Les " petits Blancs ", la " majorité silencieuse ", la " France périphérique "... : plusieurs dénominations pour décrire une réalité unique mise spectaculairement en exergue par l'élection à la présidence de la première puissance mondiale du milliardaire Donald Trump. Quel est le point commun entre ceux qui ont porté au pouvoir la gauche radicale de Syriza en Grèce, ceux qui ont forcé le Royaume-Uni au Brexit, ceux qui ont rejeté l'accord de paix avec les Farc en Colombie et ceux qui ont propulsé un " bateleur de téléréalité " à la Maison-Blanche ? Ils nourrissent une même méfiance à l'encontre de l'establishment, une même aversion à l'égard des organisations supranationales, un même rejet de la mondialisation débridée. Ne voir là que des épiphénomènes justifiés par des contextes spécifiques serait une erreur. Nous assistons bien à un mouvement de fond qui touche tous les pays développés, une révolte contre les élites qui a déjà germé en Europe et qui risque, si on n'y prend garde, de provoquer un autre séisme, l'accession à la présidence de la " patrie des droits de l'homme ", au printemps prochain ou dans cinq ans, de Marine Le Pen.
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Les " petits Blancs ", la " majorité silencieuse ", la " France périphérique "... : plusieurs dénominations pour décrire une réalité unique mise spectaculairement en exergue par l'élection à la présidence de la première puissance mondiale du milliardaire Donald Trump. Quel est le point commun entre ceux qui ont porté au pouvoir la gauche radicale de Syriza en Grèce, ceux qui ont forcé le Royaume-Uni au Brexit, ceux qui ont rejeté l'accord de paix avec les Farc en Colombie et ceux qui ont propulsé un " bateleur de téléréalité " à la Maison-Blanche ? Ils nourrissent une même méfiance à l'encontre de l'establishment, une même aversion à l'égard des organisations supranationales, un même rejet de la mondialisation débridée. Ne voir là que des épiphénomènes justifiés par des contextes spécifiques serait une erreur. Nous assistons bien à un mouvement de fond qui touche tous les pays développés, une révolte contre les élites qui a déjà germé en Europe et qui risque, si on n'y prend garde, de provoquer un autre séisme, l'accession à la présidence de la " patrie des droits de l'homme ", au printemps prochain ou dans cinq ans, de Marine Le Pen. " Quand vous ne bénéficiez d'aucune retombée de la croissance durant trente-cinq ans, vous avez le sentiment d'être un laissé-pour-compte de l'économie. Il vous est difficile de croire que les hommes politiques font quelque chose pour vous ", observe l'économiste Gabriel Zucman, professeur à l'université de Californie à Berkeley, dans l'hebdomadaire 1. " Si l'on prend le cas des seuls salariés (américains) blancs, le revenu médian du travailleur est aujourd'hui de 35 000 dollars par an. Il était exactement au même niveau en 1960 ! Là réside la source de leur "rage". Ces gens n'ont rien à perdre à "tenter autre chose". Ce phénomène a contribué au succès de Trump. Si ces personnes avaient bénéficié d'une croissance de 1,5 % ou 2 % pendant toutes ces années, on n'en serait pas là ". Christophe Guilluy, le géographe français qui a mis en évidence le déclassement de la France périphérique, ne dit pas autre chose quand il assène que " depuis trente ans, les ouvriers, les employés, les petits... subissent concrètement la précarisation. C'était vrai pour eux, c'est vrai maintenant pour leurs enfants ". Ainsi, alors qu'on imaginait que la bonne santé apparente de l'économie américaine à l'issue du second mandat de Barack Obama mettait le Parti démocrate et sa candidate Hillary Clinton à l'abri du reproche de mauvaise gouvernance, on a perdu de vue que cette croissance n'avait pas réparti équitablement ses dividendes et que les inégalités s'étaient encore creusées aux Etats-Unis. Au-delà des traditionnels clivages entre démocrates et républicains, entre gauche et droite, une fracture nouvelle oriente désormais le vote des électeurs. Elle distingue les bénéficiaires et les perdants de la mondialisation, ces travailleurs victimes qui des progrès permis par les nouvelles technologies, qui des délocalisations dans une économie globalisée. Donald Trump a puisé dans cette Amérique déçue les bataillons de ses électeurs : 78 % de ceux qui pensent que la situation économique a empiré en quatre ans, 65 % de ceux qui estiment que la mondialisation a aggravé le chômage, 67 % des Blancs non diplômés... La moindre mobilisation qu'espérée des Hispaniques, des Afro-Américains et des femmes derrière Hillary Clinton a fait le reste. A côté de la mondialisation débridée, la tyrannie de l'establishment de Washington fut la deuxième cible privilégiée du candidat Donald Trump dans sa course aux voix. Le thème fut d'autant plus payant qu'a contrario, Hillary Clinton ne parvint jamais à se dépêtrer du soupçon de collusion avec les lobbies qui prospèrent dans la capitale et avec les milieux financiers maîtres de Wall Street. La lutte contre la superstructure politique qui assaille d'obligations administratives, qui étouffe les initiatives, qui cède facilement aux revendications des lobbyistes en tous genres reçut un écho hors norme, fruit d'une longue exacerbation, de la part des électeurs qui ont porté Donald Trump à la