Quel est votre souvenir le plus marquant ?
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Quel est votre souvenir le plus marquant ? C'est quand je suis allé au Vatican dans le cadre des négociations que je dirigeais, sous son égide, avec Cuba. Les prélats ignoraient à quel point nous avions progressé car ils n'échangent rien par e-mail, et je pense que c'est une bonne politique (sourire). En fait, nous nous étions déjà mis d'accord sur tout : reprise des relations diplomatiques, échange de prisonniers, commerce, etc. Le cardinal Parolin (NDLR : secrétaire d'Etat du Saint-Siège) n'en revenait pas. On s'est ensuite retrouvés dans une grande salle où nous avons lu à haute voix les accords qui mettaient un terme à soixante années de conflit. Cela allait bien au-delà des relations américano-cubaines. La délégation du Vatican a été prise par l'émotion, les larmes coulaient... C'est rare qu'on ressente le fait d'être sur le bon chemin. Trop souvent on n'a le choix qu'entre deux maux. Je suis sorti me promener dans les rues, dépositaire d'un secret qui serait annoncé quelques semaines plus tard au monde entier. Donald Trump, lui, s'est rapproché de la Corée du Nord. A chacun sa victoire diplomatique ? Disons que je suis content que Trump poursuive le rapprochement avec la Corée du Nord plutôt que l'inverse. Obama a toujours voulu s'asseoir à table avec les adversaires. Le problème, c'est que Trump semble davantage intéressé par le show que par la volonté d'obtenir un accord substantiel. Quand nous avons négocié avec l'Iran, notre équipe comptait un physicien nucléaire, le secrétaire d'Etat John Kerry et des dizaines de personnes qui ont négocié ferme. Je ne vois pas cela avec Trump. Je trouve son attitude très hypocrite : il se retire de l'accord nucléaire avec l'Iran malgré les inspections imposées à ce pays, et il se félicite de celui avec la Corée du Nord qui n'a rien de similaire. Sans parler du rythme lent qu'impose une négociation. Absolument. Pour Cuba, j'ai rencontré la partie adverse durant deux années, pendant des centaines d'heures, avant qu'Obama ne rencontre Raúl Castro. On n'aurait jamais commencé par un sommet ! On a cédé à Kim Jong-un toute la légitimité qui découle d'une rencontre avec le président des Etats-Unis, sans tenter de lui obtenir des concessions. En 2013, Obama a refusé de lancer des frappes en Syrie après les attaques chimiques imputées au régime. Etait-ce la meilleure option ? Obama a toujours été réticent à intervenir militairement en Syrie car il n'en voyait pas l'efficacité. Il comprenait bien qu'Assad resterait au pouvoir avec le soutien de l'Iran et de la Russie. Si on avait délogé le président syrien, les conflits sectaires n'auraient pas cessé, pas plus que les proxy wars (guerres par procuration), les groupes terroristes, les massacres... Obama craignait de s'aventurer vers une nouvelle guerre. Et même s'il avait voulu frapper la Syrie, il s'est rendu compte qu'il n'avait pas de soutien international à part la France. Chez nous, le Congrès exigeait de donner son feu vert. Sans base légale, qu'aurait pu faire Obama à part lancer quelques missiles ? Trump l'a fait, et rien n'a changé ! Avec l'Afghanistan, l'Irak et la Libye, les Etats-Unis se sont engagés dans trois guerres de regime change et nous avons appris une chose : cela ne marche pas. D'Obama, vous donnez l'image d'un président très humain, réconciliateur, mais aussi pétri d'indécision. Compatible avec un rôle de leader ? C'était moins de l'indécision que de la rationalité. Il s'inquiétait du rôle de la peur en politique. Cette peur a mené l'Amérique a prendre les mauvaises décisions, par exemple après le 11-Septembre : la prison de Guantanamo, l'invasion de l'Irak, la torture... Il n'a pas voulu surréagir face à l'expansion de l'Etat islamique, parce que cela aurait mené à des mesures comme l'interdiction d'entrée sur le territoire américain ou le bombardement indiscriminé de civils au Moyen-Orient. Obama a toujours voulu résister à cette peur, mais c'est une position difficile à tenir dans la politique américaine qui en fait son carburant. A l'étranger, on ne comprend pas toujours à quel point cette politique a changé depuis l'envol de Fox News et des médias de droite. Ils ont créé un environnement qui nourrit la peur et Trump en est un produit. Entre Obama, prudent et nuancé, et Trump, binaire et impulsif, quel est le profil qui convient le mieux pour diriger les Etats-Unis ? Il y a deux Amériques qui se font concurrence : celle qui accepte le progrès, se montre inclusive à