Il y a une dizaine d'années, Gilles Peress évoquait avec nous, par téléphone, ce qui est au coeur de sa démarche : " Accumuler des preuves pour l'histoire, davantage que de réaliser une "bonne photographie" ". Complexe et farouche, ce jeune septuagénaire - il est né le 29 décembre 1946 à Neuilly-sur-Seine - est sans doute parmi les plus éduqués de Magnum, au regard de son cursus scolaire. Etudiant les sciences politiques et la philosophie à Paris, notamment avec Michel Foucault, il profite aussi pleinement du passage à la couleur des années 1960 : pas seulement dans la photographie mais dans la société française marquée par la grisaille d'après-guerre. Tenté par le plaisir et la provoc - ado, il se teint les cheveux en rouge - ce fils de famille (partiellement) juive plutôt fauchée,...

Il y a une dizaine d'années, Gilles Peress évoquait avec nous, par téléphone, ce qui est au coeur de sa démarche : " Accumuler des preuves pour l'histoire, davantage que de réaliser une "bonne photographie" ". Complexe et farouche, ce jeune septuagénaire - il est né le 29 décembre 1946 à Neuilly-sur-Seine - est sans doute parmi les plus éduqués de Magnum, au regard de son cursus scolaire. Etudiant les sciences politiques et la philosophie à Paris, notamment avec Michel Foucault, il profite aussi pleinement du passage à la couleur des années 1960 : pas seulement dans la photographie mais dans la société française marquée par la grisaille d'après-guerre. Tenté par le plaisir et la provoc - ado, il se teint les cheveux en rouge - ce fils de famille (partiellement) juive plutôt fauchée, s'intéresse au langage politique, donc forcément au sens de l'image. Tout cela l'amène à boucler son premier reportage, en 1971, sur les mineurs de Decazeville, dans le sud-ouest de la France. Le début d'un travail tenté par la longueur, comme les troubles d'Irlande du Nord, qu'il photographie pendant plus d'un quart de siècle. Peress taille vite sa vision du monde dans les fissures sociales ultimes que sont les guerres et le spasme des révolutions. C'est d'ailleurs un remarquable livre sur le renversement du Shah par Khomeiny - Telex Persan (Telex Iran dans sa version anglophone) - paru en 1984, qui marque son empreinte visuelle : cadres dévissés, avant-plans flous, dextérité géométrique. Un noir et blanc appuyé utilisé aussi en Bosnie et au Rwanda - au comble de l'horreur - et dans d'autres territoires d'intense friction comme Israël. Des leçons que le photographe - qui refuse l'étiquette d'intellectuel - distille sous forme de séminaires consacrés aux droits de l'homme, dans des prestigieux établissements universitaires américains, comme Berkeley ou Bard. N'empêche : son expérience dans l'extrême ne l'a pas forcément préparé au 11 septembre 2001. Il n'est pas le seul membre de Magnum à New York ce matin-là : pas moins de dix autres sont présents pour assister au meeting annuel de l'agence - parmi eux, Steve McCurry, Paul Fusco et Alex Webb. A l'annonce de l'attaque terroriste, tous foncent au WTC, à l'extrême sud de Manhattan. Peress, qui vit à Brooklyn en famille, décide d'y partir à pied." Les flics ont essayé de me dissuader d'y aller, en disant que j'allais mourir ", déclarera-t-il par après à CNN.Peress oeuvre alors en couleur, privilégiant toujours un sens aigu de la composition plutôt que l'effet polychrome flashy à la Martin Parr. Quand il s'approche du site où se dressaient les tours jumelles, il observe que seuls les pompiers s'activent sur les lieux, il les prend en photo : acteurs braves mais dérisoires face à la destruction monumentale. Les chiffres parleront d'ailleurs assez vite : sur les 2 753 morts du WTC, on recense 343 pompiers. De l'enfer de l'impact et de l'effondrement - exprimé dans un nuage dément de poussière et de déchets - d'improbables rescapés fuient les ténèbres. Dans une visiblité quasi nulle, proche de l'opacité, Peress cueille les fuyards sonnés, comme la femme noire du cliché que nous avons choisi. On pense aux rescapés du génocide rwandais qu'il a photographié six-sept ans auparavant : déboussolés par tant de carnage et d'absurdité. Son geste dérisoire de protection - atténuer comme la survivante le peut l'air toxique - est à l'avant-plan d'une image où les autres protagonistes dessinent une cohorte de demi-fantômes. Plus on s'éloigne du personnage principal, plus l'émulsion de l'attentat brouille la photographie. La particularité de ce moment, et d'autres saisis le même jour, c'est qu'ils sont inséparables du contexte du 11-Septembre. Celui-ci, parce qu'il a causé un séisme d'une telle monstruosité, toujours en cours, construit un scénario global qui vampirise toutes les images qui lui sont à jamais attachées. On ne peut pas échapper à l'histoire qu'on traverse, même par hasard.