Chaque soir, à 20 heures, Amado " Picx " Picardal revêt sa soutane et part sonner la cloche des morts dans son église de Baclaran, un district du sud de Manille. " Je veux rendre hommage aux victimes de la politique antidrogue menée par le président Rodrigo Duterte, explique-t-il. Depuis son élection, en juin 2016, 13 000 Philippins, soupçonnés d'être des toxicomanes ou des trafiquants, ont été exécutés par la police. Même le général Marcos n'avait pas tué autant de gens durant la dictature... "
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Chaque soir, à 20 heures, Amado " Picx " Picardal revêt sa soutane et part sonner la cloche des morts dans son église de Baclaran, un district du sud de Manille. " Je veux rendre hommage aux victimes de la politique antidrogue menée par le président Rodrigo Duterte, explique-t-il. Depuis son élection, en juin 2016, 13 000 Philippins, soupçonnés d'être des toxicomanes ou des trafiquants, ont été exécutés par la police. Même le général Marcos n'avait pas tué autant de gens durant la dictature... " Dans les quartiers pauvres de la capitale, tous les habitants racontent la même histoire. De jour comme de nuit, des policiers font irruption dans les taudis, en fracassent les frêles cloisons, s'emparent des " suspects " et les traînent à l'extérieur pour les abattre. Parfois, ils les tuent devant leur famille. En septembre dernier, les forces de l'ordre reconnaissaient avoir exécuté 3 800 personnes. Des milliers d'autres ont été victimes d'hommes de main, dont la proximité avec la police ne fait guère de doute. Les quelques voix qui, telle celle de l'ONG Amnesty International, accusent la police de fabriquer de fausses preuves et d'encourager les meurtres par un système de primes, n'y changent rien. Duterte le " nettoyeur " bénéficie d'une impunité totale. Car son style " shérif " plaît aux Philippins. Enfin un homme politique qui s'attaque au trafic de " shabu ". Cette drogue de synthèse, que l'on peut fumer ou priser, est très addictive. Bon marché, elle est importée de Chine par conteneurs entiers. Durant sa campagne électorale, Duterte a juré d'éradiquer ce fléau et de jeter tant de corps de junkies et de dealers dans la baie de Manille " que les poissons en seront obèses ". " Il n'a aucune considération pour la vie humaine ", souligne Amado Picardal. Crâne rasé, regard doux abrité derrière de petites lunettes rondes, ce prêtre sait de quoi il parle : il était curé à Davao quand Duterte en était le maire. " Des centaines de personnes ont été liquidées de sang-froid durant ses vingt ans de mandat, raconte-t-il. Je l'ai écrit dans un rapport que j'ai envoyé à ma hiérarchie, à Manille. Mais personne ne l'a lu... " L'assassinat par la police, en août dernier, de Kian de los Santos, un adolescent de 17 ans, a toutefois suscité une forte émotion. Des caméras de surveillance montrent le jeune garçon traîné dans une impasse par deux hommes avant d'être abattu. Les policiers plaident la légitime défense, mais personne n'est dupe. Duterte sent-il le vent tourner ? Le 11 octobre, il ordonne aux policiers de cesser leurs actions meurtrières et confie la lutte contre la drogue à une agence spécialisée. A Manille, l'annonce n'a pas convaincu grand monde. Et pour cause. Le chef de la police, Ronald de la Rosa, a assuré que la nouvelle organisation " continuerait ce que la police avait commencé ". Un diplomate confirme : " Duterte a voulu montrer un visage respectable, avant la venue à Manille des chefs d'Etat ou de gouvernement, pour le sommet de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean). Mais personne n'imagine qu'il va renoncer à sa guerre antidrogue. Il est loin de l'avoir gagnée, et 60 % des Philippins, selon les sondages, lui font encore confiance. Personne n'est capable de s'opposer à lui. " Personne sauf, peut-être, quelques hommes en soutane. Car le père " Picx " a fait des émules. Une quinzaine de prêtres se sont ralliés à lui. " Nous avions