timidités européennes, collent au plus près des soubresauts de l'actualité. On comprend pourquoi : aux Etats-Unis, la vie politique dépasse la fiction.
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Homeland, House of Cards, The Veep... Nous aimons tous les séries américaines - leur rythme, la véracité des personnages, la façon dont les scénaristes, loin de nos timidités européennes, collent au plus près des soubresauts de l'actualité. On comprend pourquoi : aux Etats-Unis, la vie politique dépasse la fiction.Imagine-t-on un autre pays occidental où l'on verrait, dans plusieurs grandes villes, une statue grandeur nature, grotesque et adipeuse, représentant l'un des deux candidats à l'élection présidentielle affligée d'une houppette plaquée vers l'avant et d'un micropénis, avec cette légende : The Emperor has no balls (L'Empereur n'a pas de couilles) ? Accepterait-on que de meeting en meeting, l'adversaire soit hué aux cris de " En tôle ! En tôle ! ", caricaturé en prisonnier vêtu d'une combinaison orange, floquée dans le dos d'un " A mort ! " sans appel ?La campagne présidentielle américaine de 2016 restera dans les annales comme la plus stupéfiante de l'histoire contemporaine. Les deux candidats qui s'affronteront le 8 novembre prochain n'ont rien en commun avec leurs prédécesseurs. Hillary Clinton sera la première femme à briguer la Maison-Blanche depuis l'indépendance de la république en 1776. Donald Trump sera le premier depuis Dwight Eisenhower en 1953 à n'avoir aucune expérience des affaires publiques - encore le général avait-il gagné la Deuxième Guerre mondiale...De prime abord, tout les sépare. Elle fait partie du paysage politique depuis si longtemps qu'on lui a reproché de considérer le Bureau ovale comme une dépendance familiale, et la présidence des Etats-Unis comme une fonction lui revenant de droit. Lui a fait irruption dans la course comme un vulgaire plaisantin, un bateleur de reality show, générateur d'audience et de profits dans un pays où les élections sont aussi une industrie, un baladin de l'autopromotion qui ferait trois tours et retournerait à ses gratte-ciel - et le voilà qui défait seize concurrents et porte l'étendard d'un parti dont il dénonce les principes les plus fondamentaux.Hillary, dont le prénom seul résonne à l'échelle de la planète, et The Donald, comme l'a surnommé la presse américaine, partagent pourtant deux caractéristiques. Aucune n'est à leur avantage : ils sont âgés - 69 et 70 ans - et ils demeurent aussi impopulaires l'un que l'autre - 60 % des Américains ne leur font pas confiance. Pourtant, dans quelques semaines, l'un d'eux sera le personnage le plus puissant du monde.Depuis plus d'un an, dans un torrent d'invectives et un déluge d'argent, la campagne électorale a mis aux prises vingt candidats qui se sont battus pour obtenir l'investiture de leur parti - dix-sept côté républicain, trois côté démocrate. Les vainqueurs des primaires ont été adoubés en juillet dernier au cours de conventions à grand spectacle, censées unifier derrière eux les forces des deux grandes familles politiques qui se disputent le pouvoir depuis l'origine. Jusqu'au 8 novembre, comme tous les quatre ans, la lutte sera sans merci. A la clé, la Maison-Blanche mais aussi quantité de sièges de sénateurs, de députés, d'une myriade de postes électifs choisis le même jour au niveau fédéral comme au niveau des cinquante Etats. Ainsi seront déterminés les rapports de force qui prévaudront dès janvier 2017 entre l'exécutif et le législatif. Un autre choix pèsera à plus long terme encore, puisque ses membres sont inamovibles et représentent le sommet du pouvoir judiciaire : la Cour suprême, dont un siège est vacant depuis le printemps dernier du fait du blocage voulu par le Parti républicain. Ce qui rend cette échéance singulière, au-delà de la violence des attaques, de la mise en cause continue des tempéraments et des motivations personnelles des deux protagonistes, c'est le climat dans lequel s'est déroulée la campagne. Un climat de colère, de rage, venu de cette Amérique du milieu que