Comment expliquer cette rencontre du 8 juin 1970 entre un de Gaulle, sorti vainqueur de la guerre, et un Franco, rescapé du conflit malgré sa collaboration avec Hitler ?
...

Comment expliquer cette rencontre du 8 juin 1970 entre un de Gaulle, sorti vainqueur de la guerre, et un Franco, rescapé du conflit malgré sa collaboration avec Hitler ? Voici des personnages historiques avec des ressemblances et des dissemblances. Ils sont tous deux catholiques. Tous deux militaires qui, d'une certaine manière, ont désobéi. Ils sont l'un et l'autre persuadés d'être sur Terre pour accomplir un destin. Une grande part de mystère continue cependant à planer sur cette rencontre. De Gaulle incarne la résistance au nazisme. Revenu en France, il a dirigé un gouvernement avec les communistes, les chrétiens-démocrates... Il n'a pas de barrières. Franco, lui, est un anticommuniste primaire. Il ne comprend pas que de Gaulle ait pu s'allier avec les communistes et qu'il ait accepté le résultat du référendum de 1969 (NDLR : sur la réforme du Sénat et la régionalisation, rejetée, ce qui pousse de Gaulle à la démission). L'Espagnol est dans un tout autre état d'esprit : " En tant que généraux, pourquoi s'embarrasser de la démocratie ? " De Gaulle ne prend-il pas un risque en rencontrant Franco ? De Gaulle a toujours transgressé les règles. Il n'a jamais tenu compte ni des opinions publiques ni des partis politiques. Il y a un côté bravache dans sa démarche : aller voir la tête de son ennemi Franco, l'ancien allié d'Hitler. Et il nourrit peut-être une vision, celle que l'Espagne est un acteur majeur de l'Europe à reconstruire... J'ai écrit un roman. Il recèle une partie avérée, une autre, fruit de mon interprétation. Le dialogue entre les deux hommes est plausible mais inventé. Ce récit est une réflexion sur la politique, sur la figure du héros et sur l'obligation du réel. Si on veut faire la paix, on est forcé d'aller discuter avec son ennemi. Sauf reddition, il n'y a pas d'alternative. C'est le scénario qui prévaut aujourd'hui entre Donald Trump et Kim Jong-un. Vous écrivez que "les pires dictateurs demeurent impunis et fréquentables". Ce constat ne résonne-t-il pas aussi avec l'actualité ? Je pense évidemment à Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan, Xi Jinping, Viktor Orban... On voit monter cette tentation hypernationaliste conduite par des hommes forts qui se fichent des règles et des traités internationaux. Benjamin Netanyahou, en Israël, peut être condamné par l'ONU. Il s'en fout. Le phénomène est-il plus répandu aujourd'hui ? Il faudrait une analyse plus fine historiquement pour l'avancer. En tout cas, il est plus visible parce qu'on est informé de tout. L'arrogance des despotes est d'autant plus incroyable. Ils ne se préoccupent pas de ce que l'on peut écrire sur eux. Souffre-t-on d'une incapacité d'indignation ? J'ignore si les expressions d'indignation sont plus rares. Elles font en tout cas moins bouger les choses. Seuls les rapports de force militaire et économique peuvent modifier le cours des événements. La Chine, qui reste un pays communiste dirigé par une dictature policière terrifiante, a été obligée de s'ouvrir à cause de l'économie mondiale. C'est d'ailleurs un risque pour elle. Plus vous ouvrez votre marché, plus vous faites circuler des idées qui sont contradictoires avec un pouvoir despotique. Vous avez publié, en 2015, un essai intitulé Dire du mal dans lequel vous déploriez que médire soit devenu naturel. Est-ce une maladie française ? Nous sommes assez champions dans ce domaine, même si ce n'est pas une spécificité française. J'ai écrit Dire du mal parce que, pendant les vingt mois où j'ai travaillé à l'Elysée comme conseiller de François Hollande et même auparavant, j'ai été témoin d'un incroyable bashing et de l'enflure des titres des magazines. Marianne a tout de même titré à propos de Nicolas Sarkozy Le Voyou de la République. L'Obs, hebdomadaire clairement à gauche, a osé Pourquoi sont-ils si nuls ? un an à peine après l'accession au pouvoir de Hollande. Les attaques contre lui ont été permanentes du début à la fin de sa présidence. Emmanuel Macron échappe au phénomène parce que, très malin, il a claqué les journalistes en leur disant : " C'est moi qui décide, ce n'est pas vous. " Du coup, ils sont fascinés. Et, de surcroît, observant les sondages d'opinion favorables à l'image du couple Macron, ils n'osent pas trop s'attaquer à lui. Avez-vous été affecté par ce climat ? J'étais visé quasiment toutes les semaines. Je faisais partie des cibles sur lesquelles il fallait taper même si, parfois, je n'étais même pas partie prenante de ce que les journalistes dénonçaient. Mais il fallait démolir. De surcroît, moi, je crois beaucoup à une forme de bienveillance. J'ai toujours essayé de faire mon métier le plus honnêtement et le plus rigoureusement possible. Pour