du mal à le croire lorsqu'il nous racontait les horreurs qu'il voyait à Davao, commente le père "Bong" - de son vrai nom Joselito Sarabia. Puis, les premiers meurtres ont eu lieu à Manille, et nous avons pris conscience de ce qu'il se passait. Le 2 février 2017, nous avons organisé une messe à Malabon (municipalité du Grand Manille) avec des familles de victimes. Pour la première fois, elles pouvaient partager leur souffrance. Puis, nous les avons fait témoigner dans des universités. Et les médias ont commencé à parler d'eux. " Au quotidien, le père Bong leur apporte aussi un soutien financier. Car les familles des défunts ne reçoivent aucun dédommagement du gouvernement. Ces crimes extrajudiciaires n'étant pas revendiqués, elles n'ont aucun recours - et ne peuvent pas se retourner contre la police. Lors d'un meurtre, les témoins se gardent d'ailleurs de se manifester, sous peine de subir le même sort. " Certains chefs de barangay (quartier) ont été tués parce qu'ils avaient aidé des familles de victimes, accuse ce prêtre. Du coup, personne ne les aide. Pour survivre, les enfants, devenus orphelins, sont souvent obligés de se prostituer. " Pour payer les funérailles du défunt, il faut ainsi débourser l'équivalent de 600 euros. Une fortune pour les plus pauvres, qui triment chaque jour pour gagner une poignée de pesos. " J'ai mis trois semaines à rassembler l'argent pour enterrer mon fils, témoigne Fidelina Aribe, 71 ans, dans sa cabane en carton et tôle ondulée, près du port de Navotas. Jamais je n'y serais arrivée sans l'aide du père Picx. " Le 18 juillet, des policiers ont emmené son fils. Elle l'a retrouvé quelques heures plus tard, près de l'autoroute, baignant dans une flaque de sang. " Il fumait du shabu de temps en temps, c'est vrai, sanglote-t-elle, mais était-ce une raison pour l'assassiner ? Je suis allée voir les autorités, mais personne ne m'a reçue. Je n'ai même pas pu obtenir de certificat de décès... " Qui irait s'en émouvoir ? La croisade antidrogue du président Duterte est vite devenue une guerre contre les pauvres. Or, ce qui se passe dans les bidonvilles n'intéresse pas grand monde. " Durant la messe, les gens prient pour les victimes, mais quand ils sortent de l'église, ils pestent contre ces toxicos qui gangrènent la société ", soupire le père " Flavie " Villanueva. Jovial, un physique de boxeur avec ses pommettes saillantes et ses cheveux rasés, " par solidarité envers les pauvres ", ce prêtre de Makati, dans le sud de la capitale, dirige un centre d'hébergement pour les plus démunis. Parfois, il accueille des drogués. " Je sais trouver les mots pour leur redonner un peu d'espoir, car j'ai été moi-même accro au shabu pendant quinze ans ", raconte-t-il. A l'époque, pour se désintoxiquer, il s'était enfermé durant huit jours dans une cellule de monastère, en exigeant que personne n'ouvre la porte, même s'il hurlait à la mort... " Ces cristaux détruisent le cerveau, poursuit-il. Il est impossible ou presque de s'en sortir sans suivre de thérapie. " Le père Gilbert est arrivé à la même conclusion. Edifiée à flanc de colline, à Quezon, dans l'est de Manille, son église domine un bidonville en " dur " : des centaines de maisonnettes serrées les unes contre les autres, qui disparaissent sous les flots lors de la saison des pluies. En août, 37 personnes ont été tuées par les forces de l'ordre dans ces ruelles obscures. Pour sauver les jeunes drogués d'une mort certaine, le père Gilbert a mis en place, avec les autorités locales, un programme de désintoxication. Mais les candidats sont rares. " Les jeunes ne viennent pas, car ils ont peur que les policiers n'en profitent pour les descendre ", déplore-t-il. Dans l'espoir de les convaincre, il a chargé l'un de ses adjoints, Ronnie, d'aller à leur rencontre. " Ils sont d'autant plus réticents qu'ils ont déjà été trahis une fois, explique cet ancien dealer, qui porte au poignet un bracelet à l'effigie de Jésus. L'an dernier, le