nous connaissons si peu, nous qui imaginons comprendre les Etats-Unis parce qu'on est allé à New York et qu'on va au cinéma. Montée du pays profond, celui de la Rust Belt (la ceinture de la rouille) du Nord-Est, dont les industries périclitent, et celui de la Bible Belt (la ceinture de la Bible) du Sud, où l'on croit à Lucifer autant qu'à Jésus, c'est une déferlante qui s'est abattue sur les élites des deux bords, sur ces milieux financiers qui accaparent des profits obscènes, sur ces partis politiques qui se préoccupent des appareils plutôt que des électeurs, sur les médias " du système " dont l'honnêteté est mise en cause.Cette colère, on la voit aussi en Europe, faisant le lit du populisme dont les slogans sont faciles et les recettes douteuses. Cette fois, aux Etats-Unis, elle a porté très haut deux candidats échappant l'un et l'autre aux jeux de rôle habituels.A gauche, Bernie Sanders. Qui eût dit qu'en Amérique, un homme politique ose se déclarer socialiste et talonne jusqu'à l'avant-dernière primaire la favorite de son parti ? Sanders, un vieux sénateur de 74 ans, inconnu du bataillon démocrate - il ne s'est inscrit au parti que pour entrer dans la course présidentielle - a galvanisé la jeune génération des Millennials, incultes en politique mais avides d'espoir et d'utopie. Pour en tenir compte, Hillary Clinton, de tradition centriste, se situe désormais plus à gauche sur l'arc démocrate. Même si la plate-forme de la candidate, âprement négociée avant la convention de Philadelphie, ne lui lie pas les mains, les promesses faites aux quelque douze millions de " Sander-nistas " pèseront en cas de victoire.A droite, l'explosion populiste est plus spectaculaire encore. Contrairement à ses prétentions, Donald Trump n'est sûrement pas un génie des affaires - son parcours est parsemé de faillites et sa fortune repose sur un entrelacs de dettes -, mais c'est un as du marketing. Il a compris d'emblée qu'il y avait un marché à prendre dans cette zone immense et trouble où se mêlent chez les Blancs de la classe moyenne et laborieuse la hantise du déclin social et identitaire, la xénophobie face à l'immigration hispanique à la démographie galopante, le racisme refoulé pendant les deux mandats d'un président noir, la crispation vis-à-vis de l'évolution des moeurs sexuelles et surtout la peur : la peur de ne plus offrir à ses enfants le rêve américain, la peur du terrorisme, la peur de l'autre.Le Parti républicain, dont Trump a kidnappé l'investiture face à ses concurrents, dont cinq sénateurs et neuf gouverneurs, s'était benoîtement préparé à une nouvelle candidature Bush : Jeb, le frère cadet du 43e président et le fils du 41e, coulé d'entrée ou presque par l'homme d'affaires new-yorkais qui l'avait qualifié de low energy (basse intensité). Eplorée, l'aristocratie républicaine a assisté, impuissante, au procès que n'a cessé de lui mener le héraut de son propre parti, foulant aux pieds les dogmes sacrés du libre-échange au profit du protectionnisme, enflammant ses partisans à l'idée de construire un mur à la frontière mexicaine, d'expulser tous ces clandestins qui ont pourtant fourni une main-d'oeuvre bon marché, de faire payer la Chine et tous ceux qui concurrencent les produits américains, de dénoncer les alliances avec des pays européens et asiatiques qui ne paient pas leur dû, de bombarder l'organisation de l'Etat islamique à l'arme nucléaire...Le catalogue des arguments déployés par le milliardaire new-yorkais tout au long de la campagne laisse pantois. Il a beau s'être aliéné les Hispaniques, les musulmans, les Noirs et une majorité de femmes - même les républicaines endurcies digèrent mal ses embardées sexistes et ses approximations sur la question très sensible de l'avortement -, Trump fait du Trump, et il en rajoute. N'est-il pas allé jusqu'à inciter indirectement les défenseurs du port d'armes à feu à s'en servir pour barrer la route à Hillary Clinton, et à affirmer que Barack Obama " et cette tordue d'Hillary " étaient les fondateurs de Daech ?Plus c'est gros, plus ses partisans, chauffés à blanc, en