Quand un important éditeur parisien se déplace à Bruxelles, en été, pour réunir quelques journalistes belges autour d'un jeune auteur et d'un premier roman qu'il souhaite chaudement présenter, on sait déjà qu'on tient " du lourd ". Et en l'état, pas d'erreur : le grand roman noir à ne pas rater en cette rentrée littéraire, comme toujours surchargée, fait 853 pages, s'ouvre sur la présentation des 75 personnages qui vont y habiter, pour dessiner une fresque de plus de trente ans d'histoire, depuis ce mois de décembre 1976 à Kingston, où des inconnus ont tenté d'assassiner le grand Bob Marley. Lourd donc. Quant à son auteur : près de 1 m 90 de certitudes cool, avec des bras larges comme deux jambes, et jamaïcain du tee-shirt aux dreadlocks. Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce jeune quadra spécialiste de Bob et des bas-fonds de Kingston est aussi prof de littérature dans le Minnesota, déjà auteur là-bas de trois romans, et premier de sa nationalité à recevoir le très prestigieux Man Booker Prize, pour ce roman justement. Marlon James peut surtout citer du Dickens et du Virginia Woolf autant que du Lee Scratch Perry, tout en conviant Manchette ou Jean-Claude Izzo au rang de ses influences ! Un homme érudit donc, sûr de lui mais complexe, à l'image de cette Brève histoire de sept meurtres, roman qui se voulait à l'origine simple " crime novel ", mais devenu au fil de l'écriture la fresque censément définitive de la Jamaïque criminelle, culturelle et politique de ces quarante dernières années. Une ambition qui rappelle, tant dans la structure que la violence et la corruption déployées, le travail de James Ellroy effectué autour de Los Angeles, de L. A. Confidential à son récent Perfidia.
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Quand un important éditeur parisien se déplace à Bruxelles, en été, pour réunir quelques journalistes belges autour d'un jeune auteur et d'un premier roman qu'il souhaite chaudement présenter, on sait déjà qu'on tient " du lourd ". Et en l'état, pas d'erreur : le grand roman noir à ne pas rater en cette rentrée littéraire, comme toujours surchargée, fait 853 pages, s'ouvre sur la présentation des 75 personnages qui vont y habiter, pour dessiner une fresque de plus de trente ans d'histoire, depuis ce mois de décembre 1976 à Kingston, où des inconnus ont tenté d'assassiner le grand Bob Marley. Lourd donc. Quant à son auteur : près de 1 m 90 de certitudes cool, avec des bras larges comme deux jambes, et jamaïcain du tee-shirt aux dreadlocks. Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce jeune quadra spécialiste de Bob et des bas-fonds de Kingston est aussi prof de littérature dans le Minnesota, déjà auteur là-bas de trois romans, et premier de sa nationalité à recevoir le très prestigieux Man Booker Prize, pour ce roman justement. Marlon James peut surtout citer du Dickens et du Virginia Woolf autant que du Lee Scratch Perry, tout en conviant Manchette ou Jean-Claude Izzo au rang de ses influences ! Un homme érudit donc, sûr de lui mais complexe, à l'image de cette Brève histoire de sept meurtres, roman qui se voulait à l'origine simple " crime novel ", mais devenu au fil de l'écriture la fresque censément définitive de la Jamaïque criminelle, culturelle et politique de ces quarante dernières années. Une ambition qui rappelle, tant dans la structure que la violence et la corruption déployées, le travail de James Ellroy effectué autour de Los Angeles, de L. A. Confidential à son récent Perfidia. Cette Brève histoire, qui ne l'est donc pas, s'ouvre sur la voix d'un ex-politicien jamaïcain mort (oui, mort). La deuxième voix appartient à Bam-Bam, membre du gang des Copenhagen City, dirigé par le Don Papa-Lo, ensuite par Josey Wales (qui, oui, tire son nom du personnage de Clint Eastwood). La troisième voix appartient à un agent de la CIA qui vient de débarquer sur l'île. La quatrième sera celle d'une femme, Nina, ancienne réceptionniste au chômage mais qui se fraie rapidement un chemin et une place dans l'entourage " du chanteur ". Le chanteur, l'icône absolue de tout un pays, dans laquelle tout le monde reconnaîtra un Bob Marley pourtant jamais cité. Le 3 décembre 1976, celui-ci fera l'objet d'une tentative d'assassinat qui le blessera grièvement, deux jours avant un concert de la paix organisé par le pouvoir en place, ultralibéral et soutenu par les Etats-Unis, face au PNP, le parti jamaïcain de gauche de Michael Manley, dont on dit " le chanteur " proche. Un chanteur qui tiendra sa place malgré la balle reçue, lors d'un concert effectivement historique