autant, j'ai parfois usé de paroles un peu dures et incisives, j'ai d'ailleurs été viré pour cela (NDLR : après l'interview, en juillet 1987, du préfet de police de Paris dans le cadre de l'affaire de la mort du jeune Malik Oussekine lors d'une manifestation d'étudiants et après celle du Premier ministre Lionel Jospin en septembre 1999). A l'encontre de François Hollande, on est allé bien au-delà. C'était la surenchère permanente. Les réseaux sociaux ont-ils un effet multiplicateur sur cette tendance ? Si on les compare à une grande tuyauterie, il faut bien les alimenter par un flux permanent de nouvelles. Résultat : tout se vaut, un match de foot autant qu'une grande catastrophe, un ragot sur n'importe quelle célébrité autant qu'une décision du Fonds monétaire international. C'est un traitement antinomique au métier : le journalisme suppose de dresser une hiérarchie de l'information... Mais les journalistes se sont laissés entraîner dans cette spirale avec, en plus, la pression du soupçon de cacher quelque chose s'ils ne font rien sur une info. Cela a fait le succès de Mediapart et d'autres médias. S'ils ont fait avancer l'investigation, ils en ont rajouté aussi dans l'ère du soupçon. Vous avez une belle voiture ? C'est que vous avez triché... "L'impertinence s'est transformée en suffisance", écrivez-vous... Beaucoup de journalistes nourrissent l'idée qu'ils sont plus importants que ceux qu'ils interrogent. Donc, ils jugent nécessaire de se faire remarquer et, par exemple, d'utiliser un vocabulaire grossier ou désinvolte. Je ne peux pas être soupçonné de complaisance. Pourtant, j'ai beaucoup de respect pour le personnel politique. C'est un milieu très dur et il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac si quelques crétins ont piqué dans la caisse. En vérité, contrairement à ce que l'on pense, les politiques ne sont pas très bien rémunérés. Quand je présentais le 20 heures de France 2, j'étais mieux payé que Dominique Baudis, le maire de Toulouse, une grande métropole. Etait-ce normal ? Non. Est-il acceptable, aujourd'hui, que le président de la République française soit trois fois moins bien payé que Laurent Delahousse ? Quelque chose ne fonctionne pas dans notre rapport à l'argent. Les élus doivent être très bien payés puisqu'ils peuvent être sanctionnés régulièrement. Dans son livre Les Leçons du pouvoir, François Hollande écrit qu'il n'a jamais accordé trop d'importance à la communication telle que la conçoivent les spécialistes rompus à cette technique. N'était-ce pas une grosse erreur ? Je vais mesurer mes mots : c'est une faiblesse, mais c'est consubstantiel à l'homme. Il a un rapport d'une très grande simplicité avec les gens. Donc, il gérait lui-même sa communication. Pour moi, c'est étrange. Je pense que le bilan de François Hollande est bon, que l'on s'en aperçoit tardivement parce que les résultats n'apparaissent que maintenant et qu'ils aident beaucoup Emmanuel Macron, tant mieux. Je n'aime pas que le mouvement En Marche, aujourd'hui, s'affiche comme " le nouveau monde " et dénigre le soi-disant ancien monde. Le pouvoir, la République, c'est une continuité. On prête à Sacha Guitry la formule " Avant moi, des incapables ; après moi, des arrivistes ". On ne peut pas faire fi de la réalité sociale et politique. Je pense qu'il y a une droite et une gauche. Je ne crois pas à la confusion des idées. On gagne toujours à être un peu plus au clair par rapport à ce que l'on est. Par rapport à celle de de Gaulle, vit-on dans une époque qui aime davantage désacraliser ses héros ? Nos idoles actuelles sont immédiates et on en consomme énormément. "Il faut sans attendre cultiver la discrète vertu du savoir se taire", conseillez-vous. Est-ce praticable ? Oui. Plus on parvient à maîtriser son expression et son image, plus on gagne en liberté de pensée. Il faut se méfier du flux continu d'informations, l'une chassant l'autre et plus rien n'ayant vraiment d'importance. En ce sens, travailler pour la presse écrite, ce que je refais beaucoup maintenant avec différents journaux, ouvre la réflexion. On reste, en Europe, une civilisation de lecteurs. Vous écrivez, à propos des migrations, que l'on a accueilli des migrants" sans se parler de nous, sans leur parler d'eux". Est-ce la faute originelle des politiques migratoires en Europe ? Je ne chargerais pas uniquement les politiques. On observe aussi que nos sociétés européennes se sont largement habituées aux malheurs du monde. En 1984, quand l'Ethiopie subit une famine terrible, l'émotion est incroyable, de grands rassemblements sont organisés, le monde entier bouge. Aujourd'hui, des famines frappent au Soudan du Sud, au Yémen... Seule la vision d'événements terrifiants, comme l'image du corps d'un enfant sur une plage, peut encore provoquer un sursaut. Nous sommes surinformés. Du coup, nous mettons les informations à distance.