redemandent. S'ils ne sont pas majoritaires en novembre prochain - les sondages, en particulier dans les swing states, ces Etats qui selon la conjoncture basculent d'un côté ou de l'autre, permettent d'en douter -, les électeurs de Donald Trump resteront bien là, le verbe à découvert et souvent l'arme en bandoulière dans un pays où la liberté individuelle, ancrée dans le deuxième amendement de la Constitution, passe aussi par le libre port du fusil.C'est une dimension de l'héritage complexe que devra affronter, si elle est élue, la candidate démocrate. Tout au long de la campagne, Hillary Clinton a dû éviter plusieurs écueils. D'abord celui de sa propre personnalité - cette femme que ses amis décrivent comme si chaleureuse en privé, si fidèle en amitié, s'est enfermée en trente-cinq ans de vie publique et de blessures intimes dans une carapace antipathique aux yeux d'une majorité de ses concitoyens. Brillante, bosseuse, ambitieuse, elle doit surmonter, comme toutes les femmes qui prétendent au sommet, bien plus de préjugés et de soupçons qu'un concurrent masculin, fût-il Donald Trump - et les autres femmes ne sont guère plus indulgentes. Que n'a-t-on entendu sur ses multiples changements de coiffure, sur ses tailleurs-pantalons amincissants - elle a proposé à Angela Merkel de former un club des femmes de pouvoir adoptant la même tenue -, que n'a-t-on disserté sur son attitude vis-à-vis des incartades sexuelles de son mari, qui lui valent l'indulgence des femmes de sa génération et l'incompréhension des plus jeunes ?Bénéficiant d'un patronyme qui pèse en politique à l'égal d'une marque, l'ancienne avocate la plus brillante de sa génération, jadis première dame, sénatrice de l'Etat de New York, candidate une première fois à l'investiture présidentielle et battue en 2008 par Barack Obama, puis secrétaire d'Etat, affiche un parcours tel qu'aucune de nos personnalités politiques ne lui arrive à l'orteil. Mais elle traîne aussi son lot de défiances et de scandales, cette manière biaisée d'éviter de répondre aux questions qui la fâchent et qu'elle estime indignes de son statut. Tout au long de la campagne électorale, l'affaire de ses courriers électroniques, traités par un serveur privé alors qu'elle était ministre des Affaires étrangères, a fourni à ses adversaires républicains une batterie inépuisable de munitions. L'enquête officielle du FBI a conclu qu'il n'y avait pas lieu de la poursuivre judiciairement, mais qu'elle avait fait preuve " d'une répréhensible légèreté ".Ayant réussi à la convention de Philadelphie à combler la fracture qui la séparait de Bernie Sanders, Hillary Clinton fait enfin une bonne campagne. Médiocre oratrice - " Je ne suis ni Barack ni Bill ! ", reconnaît-elle -, elle a trouvé en Donald Trump, paradoxalement, son meilleur allié : celui dont l'outrance, la vulgarité, l'ignorance des sujets qu'elle maîtrise, mais aussi le radar capable de détecter les désirs enfouis des électeurs l'obligent, elle, à sortir de sa gangue. Flanquée d'un candidat à la vice-présidence, Tim Kaine, qui compense en bonhomie ce qu'elle impose en assurance, Hillary s'efforce d'atteindre le destin que sa mère, obligée à 14 ans de faire des ménages pour manger, avait voulu pour elle.Elle bénéficie du meilleur et du plus dangereux des conseillers : cet éternel adolescent de mari qui, depuis quarante-cinq ans, la fascine et l'exaspère - le plus remarquable politicien de sa génération, le plus indocile aussi. Cette fois, le rôle de Bill dans la campagne est bien circonscrit, et il continue de faire merveille auprès de ces minorités qui forment le socle électoral du Parti démocrate : les Afro-Américains, les Hispaniques, les musulmans sans oublier les femmes - les plus âgées, en tout cas, voient leur héroïne sur le point de fracasser ce plafond de verre auquel elle s'était heurtée il y a huit ans.La question du protocole amuse déjà les gazettes : si Hillary est élue, comment présenter officiellement son mari ? Comment nommer le 42e président si Hillary est élue en novembre ? " Le premier gentleman " ? " Je préfère