gouvernement avait lancé un programme d'aide pour les drogués. Des milliers de personnes s'y sont inscrites, en toute bonne foi, fournissant leur photo et leurs empreintes digitales. Les policiers s'en sont servis pour les traquer... " A ce jour, seuls 67 toxicomanes ont participé à ce programme. Une goutte d'eau, qui a toutefois eu le mérite d'enclencher un mouvement. D'autres structures se sont développées, comme Rise Up, ou la Ferme de l'espoir qui, après la cure de désintoxication, propose aux jeunes de se réintégrer par le travail. Depuis ces derniers mois, les quelques prêtres qui ont osé défier Duterte se sentent donc un peu moins seuls. Ils viennent même de recevoir le soutien de leur hiérarchie. " En septembre, le cardinal Tagle, la plus haute autorité de l'Eglise aux Philippines, a fermement condamné ces tueries ", se réjouit le père Gilbert. Mais pourquoi l'Eglise, tellement influente dans l'archipel (4 Philippins sur 5 sont catholiques), a-t-elle réagi si tardivement ? " Elle est dans une position délicate, répond notre diplomate. Durant ces vingt dernières années, elle a joué un rôle d'influence auprès du pouvoir, et elle en a souvent obtenu des privilèges. Duterte le sait, et il joue là-dessus pour la contraindre au silence. " En mai 2016, il a même traité les évêques philippins d'" hypocrites ". " Le président a beau jeu de nous renvoyer dans nos cordes, fulmine le père Bong. Les évêques ne devraient pas accepter de cadeaux du gouvernement. Certains, par exemple, ne paient pas d'impôts. D'autres sont actionnaires d'exploitations minières du nord du pays. Comment l'Eglise peut-elle être crédible quand elle dénonce les conditions de travail des mineurs ? " Ensuite, il y a ces scandales de pédophilie. Le dernier en date : l'arrestation, cet été, d'un curé, président d'une université catholique, alors qu'il se trouvait dans une voiture, en compagnie d'une adolescente de 13 ans. D'autres prêtres sont également accusés d'entretenir des maîtresses. Autant de casseroles qui affaiblissent l'autorité de l'Eglise. Pire : certains prélats applaudissent la politique sanglante de Duterte. Comment peut-on prêcher l'amour pour son prochain et admirer un homme qui serait " heureux de massacrer trois millions de drogués ", comme il l'a déclaré en septembre 2016, comparant même sa campagne antidrogue à l'extermination des juifs par Hitler ? " Ces curés évoquent le Nouveau Testament, où il est question, dans l'Epître aux Hébreux, de purification par le sang ", répond Roberto Reyes, prêtre dans le diocèse de Quezon.Dans leur grande majorité, les prêtres gardent leurs distances avec ces prêtres radicaux. Mais ils n'en prennent pas pour autant la défense des drogués. Car le danger rôde. Picx, Bong, Flavie, Gilbert... Tous ont fait l'objet de menaces. Un autre prêtre, menacé de mort, a dû fuir à Rome. Et le Vatican, au fait, pourquoi ne se manifeste-t-il pas ? Jamais son ambassadeur à Manille, l'archevêque Gabriele Giordano Caccia, ne s'est exprimé sur ces massacres - pas plus que son prédécesseur. " Nous aimerions avoir leur soutien, reconnaît le père Flavie. Nous avons demandé une audience, mais nous ne l'avons pas obtenue. " Contactée par Le Vif/ L'Express, la nonciature apostolique du Saint-Siège à Manille n'a pas donné suite. Mais on peut supposer que le pape François, qui va multiplier les voyages en Asie ces prochains mois, cherche à éviter les provocations. Craint-il que le président philippin ne fasse allusion aux accusations de collaboration avec la junte argentine, de 1976 à 1983, dont le pape fait l'objet dans son pays ? Le turbulent Duterte en serait bien capable. En 2015, il n'avait pas hésité à traiter le Saint-Père de fils de p..., car sa visite avait provoqué des embouteillages monstres dans la capitale. Plus tard, Duterte s'était excusé, proposant même au pape de venir au Vatican " pour (s)'expliquer ". Aux dernières nouvelles, il attend toujours la réponse. Par Charles Haquet.