Si la critique a directement adhéré, le succès a mis du temps à arriver. Vous avez craint à un moment de le voir vous passer sous le nez ?
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Si la critique a directement adhéré, le succès a mis du temps à arriver. Vous avez craint à un moment de le voir vous passer sous le nez ? C'est dur de faire de la musique aujourd'hui. Je n'ai jamais eu d'attentes particulières, et surtout pas des rêves de gloire - je n'en ai toujours pas, d'ailleurs. Quand Sainte-Victoire est sorti, j'avais juste envie qu'il ne passe pas tout à fait inaperçu, pour me permettre de m'installer quand même dans une carrière - ce qui reste le chemin le plus adapté pour moi, la plus apte à me rendre heureuse. Mais je n'avais pas de chiffres en tête. Si je n'avais vendu " que " 20 000 albums, j'aurais déjà été très fière de moi. Aujourd'hui, vous avez dépassé le disque de platine en France : 100 000 exemplaires vendus. Oui, c'est fou, je n'avais jamais imaginé une seule seconde en arriver là ! Aujourd'hui, avec le recul, j'apprécie d'autant plus la manière dont ça s'est construit. C'est une chance d'avoir pu faire grandir le projet à son rythme. Il y a quelque chose de gratifiant à voir les choses évoluer graduellement, observer les jauges des salles grimper petit à petit... En fait, ce genre de progression est ce qui correspondait le mieux à ma personnalité. Je ne crois pas que j'aurais eu les épaules pour vivre un buzz. Se retrouver propulsée comme ça, du jour au lendemain, sous les projecteurs, c'est quelque chose de très violent. Vous faites partie d'une nouvelle génération, qui donne justement l'impression de fonctionner aux emballements, non ? C'est vrai qu'elle est beaucoup dans le zapping. On adore un artiste et, un an après, il nous énerve. C'est dû à la manière de consommer la musique qui a énormément évolué. Les gens n'écoutent plus vraiment des albums, mais des chansons. On survole davantage. Quand mes parents achetaient des disques, ils économisaient, se rendaient chez le disquaire, écoutaient tout du début à la fin. Ils n'avaient pas cet accès à la culture qu'on a aujourd'hui. Ce qui est étrange, c'est qu'au lieu de nous rendre curieux, cette accessibilité a tendance à nous rendre parfois un brin superficiel dans notre manière d'approcher la musique. Moi, la première, d'ailleurs. J'adore les Beatles, par exemple, mais je me rends compte que je serais incapable de replacer certaines chansons dans leur album d'origine. Contrairement à la tendance pop urbaine du moment, vous proposez une écriture plus " classique ". Sur le nouveau titre Allô, on s'attend même à ce que vous décrochiez un vieux combiné. Pour autant, vous êtes assez active sur les réseaux sociaux. Comment gérez-vous ces outils ? Ce n'est pas simple. Pour le coup, j'ai du mal à... décrocher. Je suis joignable tout le temps. Et je suis en effet assez active sur un réseau comme Instagram. J'aime répondre aux gens. Donc ça me prend pas mal de temps. Si c'est un problème ? Ça peut l'être. Par exemple quand j'ai des commentaires négatifs, que je reçois en direct, ça m'atteint forcément. En revanche, ce que je pense bien gérer, c'est l'aspect narcissique de l'exercice. Je n'ai pas un seul selfie sur Instagram. Je me contente essentiellement de mettre des photos de presse. Je ne poste pas ce que je mange, mes vacances, avec qui je sors, etc. Le but n'est pas du tout d'avoir des likes, je ne dépends pas de ça pour booster mon ego. Le succès s'accompagne souvent d'une célébrité hypertrophiée, où l'image est devenue capitale. " Suis-je seulement celle/celle dont j'ai l'air ? ", chantez-vous sur Nue. Oui, c'est un peu le prix à payer. A fortiori quand, comme moi, on n'a pas de pseudo ou d'accoutrement particulier pour monter sur scène - autant de choses qui peuvent servir de " boucliers ". Si j'apparaissais sous un autre nom, coiffée d'une perruque, je pourrais sans doute mieux compartimenter mon travail et ma vie personnelle. Mais ce n'est pas vraiment le cas aujourd'hui. Donc oui, à certains moments, on se demande un peu qui on est. C'est ce qui a été très dur cette année : être confrontée à mon image en permanence. Je ne suis pas à l'aise avec ça. Même sur les photos de famille, je me cache, je déteste me retrouver devant l'objectif. Du coup, j'ai dû apprendre à prendre du recul. J'ai aussi réalisé que je n'étais pas mannequin. Au pire, si j'étais moche sur les photos, ce n'était pas grave : je suis d'abord là pour chanter. Vous vous sentez tellement obligée d'être " belle " quand vous êtes une fille... La Grenade est l'une des chansons qui a le plus tourné cette année. Elle a aussi suscité pas mal d'interprétations différentes. Au point d'être devenue lourde à porter ? Non, parce que j'ai eu la chance que la chanson n'a jamais été " utilisée " pour servir des idéaux dans lesquels il était