Adam, le premier homme ! ", a déjà répondu l'intéressé dans un éclat de rire. Comment faudra-t-il les accueillir en public : Please welcome President Clinton and former President Clinton ? President Clinton and Mr Clinton ? Bill a promis de se désengager entièrement de la fondation philanthropique qui porte leur nom. Mais le camp républicain multiplie à l'encontre du couple les accusations de compromissions financières et d'échanges de faveur suspects lorsqu'Hillary était secrétaire d'Etat.Le paysage politique et les méthodes de communication ont profondément changé. Barack Obama l'avait compris, qui avait mené la toute première campagne sur Internet. Aujourd'hui, la mutation technologique ne cesse de s'accélérer, mettant à mal ce qui devrait être le fondement de la promesse démocratique : les faits. L'information ne fonctionne plus qu'en silos, véhiculée sur les réseaux sociaux par des tribus qui pensent et réagissent à l'identique. L'ignorance devient un gage d'honnêteté. Qu'importe la véracité des arguments, ce qui compte c'est de titiller l'émotion et le sentiment identitaire. En Europe, la récente campagne pour le Brexit en a été l'illustration. A la manoeuvre aux côtés de Nigel Farage et de l'Ukip, un certain Stephen Bannon, patron d'un site d'extrême droite, Breitbart News, et maintenant directeur de la campagne du candidat républicain.Crooked Hillary ! (Hillary l'escroc !) Lock her up ! (Bouclez-la!) La rage entretenue par The Donald à l'encontre de son adversaire lui a tenu lieu de stratégie, tant il s'est refusé à policer son discours, à élargir son registre pour attirer de nouveaux électeurs au-delà de ceux qui lui avaient permis de gagner les primaires. Politologues, commentateurs, experts de tout bord se perdent en conjectures : Donald Trump veut-il vraiment devenir président des Etats-Unis ou la campagne est-elle pour lui l'occasion inégalée d'une immense autopromotion, à la mesure d'un narcissisme que les psychiatres hésitent à qualifier et qui lui permettrait de créer, une fois battu, un nouvel empire médiatique ? L'homme d'affaires l'a prouvé tout au long de son parcours : il comprend intuitivement le maniement des masses et les nouveaux outils d'influence, les ressorts de Twitter - plus de 11 millions d'adhérents -, les méandres des théories du complot, la stratégie du soupçon qu'il a mis à profit au fil des mois. Son Amérique, telle qu'il la décrit au fil de ses messages incessants, est celle du déclin, sombre, pessimiste, inquiète, hargneuse vis-à-vis de tout ce qui lui est étranger, crispée sur le périmètre de ses propres intérêts. Il n'a que mépris et indifférence pour l'Europe - seule son admiration pour Vladimir Poutine fait office de doctrine en matière de politique étrangère.Si elle est élue, la candidate démocrate et son administration entretiendront sans aucun doute avec les alliés européens une proximité plus nette que celle d'un Barack Obama tourné davantage vers l'Asie. Mais l'Amérique qui se prononcera le 8 novembre gardera la trace des colères, des frustrations, des inquiétudes qui se seront exprimées au cours de la campagne. Là-bas comme en Europe, la démocratie représentative accuse des signes de fatigue : la dénonciation des élites, l'accélération technologique, les mutations du marché du travail obscurcissent l'horizon.Durant les dernières semaines de campagne comme au cours des trois débats télévisés où doivent s'affronter les deux candidats, Hillary Clinton se sera efforcée d'exalter une autre tradition américaine, celle de l'optimisme - ce ressort sacré qui fonde l'exceptionnalisme américain, cette conviction que l'Amérique est là pour guider ses citoyens vers le bonheur et les autres nations vers un monde meilleur. Dans nos sociétés sceptiques, inquiètes, bouleversées par la mondialisation, la tâche est herculéenne.L'histoire récente a beau l'avoir mise à mal, telle est la promesse qui fonde le rêve américain. Un rêve que le 45e président des Etats-Unis se devra d'incarner aux yeux de ses concitoyens, de ses alliés et du monde, pour le meilleur et pour le pire.