Ce 19 août 1989, le lieutenant- colonel Arpad Bella n'a qu'une idée en tête : fêter son anniversaire de mariage avec son épouse et, le temps d'une soirée, oublier son travail. Ces dernières semaines passées au poste-frontière de Sopron, près de l'Autriche, ont été éreintantes. De plus en plus d'Allemands de l'Est viennent en Hongrie pour essayer de passer à l'Ouest. Déjà 16 000 tentatives depuis le début de l'année !
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Ce 19 août 1989, le lieutenant- colonel Arpad Bella n'a qu'une idée en tête : fêter son anniversaire de mariage avec son épouse et, le temps d'une soirée, oublier son travail. Ces dernières semaines passées au poste-frontière de Sopron, près de l'Autriche, ont été éreintantes. De plus en plus d'Allemands de l'Est viennent en Hongrie pour essayer de passer à l'Ouest. Déjà 16 000 tentatives depuis le début de l'année ! Dans le camp soviétique, c'est un secret de Polichinelle : le rideau de fer est bien plus poreux en Hongrie qu'ailleurs. En 1971, les champs de mines et les barbelés ont été remplacés par une simple barrière électrique. " Chaque fois que quelqu'un essayait de la franchir, nous étions alertés et nous allions l'intercepter, raconte cet officier, aujourd'hui retraité. Mais nous ne pouvions plus faire face à l'afflux, d'autant que la clôture était en mauvais état et qu'il y avait souvent des coupures de courant. Résultat, on ne bloquait qu'une tentative sur deux. " A plusieurs reprises, Arpad Bella alerte ses supérieurs, en vain. " Nous avions peur de perdre notre boulot, dit-il. En même temps, nous nous rendions compte qu'ils lâchaient du lest. A la fin de 1988, nous avions ainsi reçu l'ordre de ne plus tirer sur les fugitifs, sauf s'ils passaient la frontière en groupe. "C'est précisément ce qu'il va se passer ce 19 août. " C'était incroyable, poursuit-il. Des centaines de personnes ont surgi de nulle part et se sont mises à courir vers la frontière. Devais-je ordonner à mes hommes de tirer ? Finalement, je n'ai rien fait. Ils ont fracassé la porte de bois, j'ai juste eu le temps de m'écarter pour ne pas être écrasé ! " Quelques heures plus tard, les gardes hongrois parviennent à colmater la brèche. Plus de 500 Allemands de l'Est sont passés de l'autre côté. Arpad et ses hommes comprennent alors qu'ils ont profité d'un pique-nique géant organisé entre Hongrois et Autrichiens, à quelques kilomètres de là, pour déjouer leur surveillance. Pour les historiens, cette folle journée constitue l'événement qui a entraîné la chute du Mur - et, dans la foulée, l'effondrement du régime communiste. Mais elle est, en réalité, l'aboutissement d'un processus enclenché au milieu des années 1980. " Le pays était alors au bord de la faillite, raconte un diplomate. Or, le chef de l'Etat, Janos Kadar, savait qu'il ne pourrait tenir son peuple qu'en lui offrant un meilleur niveau de vie. Mais, pour acheter la paix sociale, il fallait de l'argent ! En 1984, il a entamé des négociations secrètes avec Helmut Kohl. Le chancelier allemand a accepté de débloquer des fonds à condition que Budapest s'engage sur la voie de la démocratie. " Les autres pays de l'Est voient d'un mauvais oeil ce " communisme de goulash ". Ils soupçonnent Budapest de se compromettre avec le grand capital. Qu'attend le maître du Kremlin, Mikhaïl Gorbatchev, pour intervenir ? Mais celui-ci, engagé dans des réformes économiques et sociales (perestroïka) ne dit rien.On connaît la suite. Le 10 septembre, Budapest ouvre ses frontières en grand. Plus de 100 000 Allemands de l'Est se ruent vers l'Ouest. Le 9 novembre, le mur de Berlin, devenu inutile, s'effondre. Tandis que les Hongrois découvrent les charmes du libéralisme, un jeune homme de 27 ans fait une entrée remarquée en politique. En 1990, Viktor Orban est élu député. Deux ans plus tôt, il avait participé à la création d'un nouveau parti, le Fidesz, dont il prendra bientôt les rênes. D'abord libéral, le jeune Orban vire conservateur en 1994, lorsque les socialistes gagnent les élections législatives. La droite implose. En bon animal politique, Orban comprend qu'il y a un espace à prendre. Quatre ans plus tard, il conquiert le pouvoir, en sensibilisant notamment les électeurs sur le sort des minorités hongroises vivant dans les pays limitrophes. C'est justement ce sujet qui va lui coûter sa réélection en 2002. " Ses adversaires ont fait croire aux Hongrois que Viktor Orban voulait ouvrir les frontières du pays à ces minorités et que des centaines de milliers de personnes, notamment roumaines, allaient affluer dans le pays, explique Gabor Gyori, analyste à l'institut de recherche Policy Solutions. Orban en a tiré une leçon : il a compris que la "peur de l'invasion" constituait un levier électoral très efficace. " " Il s'est également rendu compte que les médias s'étaient ligués contre lui et qu'il fallait les museler, commente Antonela Capelle-Pogacean, chercheuse à Sciences po Ceri, à Paris. Il saura s'en souvenir plus tard, quand il redeviendra Premier ministre... " Pour reconquérir le pouvoir, Orban va aussi jouer sur les frustrations. " Après la chute du Mur, tout le monde pensait que la démocratie apporterait davantage de bien-être, poursuit Gabor Gyori. Mais le pays a basculé trop vite dans l'économie de marché, ce qui a entraîné pauvreté et chômage. Beaucoup de gens ont été déçus. Orban a compris plus vite que les autres que les Hongrois avaient envie d'un Etat fort qui leur apporte la sécurité. Et il a su y répondre. " Comment ? En exaltant le souvenir de la " grande Hongrie ", telle qu'elle était avant " l'abomination " du traité de Trianon (dislocation du royaume magyar en 1920). " Ce drame historique n'a jamais été digéré, analyse l'ancien Premier ministre Ferenc Gyurcsany. Aujourd'hui, ce traumatisme reste un élément identitaire pour des millions de Hongrois, qui ne se reconnaissent pas dans une Hongrie libérale et ouverte. Orban se sert de cet héritage historique. Il fait croire aux Hongrois qu'il va défendre leurs droits et leur redonner leur fierté, et qu'ils doivent, pour cela, se battre contre leurs ennemis : Bruxelles, le milliardaire américain George Soros, la démocratie libérale ou encore, les migrants. " " Il joue sur la paranoïa nationale, qui consiste à affirmer que les Hongrois, dominés successivement par les Ottomans, les Habsbourg et les Russes, n'ont jamais eu le droit d'être hongrois ", confirme Gabor Gyori. La Hongrie fait le jeu des puissances étrangères, il faut donc s'en protéger. Et voici comment le premier pays du bloc communiste à avoir abattu des barrières est également celui qui en édifie de nouvelles. " Viktor Orban a confisqué notre rêve de liberté, estime Miklos Kovacs, directeur d'une agence de voyages en 1989, devenu secrétaire d'Etat au Tourisme. Beaucoup de Hongrois pensent que les migrants vont leur prendre leur travail et leur femme. Leur mentalité a changé. Pour eux, la liberté n'est plus un rêve, mais un danger. " Charles Haquet