impossible de me retrouver. Quand elle est sollicitée par des associations qui soutiennent les patientes atteintes du cancer du sein, c'est quelque chose que je ne peux qu'appuyer - même si je n'avais jamais pensé à la maladie en écrivant les paroles (NDLR : " Sous mon sein, la grenade ", chante notamment Clara Luciani). La seule chose que je voudrais éviter, c'est d'être la chanteuse d'une seule chanson. Je suis très heureuse de tout ce que La Grenade m'a amené. Elle a permis plein de choses. Mais je ne suis pas certaine que ce soit mon meilleur morceau. Aujourd'hui, j'ai envie que les gens s'intéressent aussi au reste, à des morceaux parfois plus poétiques, ou plus personnels.Est-ce que cette chanson vous a également amenée à devoir expliciter vos convictions féministes, davantage en tout cas que vous n'auriez voulu le faire à la base ? Un peu, oui. Le clip est sorti à peu près au moment où l'affaire Weinstein a éclaté. J'ai dû très rapidement donner mon point de vue sur des sujets politiques assez lourds. Alors même qu'il s'agissait de mes premières interviews, et que je ne m'étais pas forcément préparée à ça. Dans le fond, c'était une bonne chose, c'était nécessaire. Et ce sont de toute façon des sujets importants pour moi, et qui m'obsédaient déjà dans ma vie de jeune femme. Mais ça reste des questions sensibles. C'est parfois difficile de formuler ce qu'on pense, surtout quand on est stressée. Vous n'êtes jamais à l'abri d'une maladresse. Vous faites vos premières télés et, tout à coup, on vous demande de commenter par exemple le droit d'importuner. Ce n'est pas évident. Sur la réédition de Sainte-Victoire, qui sort cette semaine, vous reprenez La Chanson de Delphine, tirée des Demoiselles de Rochefort. Quel est votre rapport au cinéma ? Mon dieu, il est nul ! C'est une honte. Je ne m'estime pas particulièrement cultivée, mais dans ce domaine en particulier, je constate que j'ai d'énormes lacunes. D'autant que ces dernières années, j'ai passé beaucoup de temps sur la route, où il est plus facile d'embarquer des livres que d'enfiler un casque pour regarder un film dans le bus. Du coup, j'ai vraiment loupé beaucoup de choses. En fait, je suis un peu restée bloquée sur les mêmes références, que je regarde en boucle : les films de Jacques Demy, le cinéma de la Nouvelle Vague, beaucoup Woody Allen, aussi, jusqu'à ce qu'il me déçoive... Du point de vue cinématographique ou de sa vie privée ? Les deux. C'est marrant parce que c'est arrivé d'ailleurs à peu près en même temps... Cela dit, je reste accrochée à quatre ou cinq films que je continue de trouver toujours aussi forts : Annie Hall, Hannah et ses soeurs, Manhattan, etc. Ça tient aussi au fait qu'ils correspondent à une certaine période de ma vie, où ils ont pu m'aider. Vers 12 ans, je faisais des crises d'angoisse pendant la nuit. Je me réveillais avec l'impression que j'étais en train de mourir, c'était terrifiant. A ce moment-là, j'ai eu la chance d'avoir un papa qui m'a fait découvrir Woody Allen, en me lisant ses citations hyperdrôles sur le sens de la vie. Ça m'a permis de réaliser que je ne trouverais jamais de réponses à mes questionnements, et que la seule chose qui pouvait me soulager, c'était d'en rire. Dans ce rayon-là, Woody Allen est très fort. Quand mon père m'a offert Dieu, Shakespeare et moi, ça m'a fait un bien fou. J'ai appris à rigoler de la mort. L'époque est particulièrement tendue : politiquement, socialement, etc. L'art peut-il passer à côté de ça ? Il me semble qu'en tant qu'individu, on est obligé de prendre position, que ce soit sur les questions féministes, écologiques... C'est même plus important que jamais. Par contre, je trouve que l'art a le droit d'être apolitique. On doit pouvoir se contenter de faire de la poésie, sans vouloir lui apporter une dimension politique à tout prix. Il y a plein de choses que je voudrais exprimer en chansons, notamment au niveau du féminisme. Mais ça ne fonctionne pas. Je n'arrive pas à poétiser ça suffisamment. Le fait est que c'est un exercice très compliqué. Et j'ai besoin d'être satisfaite de ma chanson avant tout. Pour moi, très peu de gens arrivent à écrire des morceaux à la fois revendicatifs, poétiques et sonores... A moins de s'appeler Joan Baez ou Bob Dylan. Quand vous êtes invitée à chanter à l'Elysée, vous hésitez quand même ? Ça dépend. Quand c'est arrivé ( NDLR : en septembre 2018), l'idée était de chanter devant des jeunes de 16 ans, scolarisés dans des lycées défavorisés. Ils visitaient le palais de l'Elysée, et ensuite ils avaient droit à un concert de Juliette Armanet et moi. A partir de là, je ne me pose pas trop de questions. Parce que j'ai été moi-même une ado dans les quartiers nord de Marseille, et que, Macron mis de côté, j'aurais été honorée de pouvoir visiter l'Elysée et d'assister à un concert en petit comité d'un artiste que j'aime.