Des êtres " différents ", souvent munis d'une double identité, solitaires et isolés, pour la plupart confrontés à de graves problèmes d'intégration, quand ils ne sont pas rejetés... De fait, la plupart des super-héros de comics inventés aux Etats-Unis au seuil de la Seconde Guerre mondiale ont des origines juives : Superman fut créé en 1938 par Joe Shuster et Jerry Siegel, Batman naquit un an plus tard sous la plume et le crayon de Bob Kane et Bill Finger, lui-même suivi du Captain America de Jack Kirby et Joe Simon en 1940 ! Autant de super-héros nés de l'imaginaire d'immigrants juifs de la seconde génération, adulés aujourd'hui encore, et devenus les fils rouges de Superheroes Never Die, la nouvelle exposition temporaire d'envergure qui s'est installée au Musée juif de Belgique pour les cinq prochains mois (1). Une histoire des auteurs juifs de comics qui se mêle à l'histoire des comics tout court, tant leur communauté y a été omniprésente, et importante. La preuve en cinq salles, plus de 200 documents et un louable souci d'ouverture vers d'autres communautés : " Les super-héros occupent aujourd'hui une place toujours grandissante dans nos cultures contemporaines ", expliquent les deux commissaires de l'exposition, Bruno Benvindo et Karim Tall. " Les causes qu'ils défendent, portées par d'autres minorités, ont changé. Elles s'ouvrent à présent aux inégalités de genre, d'ethnie ou de sexualité. Mais les questions d'identité et d'émancipation, déjà abordées dans les années 1930, s'y lisent encore. "

Montée il y a dix ans déjà par le Musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris et le Joods Historisch Museum d'Amsterdam, l'exposition Superheroes Never Die, réactualisée, propose en réalité une exploration quasi exhaustive de la bande dessinée américaine. La création et l'évolution des super-héros en forment certes la colonne vertébrale, de ses premiers auteurs en mal d'intégration qui dissimulaient leurs racines et leur véritable nom de famille, en passant par la génération des années 1960 qui laissait plus facilement transparaître son identité juive (via, par exemple, le personnage de La Chose, référence directe au Golem, ou les origines de Magnéto, le grand méchant des X-Men, survivant des camps de concentration). Mais tous les autres pans de la BD américaine, plus adulte ou underground, sont également passés au crible, des premiers strips réalisés au début du xxe siècle dans les quotidiens et souvent en " yinglish " par quelques pionniers dont Milt Gross, Zuni Maud ou Harry Hershfield, en passant par des figures incontournables de l'histoire du neuvième art, comme Will Eisner, Harvey Kurtzman, Art Spiegelman, Robert Crumb ou Ben Katchor. Bref, une expo à voir par tous les amateurs de bande dessinée.

(1) Superheroes Never Die. Comics and Jewish Memories, au Musée juif de Belgique, à Bruxelles, jusqu'au 26 avril 2020. www.mjb-jmb.org