Les références et les citations dont vous usez abondamment dans Nous habitons la Terre (1) proviennent-elles de vos notes ou de votre mémoire ?

Je n'ai pas de fiches, non. Les références viennent tout naturellement à ma rescousse. Au moment précis où je suis aux prises avec ma réflexion ou avec ma démonstration, la citation surgit. Je n'en vérifie la teneur que si l'extrait est très long, comme pour la citation sur le droit et l'éthique tirée de L'Enracinement, de Simone Weil. J'écris au kilomètre, sous pression, sous ce que j'appelle ma " sommation vitale ". Quand j'ai l'impression de pouvoir contribuer à la clarification d'un sujet, j'écris dans l'urgence, en quelques nuits.
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Je n'ai pas de fiches, non. Les références viennent tout naturellement à ma rescousse. Au moment précis où je suis aux prises avec ma réflexion ou avec ma démonstration, la citation surgit. Je n'en vérifie la teneur que si l'extrait est très long, comme pour la citation sur le droit et l'éthique tirée de L'Enracinement, de Simone Weil. J'écris au kilomètre, sous pression, sous ce que j'appelle ma " sommation vitale ". Quand j'ai l'impression de pouvoir contribuer à la clarification d'un sujet, j'écris dans l'urgence, en quelques nuits. Entre autres, mais aussi et surtout parce que ce passage (" Deux ans passèrent... la peuplade / Erre toujours sur les chemins / Hôtes bienvenus, les nomades / Reçoivent un accueil humain... ") me semblait approprié à l'une des thématiques de mon livre : comment percevons-nous l'altérité ? Que signifie cette époque où 69 millions de réfugiés, hommes, femmes et enfants, fuyant la guerre ou la misère, circulent sur toutes les routes du monde ? Oui, ils m'accompagnent depuis longtemps. J'ai découvert Mahmoud Darwich en 1993-1994. Ils appartiennent à mon environnement le plus intime. Ils font partie de ceux qui ont éveillé ma conscience et qui sont une espèce de refuge lorsque je doute de la viabilité de ce monde. Non, pas souvent, sauf la poésie. Je suis en quête permanente et tente de ne pas laisser le doute se dissiper totalement. A mes yeux, rien n'est jamais définitivement acquis, voilà pourquoi je retourne volontiers à la poésie, car, chaque fois, il s'agit d''un nouveau voyage. Sa malléabilité permet de nous dire des choses différentes avec les mêmes mots. Les dix dernières années de sa vie, je faisais systématiquement un détour sur la route de Cayenne pour aller l'embrasser à Fort-de-France (NDLR : en Martinique). Je l'admirais beaucoup, c'était quelqu'un d'une humilité incroyable. Et quelle force ! Césaire, c'est la langue, la subversion, l'insurrection, l'altérité comme épine dorsale de la possibilité de rendre le monde vivable et habitable. Et puis la liberté de dire, de proclamer, de contester, d'assumer une phrase comme " Eh bien, le nègre, il t'emmerde ! " J'ai pénétré Césaire pendant des années, avant de revenir à Léon-Gontran Damas (NDLR : cofondateur du mouvement de la négritude). J'ai lu Léopold Sedar Senghor, aussi, mais j'ai été moins happée par lui que par Césaire et Damas. Puis j'ai découvert Glissant, et sa réflexion post-césairienne. Je ne lis que pour le plaisir. Y compris lorsque j'ouvre un essai ou un traité de philosophie. J'aime les classiques, aussi, comme Homère, depuis ma jeunesse - j'étais très bonne en latin, j'avais 20 sur 20 (rires) ! Gamine, j'allais sans cesse piocher dans la très belle bibliothèque de mon école privée, où ma mère avait fait le sacrifice de m'inscrire. Au grand étonnement des soeurs, j'avais une curiosité qui me conduisait vers les textes classiques qu'on ne faisait qu'aborder en classe. Je suis une nomade. Je vagabonde et parcours le monde de la littérature. Je ne m'interdis rien et, quand je n'aime pas, je pose, sans faire un drame. Je ne m'inscris pas dans un courant, je ne porte pas l'étendard d'une école de pensée. Je sais que, dans les livres, il y a toutes les expériences humaines, et que c'est un cadeau inestimable, alors je butine. Non, mais, à l'époque, j'ai souvent cité Honoré de Balzac. Ce qu'on devrait encore faire pendant cette campagne électorale en France. Comme on devrait traiter de la question des mots. Elle est déterminante en politique. Ce sont les mots qui