l'égard des différentes races et accueille les migrants. Et puis il y a l'Amérique qui voit tout en blanc et noir, avec des bons et des méchants, et les méchants sont soit des Mexicains qui passent la frontière, soit des terroristes. C'est une vision que je rejette totalement. Grâce à son charisme, Obama était populaire dans de larges couches de la société. La preuve, c'est qu'il a gagné deux fois une élection. Le problème, c'est qu'il n'a pas pu transférer cette popularité à Hillary Clinton, et cela a ouvert la porte à Trump. Vous dites que Trump a obtenu moins de voix que le républicain Mitt Romney, challenger d'Obama en 2012. L'actuel président ne serait pas aussi populaire qu'on le croit ? C'est vraiment un point important. En Europe, on a eu tendance à croire à un énorme transfert de voix démocrates vers Trump, mais c'est faux. Obama était vraiment populaire et quand il est parti, Trump avait le champ libre pour une série de raisons : Hillary Clinton n'était pas aussi appréciée, on a enquêté sur ses e-mails, les Russes sont intervenus... Le problème, ce n'est pas tant Trump que le Parti républicain. J'ai vu ce parti glisser du centre-droit vers l'extrême droite en dix ans. C'est devenu l'équivalent du Rassemblement national en France : rejet de l'immigration, déni du changement climatique, corruption interne... Sans parler des fake news sur le fait qu'Obama n'est pas né aux Etats-Unis, qu'il serait secrètement un musulman... L'immigration mexicaine était-elle un problème au moment de l'élection de Donald Trump ? Non. C'était un problème au début des années 2000, mais beaucoup d'argent a été investi dans la sécurité aux frontières, et l'immigration illégale est en baisse depuis dix ans. Les Républicains ont simplement utilisé le sujet pour faire peur aux gens. Trump est un spécialiste pour rejeter la faute sur les autres : les immigrants, Daech... Cette fixation est juste un exutoire pour des citoyens fragilisés par la crise financière. Là où la peur est la plus grande, ce n'est pas dans des lieux le long de la frontière. Que pensez-vous des menaces du président actuel à l'égard du Venezuela ? L'histoire des interventions des Etats-Unis en Amérique du Sud n'est pas très glorieuse, et j'espérais clore ce chapitre avec Cuba. Je ne soutiens pas le président Maduro qui a perdu toute légitimité démocratique. Il devrait convoquer de nouvelles élections, et si Obama était encore en charge, peut-être appliquerait-il des sanctions. Mais en menaçant d'une intervention militaire, Trump risque d'aggraver la situation. Ce n'est pas ainsi qu'une opposition doit arriver au pouvoir. Vous écrivez qu'à Washington, tout membre du Congrès se doit d'être proisraélien. L'Amérique est-elle prisonnière de cette alliance ? La position pro-Israël des chrétiens évangéliques joue tout autant, aujourd'hui, que celle des groupes de pression comme l'Aipac (NDLR : American Israel Public Affairs Committee). Ce n'est pas qu'une question d'argent. Les membres du Congrès veulent croire dans le succès d'un Etat juif et démocratique. Le problème, c'est qu'on n'est plus à l'époque de Yitzhak Rabin et Shimon Peres. C'est devenu de plus en plus malaisé de soutenir à la fois une solution à deux Etats et le gouvernement israélien, qui n'y voit aucun intérêt. Il faut pouvoir faire la distinction entre le soutien d'Israël pour sa survie et celui envers ses dirigeants. La bataille la plus dure de nos huit années fut l'accord avec l'Iran car, pour le Congrès, il était incongru de soutenir un accord auquel Israël s'opposait si farouchement. Les Etats-Unis sont-ils encore la grande puissance qui domine le monde ? Ce temps est révolu. La Chine a émergé, la Russie pousse ses pions, et puis, il y a nos propres erreurs. La guerre en Irak et la crise financière ont fortement entamé la crédibilité américaine. C'est pourquoi Obama a essayé d'adapter notre diplomatie aux nouvelles réalités, grâce à l'accord sur l'Iran, au partenariat transpacifique, à la normalisation avec Cuba. Quand je vois Trump vouloir se retirer de tous ces accords, cela me désole, car nous sommes censés souscrire au système international, et non le démanteler. Aucun pays n'a autant d'influence que le nôtre pour faire en sorte que le système marche. Les Américains doivent comprendre que même si Trump est défait en 2020, cela prendra du temps de regagner en crédibilité. Le fait qu'un type aussi peu adapté à la fonction, et clairement incompétent, ait pu devenir président, cela a vraiment fait peur, en particulier aux alliés qui comptaient sur notre pays.