Dans votre ouvrage Vivre une vie philosophique (1), vous écrivez que " nos temps démocratiques croient que l'égalité, c'est l'égalitarisme ". Quelle différence y a-t-il entre l'égalité et l'égalitarisme ?
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Dans votre ouvrage Vivre une vie philosophique (1), vous écrivez que " nos temps démocratiques croient que l'égalité, c'est l'égalitarisme ". Quelle différence y a-t-il entre l'égalité et l'égalitarisme ? L'égalitarisme est une religion qui se propose de supprimer toute différence au prétexte qu'elles produiraient de facto de la discrimination. Il fait de toute différence une inégalité. Qu'un homme soit différent d'une femme, qu'un catholique soit différent d'un musulman, qu'un croyant soit différent d'un athée, qu'un Blanc soit différent d'un Noir, ce sont autant d'évidences. Mais pour les tenants de la religion égalitariste, là où il n'y a pas a priori de hiérarchie entre chacun des deux termes (un homme n'est pas en soi supérieur à une femme), il y en aurait une de facto : l'homme serait supérieur à la femme, en soi, dans l'absolu, quelles que soient les situations. Or, c'est une vue de l'esprit ! L'inégalité est une construction sociale à partir d'une différence. Les égalitaristes souhaitent donc, à partir de cet a priori, qu'il y aurait des bourreaux de naissance (les Blancs, les hommes, les croyants, etc.) et des victimes de naissance, ou par essence, (les Noirs, les femmes, les incroyants, etc.), supprimer l'un des deux membres de l'opposition dialectique. S'il n'y a plus d'hommes, les femmes ne sont plus opprimées, s'il n'y a plus de Blancs, les Noirs ne sont plus opprimés, etc. Il faut donc lutter pour l'avènement d'un tiers- sexe, l'androgyne d'Elisabeth Badinter ou l'hermaphrodite de Michel Foucault, ou du métis, qu'on songe à Guy Hocquenghem ou à Edouard Glissant. L'égalitariste veut la disparition du Divers, cher au coeur de Victor Segalen, au profit d'un homme unidimensionnel qui serait une cire vierge sur laquelle la société n'aurait qu'à apposer son cachet... Dès lors, se battre pour l'égalité, ça se traduit comment ? Se battre pour l'égalité, c'est vouloir une société qui donne à chacun les mêmes chances - ce qui ne veut pas dire : qui laissera croire à un Blanc qu'il deviendra Noir ou à un Noir qu'il deviendra Blanc, ou que les deux deviendront métis... Il faut les Blancs, les Noirs, les métis et tout ce que l'on voudra. Dans Miroir du nihilisme : Houellebecq éducateur (2), vous affirmez que Michel Houellebecq est le romancier du nihilisme actif. Pourquoi ? Il est l'homme qui, de roman en roman, cartographie l'effondrement de notre civilisation : l'échec des soixante-huitards dans l'éducation de leurs enfants, leur incapacité à produire un monde alternatif à celui qu'ils ont détruit, la misère sexuelle qui s'en est suivie et dans laquelle nous nous trouvons toujours, le tourisme sexuel planétaire avec de jeunes victimes, la corruption du monde de l'art contemporain, le rôle du transhumanisme dans la perspective d'une civilisation à venir, la religion du Veau d'or, l'abolition de toute transcendance, le règne du matérialisme le plus trivial, l'effondrement de toute spiritualité en rapport avec une religion elle-même effondrée, le judéo-christianisme, etc. Il montre sans complaisance l'état dans lequel nous nous trouvons comme un médecin légiste montrerait la tumeur à son patient. Comment conjugue-t-il nihilisme et éducation ? En quoi fait-il oeuvre d'éducateur ? D'abord en nous disant que le réel est tragique, autrement dit : tel qu'il est et non tel que les optimistes ou les pessimistes voudraient le voir. Les optimistes le voient meilleur qu'il n'est ; les pessimistes, pire ; les tragiques, tel qu'il est. Une fois cette cartographie effectuée, il montre, en disciple d'Arthur Schopenhauer, qu'on peut trouver son salut dans l'art : en le pratiquant de manière active ou, de manière passive, en lui demandant de nous sauver du tragique par le pas de côté qu'il permet toujours... Vous sentez-vous encore homme de gauche et le clivage gauche/droite a-t-il encore un sens aujourd'hui ? Je persiste à croire qu'annoncer la fin de ce clivage est toujours le fait d'un homme de droite. Droite et gauche existent toujours... Mais sûrement pas dans les offres de politique politicienne présentées aujourd'hui par les carriéristes. Il existe une mystique de gauche et une mystique de droite. Je prends un exemple. Au xixe siècle, la droite estime que les enfants, parce qu'ils sont de petite taille, doivent travailler au fond des mines dans les galeries les plus étroites pendant que la gauche estime que la place d'un enfant n'est pas au travail mais sur les bancs de