Sur une place ombragée, tout près de l'université de La Havane, Gleisi (1) tend de petits cônes de papier blanc aux passants qui attendent l'autobus. Les clients lui glissent un billet d'un peso (4 centimes d'euro) en échange d'un cornet de cacahuètes. Il y a six ans, Delcy était infirmière, mais avec un salaire de 250 pesos (10 euros) par mois, elle ne s'en sortait pas. Alors elle a changé d'activité et gagne trois fois plus qu'avant. " Ce n'est pas assez pour acheter un vélo à ma petite fille, mais c'est déjà ça. "
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Sur une place ombragée, tout près de l'université de La Havane, Gleisi (1) tend de petits cônes de papier blanc aux passants qui attendent l'autobus. Les clients lui glissent un billet d'un peso (4 centimes d'euro) en échange d'un cornet de cacahuètes. Il y a six ans, Delcy était infirmière, mais avec un salaire de 250 pesos (10 euros) par mois, elle ne s'en sortait pas. Alors elle a changé d'activité et gagne trois fois plus qu'avant. " Ce n'est pas assez pour acheter un vélo à ma petite fille, mais c'est déjà ça. " Comme elle, près de 600 000 Cubains travaillent por cuenta propia (à leur compte) : gérants de paladares (restaurants privés) ou de chambres destinées aux touristes, coiffeurs, réparateurs de lunettes ou encore maçons. 200 professions sont autorisées à exercer à titre privé. La liste des métiers, sorte d'inventaire à la Prévert - cartomancien, serrurier, vendeur de fleurs artificielles, monteur d'antennes de télévision... -, exclut les médecins, les avocats ou les architectes. Si un petit nombre de travailleurs individuels était autorisé de longue date, la révolution cubaine, " en marche vers le communisme ", a élargi leur champ d'action en 2011. Aujourd'hui, les autorités évaluent les cuentapropistas à 13 % de la population active - un chiffre qui ne tient pas compte du travail informel, por la izquierda (à gauche), comme on dit dans la plus grande île des Caraïbes. Dimanche 24 février, les électeurs cubains doivent se prononcer par référendum sur la réforme de la Constitution qui entérine ces changements. Le nouveau texte fondamental permet les investissements étrangers et officialise le statut des microentreprises, autorisées à embaucher du personnel. Le document précise que le secteur privé est " complémentaire " de l'économie (socialiste). Il y avait urgence. Après les années de pénurie du período especial consécutives à la chute, en 1991, de l'Union soviétique, qui tenait sous perfusion le système socialiste issu de la révolution de 1959, l'économie cubaine était exsangue et nombre d'infrastructures en ruine. Selon les estimations de l'économiste cubain Carmelo Mesa-Lago, professeur à l'université de Pittsburg, le pouvoir d'achat des Cubains en 2016 équivalait à 60 % de celui de 1989, à la veille de la disparition de l'Union soviétique. L'asphyxie économique saute aux yeux, le long des rues délabrées de la ville aux mille colonnes, chef-d'oeuvre d'architecture coloniale inscrit au Patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco. A intervalles réguliers, des queues se forment devant les magasins d'Etat où vient d'être amenée la livraison mensuelle de la ration de pommes de terre (deux kilos par personne) prévues par la libreta, le carnet de rationnement, ou là, celle de croquettes de poissons. " La libreta ne suffit pas, mais elle permet aux Cubains de ne pas connaître la faim ", assure Alirio, un professeur d'économie à la retraite. Dès 2010, Raul Castro, qui avait succédé quatre ans plus tôt à son frère Fidel à la tête de l'Etat, a compris que le soutien du Venezuela de Hugo Chavez à l'île castriste ne suffirait pas à sortir les 11 millions de Cubains de la pauvreté. Il fallait aussi offrir la possibilité de gagner leur vie au demi-million de fonctionnaires congédiés en 2011 dans le cadre des réformes. Aujourd'hui, pourtant, les autorités hésitent à étendre plus avant le secteur privé. Il y a deux ans, elles ont suspendu l'octroi de nombreuses licences aux microentreprises, puis voulu limiter la taille des restaurants à 50 personnes, avant de faire marche arrière, en décembre." On ne sait jamais très bien ce qui est autorisé ", soupire Leni. Edenté, il paraît plus que ses 45 ans. Assis à l'entrée d'un immeuble vétuste, rue Concordia, il recharge des briquets pour 5 pesos (20 centimes d'euro). Muni d'une aiguille, il en perce le fond d'un coup sec, le remplit avec un flacon aérosol, puis le rebouche avec la même aiguille, qu'il sectionne à la base au moyen d'une pince. " Je paie 70 pesos par mois de licence. Si je veux installer une pancarte, c'est 20 pesos de plus. Je dois aussi cotiser pour la retraite et l'emplacement occupé sur ce bout de trottoir. Souvent, les contrôleurs m'obligent à me déplacer. Parfois, un voisin alerte les agents de sécurité du quartier. " C'est la cohue ce samedi matin devant les étals de chaussures et les stands de tee-shirts des cuentapropistas de l'avenue del Monte. A l'effigie de Che Guevara, prisée des touristes, les acheteurs cubains préfèrent les vêtements de contrefaçon