soutiennent la relation avec les citoyens. Il faut qu'ils soient clairs, précis, que leur contenu soit sans ambiguïté, car ils transportent avec eux une histoire qui relève de notre patrimoine commun. Et puis les mots se chargent de musique, d'élan, de promesses. La politique devrait s'irriguer régulièrement à la poésie, à l'imaginaire de ceux qui pensent le monde au-delà de l'expérience immédiate. Aimé Césaire disait que les mots étaient des " raz de marée ", des " feux de brousse ", des " flambées de vie et de chair ". En politique, ils sont soit dénaturés, soit dévitalisés, soit squattés et pervertis. Cela explique l'état de déliquescence et le processus de dépolitisation générale dans lequel nous nous trouvons. Nous payons aujourd'hui trente ans de renoncements, d'inféodation à un discours dominant délibérément pauvre. La gauche a renoncé à ses mots, à ses idéaux, à son humanisme, ce qui fait que n'importe quel démagogue arrive à mobiliser et à fidéliser les gens. Peut-être la gauche n'a-t-elle plus le courage de penser le monde, la société et la vie à partir de cette colonne vertébrale que sont les mots. Dans tous les domaines, on nous intime silence et immobilisme. Ainsi de l'emploi du mot " crise ", tétanisant. " On a une crise, ne bougez plus, laissez-nous faire, on va sacrifier les services publics et on va vous sauver. " Le problème, c'est qu'on n'en sort pas. Les politiques ont pris l'habitude d'utiliser des mots qui font sérieux plutôt que des mots qui font sens. Seule une poignée de mots faisant sérieux, la besace se rétrécit. C'est une indigence sous domination culturelle. On nous parle courbe de croissance, statistiques, déficit, alors que la politique est la capacité de se mettre à la hauteur des gens dans une réflexion sur la vie et dans une projection vers l'avenir. Je ne suis pas contre les nouvelles technologies, mais il faut les asservir à une parole, sans narcissisme. Je me sers des réseaux sociaux, à mon rythme, sur certains sujets, et selon des finalités. Dans certaines situations, des tweets peuvent avoir un effet percutant. Dans d'autres, il faut prendre le temps d'écrire un texte d'une page, de trois pages. Et encore une fois, attention aux mots ! Qu'est-ce que signifie être " ami " sur Facebook ? J'en parle avec les jeunes, Facebook a cannibalisé et confisqué le mot " amitié ". Je ne donne pas dix ans pour que l'on ne sache plus ce qu'était ce sentiment. S'il n'y a pas de vieux dinosaures pour rappeler le sens du mot, l'" ami Facebook " va gagner. Je fais tout ! Je vais à l'opéra, au théâtre, à des concerts, au cinéma... J'y allais même lorsque j'étais ministre de la Justice. En revanche, je ne regarde pas la télévision, je n'ai jamais vu de série policière. Mais le cinéma, oui. Des cinéastes comme Costa-Gavras ou Sidney Lumet ont accompagné ma post-adolescence. J'adore Douze Hommes en colère, que je conseille à beaucoup de jeunes. Et Kurosawa ! Je grimperais 14 étages à pied pour aller voir l'un de ses films. Comme je ferais le tour de la planète en marchant sur les mains pour aller à un concert de Miles Davis. Je les ai tous vus, Keith Jarrett, dix fois, Miles Davis, trois fois, Bob Marley, aussi... La culture est le parent pauvre de cette campagne. C'est vraiment dramatique, car c'est elle qui va nous tirer d'affaire. Elle est pourvoyeuse d'émotion et elle est la condition de liant dans la société. J'avais été frappée par une phrase de Borges qui disait, à propos de la libération de Paris, que les émotions collectives pouvaient ne pas être ignobles. Lire cela sous une grande plume m'avait impressionnée. Il n'y a pas que les enthousiasmes fascistes ou nazis qui emportent les foules. La culture procure, elle aussi, des élans collectifs. On peut proposer tous les programmes politiques, économiques, budgétaires que l'on veut, on ne sera pas pour autant capable de mobiliser les énergies. Il s'agit de redire à cette société le rôle qu'a occupé la culture dans son histoire, dans ses moments de grande difficulté ou d'extraordinaire créativité. " L'art, c'est le plus court chemin de l'homme à l'homme ", a écrit Malraux. Il avait raison et cela va bien au-delà : il suffit de remplacer le mot " art " par le mot " culture ". Propos recueillis par Marianne Payot.