victoire. Le phénomène est aisément duplicable en Europe, où Washington peut prendre le visage de la Commission européenne ou de l'Elysée et des ministères parisiens. L' " affaire José Manuel Barroso ", passé de la présidence de la Commission à la banque Goldman Sachs, ou la fraude fiscale du ministre français du... Budget, Jérôme Cahuzac, en sont les implacables témoignages. " Cette situation (oligarchique) a eu des effets catastrophiques sur la démocratie ", regrette le linguiste et professeur à l'université Rome III, Raffaele Simone, dans son dernier ouvrage Si la démocratie fait faillite (Gallimard, 272 p.). " Régime transparent et "sans chef", la démocratie se révèle au contraire gouvernée par de nombreux chefs et groupes, dont beaucoup opèrent à l'abri de tout contrôle démocratique. Bref, les citoyens votent, les oligarchies gouvernent. " Et à un certain moment, les électeurs se rebellent. " Les élites politiques forment un cartel. Et l'Union européenne est un cartel dans un cartel. C'est donc le paradis pour les politiciens ", résume au Vif/L'Express l'historien et essayiste néerlandais Thierry Baudet. L'auteur de Indispensables frontières (éd. du Toucan, 2015, 592 p.) ne se satisfait cependant pas de ne voir que des " victimes " de la mondialisation et des élites dans les électeurs de Donald Trump ou de Marine Le Pen. " Il s'agit surtout de gens qui veulent un gouvernement responsable, qui se préoccupe de leurs problèmes et de leurs aspirations ", insiste-t-il. " Le contrôle de l'immigration et la stabilité au Moyen-Orient ne sont pas seulement des revendications de "victimes" mais de tous les êtres sensibles qui constatent à quel point l'ouverture des frontières et les changements néoconservateurs de l'Amérique ont eu des conséquences néfastes ". " Cette politique, renchérit Thierry Baudet, découle d'une attitude culturelle générale que j'ai identifiée comme "oikophobe", faite de détestation de soi, de ses propres traditions, de son identité nationale, de sa culture. " La contestation de la mondialisation et des technostructures trouve des partisans à droite comme à gauche. Les succès électoraux, sur ce terreau, de Syriza en Grèce ou du PTB en Belgique le démontrent. Pareillement, il est éloquent de constater que les traités commerciaux internationaux, TTIP ou Ceta, suscitent l'opposition autant des " petits Blancs " du Midwest américain, soutenus par Donald Trump, que des agriculteurs wallons, appuyés par le gouvernement de centre-gauche de Paul Magnette. Pour le géographe Christophe Guilluy, il faut y voir le résultat d'un mécanisme à l'oeuvre depuis les années 1960 et 1970 : " L'ouverture aux logiques de marché, le virage de la gauche et son acceptation du système libéral à partir du début des années 1980, l'intégration européenne soutenue à l'origine par tous, y compris par les milieux populaires, et soldée par une accélération du libre-échange. " Au contraire peut-être de son homologue belge, l'évolution du Parti socialiste français s'inscrit pleinement dans cette logique. Christophe Guilluy y voit une adhésion " au modèle américain et à la mondialisation anglo-saxonne " qui rend la société française de plus en plus " inégalitaire, socialement et territorialement ". Par étonnant dès lors que le Front national doive en grande partie sa progression électorale de ces dernières années aux habitants de la France périphérique qui accumulent les sources d'inégalités (chômage, écarts de revenus, absence de diplômes, familles monoparentales...). La transposition à la France de la conjoncture américaine a sans doute des limites. Il n'en demeure pas moins que Marine Le Pen est la personnalité d'extrême droite la mieux placée en Europe pour accéder au poste suprême et diriger un gouvernement. Qui plus est, l'actuel paysage politique français lui est plutôt favorable : une gauche socialiste considérablement affaiblie par la présidence Hollande, une gauche radicale incapable de forger un minimum d'unité, un électorat ouvrier qui s'est détourné des partis traditionnels et que l'extrême gauche ne parvient à séduire qu'à la marge... Sauf météorite Macron, il ne restera donc plus guère que la droite républicaine, réellement unie derrière le mentor qu'elle se choisira le 27 novembre, pour faire barrage à la fille Le Pen. Mais quand bien même la droite classique reviendrait au pouvoir à Paris en 2017, cela n'exonérerait pas les élites politiques, médiatiques et intellectuelles, en France et en Europe, d'un indispensable travail introspectif sur leurs responsabilités dans la désaffiliation politique et culturelle des perdants de la mondialisation, avec cette interrogation comme fil conducteur : " L'économie fait-elle encore société ? " Les élites ne peuvent plus s'obstiner dans leur aveuglement, en recourant à la voie parlementaire pour faire adopter un traité européen rejeté par consultation populaire ou en pétitionnant pour refaire un référendum sur le Brexit sous prétexte que, lors de la première édition, les votants ne savaient pas vraiment ce qu'ils faisaient. Aux " démocrates de papier ", il n'est pas utile de rappeler, avec Christophe Guilluy, que " la démocratie repose sur le principe qu'un "ouvrier abruti" comme un "intellectuel éclairé", sont également capables de décider du destin de leur pays ".