aux logos Fila ou Tommy Hilfiger. " Je gagne assez bien ma vie, se félicite Brayan, la trentaine, coupe de cheveux hipster. Etre à son compte et vendre des vêtements, cela rapporte beaucoup plus que l'exercice d'un métier qualifié, qui demande de longues études. " " A Cuba, la pyramide sociale est inversée ", confirme Oscar, 26 ans, étudiant en sociologie, rencontré dans la monumentale université de La Havane. Les études sont gratuites, mais elles représentent une charge pour une famille. Les parents doivent payer le transport et se passer du revenu que recevrait le jeune adulte s'il travaillait... Tout ça pour qu'il gagne ensuite quatre fois moins qu'un chauffeur de taxi. " Conséquence des dysfonctionnements de l'économie cubaine, le cuentapropismo provoque une fuite des cerveaux des métiers qualifiés vers des activités marchandes. Dans ce pays qui se présente volontiers comme l'une des dernières vitrines du socialisme, fier de son éducation gratuite pour tous, nombre de Cubains diplômés rêvent de devenir marchands : Lidia, ingénieure en biologie, vend des colifichets en bois au marché artisanal proche du port où accostent les paquebots chargés de touristes. Plus loin, sur la Rampa, artère animée en bordure du quartier pavillonnaire de Vedado, les files d'attente s'allongent devant des agences de voyages. " J'ai attendu toute la matinée et je ne suis pas encore passée ", soupire Olga. Elle veut acheter un billet d'avion pour Haïti - un des pays les plus pauvres de la planète -, afin de s'approvisionner en marchandises qu'elle revendra un peu plus cher ici. Beaucoup l'envient. Obtenir un passeport et pouvoir le payer (près de 90 euros) en plus des frais d'avion n'est pas donné à tout le monde. L'essor du secteur privé creuse peu à peu les inégalités que la révolution castriste a voulu éliminer, y compris parmi les microentrepreneurs. Les restaurateurs et ceux qui louent des logements aux touristes facturent leurs services en pesos convertibles, les CUC, qui valent 24 CUP, la monnaie nationale. Ils s'en sortent bien mieux que les petits artisans, à la clientèle cubaine. De même, la plupart des microentrepreneurs qui ont monté une affaire viable ont démarré grâce à un pécule envoyé de l'étranger, des Etats-Unis surtout : la diaspora cubaine est l'un des poumons économiques du pays. Il y a deux ans, les remesas, ces envois d'argent des deux millions de Cubains résidant hors de l'île, étaient estimés à 3,5 millions de dollars. Une partie est destinée à la consommation, l'autre est investie. Pour ses réformes économiques, Cuba s'est en partie inspirée des changements introduits en Chine et au Vietnam, sans atteindre le succès de ces dragons socialistes d'Asie. L'île castriste a aussi reproduit, à sa façon, le fossé entre ouverture économique et rigidité politique. L'arrivée au pouvoir de Miguel Diaz-Canel, successeur de Raul Castro en avril 2018, n'a rien changé. La nouvelle Constitution reconnaît en théorie la " liberté de conscience et d'expression ", mais elle réaffirme le caractère " irrévocable " du socialisme et le parti unique. A quelques jours du référendum constitutionnel, partout dans la ville fleurissent des affiches " Je vote oui ", y compris sur les vitres des enseignes privées. " Difficile de refuser, sous peine de voir débarquer des contrôleurs. Ils prétextent que la musique est trop forte pour nous infliger une amende, voire faire fermer l'échoppe ", témoigne Hector, un quinquagénaire qui, après un quart de siècle passé en Europe, a monté un petit resto près du Malecon, la promenade du front de mer.Dimanche, Edwin, ex-instituteur de 28 ans devenu vendeur de cartes d'accès à Internet, ira voter. Pas par conviction, mais parce que les noms des électeurs sont répertoriés sur la feuille d'émargement. S'abstenir peut être source d'ennuis avec les Comités de défense de la révolution, " les yeux et les oreilles de la Révolution ", qui savent tout de la vie du quartier. Nulle trace d'appel au " non " sur les murs de la capitale, qui abrite plus d'un quart de la population de l'île. " Le seul moyen de signifier son désaccord est de raturer son bulletin dans l'isoloir pour le rendre nul, explique Oscar. J'ai entendu parler d'appels à voter non. Mais combien oseront le faire ? Et s'ils le font, ces bulletins seront-ils comptabilisés ? " Alberto, qui loue deux chambres de son appartement aux touristes, soutient que " les adeptes du non sont ceux de l'étranger. Ils veulent nous empêcher de suivre notre voie parce qu'ils constatent qu'elle marche ", dit-il. La semaine passée, des agents de la sécurité de l'Etat ont arrêté des opposants modérés partisans du boycott du scrutin ou du vote négatif. Debout dans un bus qui traverse le quartier Diez de Octubre, meurtri fin janvier par une tornade, Angel hésite entre adhésion au régime et scepticisme : " Les Cubains ne sont pas prêts pour une économie socialiste. Ils sont trop individualistes. Je voudrais bien des changements, afin qu'on puisse vivre décemment. Mais pas trop brusques. J'ai peur des désordres que cela pourrait provoquer. "Par Sophie Carpentier.