l'école. Ce débat, qui a réellement eu lieu, faisait dire à la droite que, si les patrons devaient se passer de cette main-d'oeuvre à bon marché, les coûts de production augmenteraient, ce qui rendrait impossible toute compétitivité ! Et vous, de quel côté êtes-vous aujourd'hui ? Je suis du côté des plus faibles, des sans-grades, des plus exposés, des humiliés, des offensés, des gens humbles et silencieux. Ce qui est être de gauche. Mais ma gauche n'est ni gauchiste, ni marxiste, ni libérale, mais libertaire - c'est celle de Pierre-Joseph Proudhon (NDLR : philosophe français, 1809 - 1865). Les fractures que vous signalez sont justes, mais elles coupent en deux la droite et la gauche. Je suis d'une gauche antilibérale qui aspire à recouvrer la souveraineté nationale afin de pouvoir faire une politique qui ne soit pas celle de l'Europe de Maastricht - qui est faible aux forts et forte aux faibles. Comment peut-on se revendiquer comme vous de l'anarchisme et des libertaires tout en défendant l'Etat, les institutions de la Ve République française, voire une autre forme de capitalisme ? C'est un long et grand débat... L'Etat n'est pas un fétiche dans lequel il faudrait planter des aiguilles parce qu'il serait en soi mauvais, comme l'enseigne une vulgate qui recycle un reliquat marxiste. C'est un instrument qui peut être positif ou négatif suivant la fin qu'il se propose. Dans Théorie de la propriété, l'un de ses derniers livres, Proudhon montre que l'Etat peut garantir la fédération libertaire et qu'en ce sens, il est un instrument utile. Mais il peut être aussi un instrument de domination du capitalisme. Quoi qu'il en soit, ça n'est pas l'Etat qui est mauvais mais la fin qu'il sert. Et sur le capitalisme, comment l'articulez-vous avec votre position anarchiste et libertaire ? Je ne souscris pas à la fiction de Marx qui pense que le capitalisme est né un jour, donc qu'il peut mourir un autre jour, et que sa fin est prévue de par sa nature même. L'histoire a donné tort à Marx qui prédisait la fin du capitalisme alors qu'il n'a fait que progresser sur la planète au point d'y être dominant. Le capitalisme est un mode de production des richesses basé sur la rareté. Il est donc contemporain des premiers échanges chez les premiers hommes : ils n'ont pas fait de parures, voyez les sépultures préhistoriques, avec de vulgaires cailloux mais avec des pierres et des coquillages rares donc précieux. Il y a donc un capitalisme préhistorique. Je manque de temps et d'espace, lors de notre entretien, pour dire ce qu'il fut ensuite. Mais disons en quelques mots qu'il y eut un capitalisme égyptien, un capitalisme hellénistique, un capitalisme romain, un capitalisme féodal, un capitalisme du Nouveau Monde, un capitalisme industriel (c'est là que Marx commence son histoire...), un capitalisme fasciste, un capitalisme national- socialiste, un capitalisme soviétique, un capitalisme financier, aujourd'hui un capitalisme écologiste, un capitalisme chinois, et qu'un capitalisme transhumaniste est à prévoir. Je propose pour ma part un capitalisme libertaire - qui suppose la production de richesses entendues comme raretés redistribuées à ceux qui les produisent. C'est évidemment tout un programme qui nécessiterait d'abondantes précisions. Vous parlez de décadence de l'Occident. Dans cette décadence, voyez-vous des mouvements sociaux ou politiques émerger et avoir vos faveurs ? Si oui, lesquels ? Je pense la décadence sur les longues durées : je commence avec l'effondrement d'une étoile il y a des milliards d'années et j'envisage la suite jusqu'à la disparition de l'humain détruit par le posthumanisme. Mes mesures sont donc les millénaires. Toute lecture qui ne considère qu'une séquence de mon travail - fiction de Jésus ou naissance du christianisme, patristique (NDLR : étude des auteurs chrétiens de l'Antiquité reconnus comme " pères " de l'Eglise catholique) et scolastique (philosophie enseignée au Moyen Age qui concilie la philosophie traditionnelle et la théologie chrétienne), université et Renaissance, Révolution française et capitalisme industriel, etc. - se condamne à voir les choses par le petit bout de la lorgnette. Les mouvements sociaux sont des gouttes d'eau dans la mer. Parmi les penseurs vivants contemporains, qui conseillez-vous de lire ? Lucrèce - qui est bien plus vivant que nombre de faux vivants du jour. Mais si vous en voulez un, pour jouer le jeu : disons Jean-Claude Michéa (NDLR : philosophe français, auteur notamment de Notre ennemi, le capital, Flammarion). Par Aurore Van Opstal.Vivre une vie philosophique, par Michel Onfray, éd. Le Passeur, 128 p.Miroir du nihilisme : Houellebecq éducateur, par Michel Onfray, éd. Galilée, 144 p.