Vous écrivez qu'il s'agit ni plus ni moins, aujourd'hui, de "sauver la démocratie". L'heure est-elle aussi grave ?
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Vous écrivez qu'il s'agit ni plus ni moins, aujourd'hui, de "sauver la démocratie". L'heure est-elle aussi grave ?Absolument. On a beaucoup caricaturé l'essai de l'historien Francis Fukuyama qui prédisait, en 1992, " la fin de l'histoire " - c'est-à-dire la victoire de la démocratie libérale dans le monde occidental, grâce à la prospérité économique, l'avènement de gouvernements élus démocratiquement. On oublie que la plupart des politologues de l'époque étaient du même avis. Aujourd'hui, ces critères qui garantissaient la stabilité des démocraties sont fragilisés : beaucoup de citoyens se détournent de ce type de régime par mécontentement envers leurs institutions politiques, tandis que les populistes méprisant les règles de base de la démocratie libérale connaissent une ascension fulgurante dans presque tous les pays occidentaux. En Europe, ils recueillaient environ 5 % des suffrages dans les années 2000. Aujourd'hui, ils ont atteint 25 %. Ces gouvernements populistes menacent très directement la démocratie. Que s'est-il passé pour que la réalité apporte un tel démenti à la thèse de Fukuyama ?A l'époque de ce que vous avez appelé, en Europe, les Trente Glorieuses, chacun pouvait penser qu'il vivrait mieux que ses parents, et qu'il en serait de même pour ses propres enfants. Cette foi dans le progrès social a disparu. Tout comme s'est émoussée l'expérience, très forte, de la solidarité entre les classes qu'ont connue les populations après le traumatisme de la guerre. Enfin, les Etats européens étaient soit assez homogènes du point de vue ethnique, soit avaient une conception " mono-ethnique ". Avec l'immigration, la donne n'est plus la même. Beaucoup de gens ont l'impression que la culture de leur pays change sous la pression des étrangers.En Europe et aux Etats-Unis, nous assistons, dites-vous, à une confrontation entre démocraties illibérales, comme la Hongrie, et libéralismes a-démocratiques, dont l'UE serait un exemple. Quelle est la nature de cette dernière ?Notre système politique démocratique repose sur deux objectifs fondamentaux. D'une part, la défense des droits individuels - liberté d'expression, de croyance, etc. -, garantie par la séparation des pouvoirs. D'autre part, la souveraineté du peuple : les citoyens veulent que leur volonté soit traduite dans les politiques menées. Or, depuis plusieurs décennies, le premier objectif est correctement rempli, mais pas le second.Pourquoi un tel échec ?Premièrement, nous sommes dans des sociétés tellement riches que les puissances de l'argent ont acquis un pouvoir qu'elles n'avaient pas il y a quinze, voire vingt ans. Deuxièmement, la réalité économique et internationale est devenue si complexe avec la mondialisation et la technologie que les dirigeants ont besoin de technocrates, de banques et d'agences indépendantes pour éclairer leurs décisions. Malheureusement, les opinions publiques ont l'impression qu'elles sont mises de côté. En Europe, ce libéralisme a-démocratique prend la forme de l'Union européenne, mais les Etats-Unis ont aussi de nombreuses institutions technocratiques qui n'ont rien à envier à la technocratie bruxelloise. Les anti-européistes sont naïfs de croire que le peuple aura le pouvoir une fois l'Union dissoute, car les réalités qui rendent ces institutions nécessaires ne vont pas disparaître d'un coup de baguette magique.Comment expliquez-vous que les jeunes Occidentaux soient aussi peu à penser que la démocratie, en dépit de ses imperfections, reste le meilleur des régimes ?Les générations précédentes ont vécu la guerre ou ses lendemains, elles savent ce que le fascisme et le communisme veulent dire ; pour elles, lutter afin de préserver la démocratie est naturel. Les jeunes, eux, n'ont pas cette mémoire. Ils voient les défauts de leur système et se disent : pourquoi ne pas essayer autre chose ? Il faut ajouter que la politique a aussi favorisé les " vieux " au détriment des jeunes, qui peinent à trouver un emploi et à se loger.A-t-on eu tort de considérer les inégalités uniquement comme un enjeu de la justice sociale, alors qu'il s'agit aussi d'un enjeu politique - le renforcement de la démocratie ?Même des privilégiés qui ne placent pas au sommet de leur hiérarchie de valeurs la question de l'égalité doivent le reconnaître : une poursuite de la stagnation économique pour la classe moyenne ne peut avoir que des conséquences politiques délétères. Le populisme qui, à court terme, peut la stimuler, obère toujours l'économie sur le long terme, ainsi que nous le rappellent la Turquie ou le Venezuela. Par Claire Chartier et Alexis Lacroix.