tenu devant 80 000 Jamaïcains en extase... En quelques voix et un événement fondateur, Marlon James a posé les bases d'une toile dense, et aussi sombre que documentée, retraçant ce qui semble être une grande partie de l'histoire souterraine de la Jamaïque, et par extension celle des Etats-Unis, via le trafic de drogue dans le New York des années 1980 et 1990, dont les gangstas jamaïcains maîtrisaient l'arrivage. Un roman, on le comprend, complexe tant dans sa structure que le foisonnement de ses personnages, mais qui révèle un auteur, et une voix, qui manquait effectivement à la littérature jamaïcaine de langue anglaise, cantonnée jusqu'ici à regarder passer les clichés autour de sa culture, et son histoire. Marlon James, né à Kingston certes dans les beaux quartiers, et émigré depuis longtemps aux Etats-Unis, a sans doute réussi à se les réapproprier. La chaîne américaine HBO a déjà acheté les droits de Brève histoire de sept meurtres pour en faire une future minisérie qui pourrait ne pas être si mini que ça. Quant à Marlon James, il est déjà passé à autre chose, tout autre chose : son prochain roman traitera du continent noir, " une sorte de Game of Thrones africain ", jouant avec son histoire, ses contes et ses légendes. Mais d'ici là, place à la promotion de Brève histoire de sept meurtres, avant le festival America parisien qui lui déroulera bientôt le tapis rouge (lire l'encadré). Mais à l'origine, je voulais que ce livre, qui est mon troisième, soit le plus bref, le plus concis ! Vraiment ! Mais ça ne s'est pas passé comme ça. Je voulais d'abord écrire un " vrai " roman policier, comme Izzo ou Manchette, quelque chose de ramassé, d'efficace, en revenant dans les années 1970 en Jamaïque, une période très troublée que je n'ai connu qu'enfant. Mon premier jet parlait d'un voleur de voitures, puis m'est apparu le personnage de Bam Bam, un membre du gang Copenhagen City, à Kingston. Et lui, il gravite autour de Bob Marley, comme beaucoup d'autres à l'époque. A chaque question que je me posais, d'autres survenaient... Et je me suis retrouvé à écrire cette fresque, qui démarre quelques jours avant la tentative d'assassinat et le concert de Marley, mais dont les conséquences se feront encore sentir des décennies plus tard. Oui, bien sûr, mais aussi pour qu'il reste symbolique. Comme je le disais, il n'est pas vraiment au centre de mon projet, il tient plus du dispositif que du personnage, je ne voulais pas qu'il prenne cette place-là dans le roman. Si l'histoire se cristallise autour de la tentative d'assassinat qu'il a subie, c'est parce que c'est un fil qui me permet de tirer sur tous les autres, et sur tout ce qui gravitait autour de lui en 1976 : des membres de gangs, des trafiquants, des journalistes, beaucoup de femmes mais aussi des hommes politiques ou des agents de la CIA... Tous ceux que je fais vivre, parler et évoluer dans Brève histoire... Par contre, toutes les infos autour de Bob sont authentiques, j'ai vraiment fait attention à ça. Oui, c'est pour ça qu'il contient aussi beaucoup de notes, une présentation des personnages, des incises... J'ai effectué énormément de recherches, et donc bourré mon texte de références pour vraiment retranscrire la pop culture américaine des années 1970, qui était prépondérante en Jamaïque. Le livre devait être enraciné, mais il ne fallait pas pour autant exclure le lecteur du tableau. Quant à la langue, j'adore ça, j'ai failli être linguiste, c'est vous dire. Et il y a vraiment des manières très différentes de s'exprimer selon que l'on vienne du ghetto ou des quartiers riches, qu'on soit blanc ou rasta, qu'on soit depuis longtemps ou récemment sur l'île. Je n'avais en tout cas aucune intention d'écrire un roman définitif, je reste toujours au plus près de mes personnages, de leurs histoires. Quant à cette notion de " great american novel "... Moi, j'ai grandi dans une culture littéraire très différente de celle du roman noir américain ou contemporain : mes racines littéraires sont victoriennes ! Henry James, Dickens, mais aussi Virginia Woolf, Toni Morrisson. Mais j'assume complètement les références à James Ellroy. Par contre, ce que j'ai retenu de ses livres, ce n'est pas la violence ou le fait d'embrasser trente ans d'histoire, c'est la voix, le langage. Et la musicalité. Mais lui est plutôt jazz là où mes références sont le hip hop ou le reggae des années 1980. Retrouvez l'actualité littéraire dans Focus Vif : l'interview de Jean-Baptiste Del Amo pour la sortie de Règne animal, page 36, et la critique du dernier roman de Régis Jauffret, Cannibales, page 38.