Alors que la crise politique dans laquelle est enfoncé le Venezuela semblait sur le point de basculer mardi, quand des groupes de soldats se sont soulevés en faveur de Juan Guaido, un avion attendait sur le tarmac d'un aéroport vénézuélien.

Selon Washington, l'appareil était prêt à emmener Nicolas Maduro trouver refuge à La Havane. Si le leader chaviste n'est jamais parti, c'est parce que "les Russes ont indiqué qu'il devait rester", assure le Secrétaire d'Etat américain, Mike Pompeo.

L'accusation a déclenché une nouvelle guerre des mots entre les deux pays, Moscou dénonçant un mensonge puis accusant l'administration américaine de soutenir un coup d'Etat "qui n'a rien à voir avec la démocratie" en défendant Juan Guaido, reconnu président par intérim par une cinquantaine de pays.

Mais elle illustre l'influence dont est crédité Moscou dans le pays sud-américain. Sur le court terme, Moscou a de bonnes raisons de soutenir Maduro: s'il partait, la Russie perdrait un de ses rares alliés sur le continent et plusieurs milliards de dollars de contrats ou d'investissements, principalement dans les hydrocarbures et les armes.

Mais pour les analystes, Vladimir Poutine joue aussi sur le long terme en espérant tirer profit de la crise vénézuélienne pour faire pression sur les Etats-Unis.

- "Monnaie d'échange" -

"La Russie veut transformer son influence sur Maduro - qui n'est pas totale - en opportunité de dialogue avec les Etats-Unis", estime Tatiana Stanovaïa, fondatrice du groupe de réflexion R.Politik installé à Paris.

Dans ce petit jeu, le leader vénézuélien serait une simple "monnaie d'échange", ajoute-t-elle.

Selon Timothy Ash, un analyste du fonds BlueBay Asset Management, Vladimir Poutine pourrait lâcher Maduro "s'il obtenait quelque chose de vraiment gros de Trump en échange".

"Je pense qu'ils (l'administration Trump) seraient heureux de trouver un accord avec Poutine", ajoute-t-il en évoquant comme pistes un relâchement des sanctions américaines, la possibilité pour les entreprises pétrolières russes de continuer à opérer librement au Venezuela ou un accord sur des "sphères d'influences" respectives.

La proximité entre le Venezuela et la Russie date du prédécesseur de Nicolas Maduro, Hugo Chavez. Sous son règne, Moscou est devenu le premier fournisseur d'armes de Caracas: pas moins de 11 milliards de dollars de contrats d'armement ont été conclu depuis 2005.

Après la mort de Chavez en 2013, la relation entre ces deux grands producteurs de pétrole a continué. La Russie est aujourd'hui le second créancier du Venezuela après la Chine et une partie de la dette vénézuélienne envers Moscou est remboursée en hydrocarbures.

Ces liens reposent aussi sur des critères politiques: depuis 2014 et l'annexion de la péninsule ukrainienne de Crimée, la Russie s'oppose durement à Washington et tente de prendre la tête d'un mouvement anti-occidental. Le rapprochement avec le régime chaviste, meilleur ennemi de Washington sur le continent américain, était évident.

- Le scénario syrien -

Mais l'audace avec laquelle Moscou a fait intrusion au Venezuela exaspère les Etats-Unis. En mars, l'arrivée médiatisée à Caracas de deux avions russes transportant une centaine de militaires - des "spécialistes" selon Moscou - et 35 tonnes de matériel a provoqué des échanges musclés entre les deux pays.

"La Russie joue une nouvelle partition dans notre hémisphère et l'Otan est déjà en retard", regrettait le mois dernier Frederick Kempe, président de l'Atlantic Council, un think tank américain de Washington.

"Vladimir Poutine pourrait bien créer les conditions faisant du Venezuela le fiasco de politique étrangère du président Trump, de la même façon que la Syrie l'est devenue pour l'administration Obama", a-t-il ajouté.

En septembre 2015, l'intervention militaire russe en Syrie pour soutenir le régime de Bachar al-Assad a changé le cours de la guerre et laissé impuissant les Occidentaux, qui ont vu les groupes rebelles qu'ils soutenaient être défaits par le régime, ou dépassés par les groupes islamistes.

Mais à la différence de la Syrie, où Bachar al-Assad doit sa survie à l'intervention russe, Nicolas Maduro n'est pas si dépendant du soutien russe, préviennent certains analystes.

L'administration Trump a "grandement exagéré le rôle de la Russie et de la Chine. Je ne pense pas que ça soit un facteur décisif du tout", assure Tad Galen Carpenter, un chercheur du Cato Institute, un think tank de Washington.

"La base du pouvoir de Maduro demeure relativement intacte. L'armée sera l'élément clé".