Si l'événement est si "particulier" et "étonnant", selon le géopolitologue spécialiste de la Chine Pierre Picquart, c'est que "ce genre de situation", un drame collectif en pleine migration concernant la plus grande diaspora du monde, "on n'en avait pas entendu parler depuis des années".

Plus précisément depuis juin 2000, lorsque 58 clandestins chinois, dissimulés derrière un chargement de tomates, avaient été retrouvés morts asphyxiés à bord d'un poids lourd. Déjà en Angleterre, et en provenance de la même ville belge: Zeebruges.

Depuis, reprend l'auteur de "La renaissance de la route de la soie" (2018), la donne a changé. "La problématique migratoire chinoise n'est plus celle d'il y a encore dix, quinze ans. Le pays est plus prospère", explique-t-il.

Opportunisme

Les Jeux olympiques de 2008 et l'explosion économique sont passés par là, le besoin de quitter le pays pour trouver un emploi est moins fort. Du coup, "c'est un phénomène auquel on assiste moins et les migrants sont dans des stratégies opportunistes, selon les filières. Il y a des passages, mais pas véritablement de règles".

Toutefois, même si la Chine s'est depuis engagée dans la lutte contre les trafics de migrants, l'épisode "peut se renouveler", prévient Pierre Picquart.

"Surprise", Tamara Lui, chercheuse spécialisée dans l'immigration chinoise, juge elle aussi que "d'autres tragédies" sont possibles, car l'ampleur soudaine de ce dernier épisode lui laisse penser que des réseaux se sont reformés.

D'autant que les recettes n'ont pas changé: les ressortissants chinois continuent de prendre pour destination l'Amérique du Nord et l'Europe, selon le dernier rapport onusien sur la question en juillet 2018, qui souligne que près de 36.000 Chinois entrent illégalement sur le vieux continent chaque année et 12.000 aux Etats-Unis.

Deux routes restent incontournables. La première passe par la Russie ou les pays baltes, la seconde par la Turquie ou les Balkans. Avec une méthode bien rodée: une "première partie de voyage par les airs, avant de continuer la traversée sur terre, en voitures, camions ou trains", relève l'ONU.

Avec l'Amérique, l'Italie, l'Espagne, la France et le Royaume-Uni font partie des principales destinations, abonde Tamara Lui, présidente de l'association "Chinois de France", car ce sont des pays où de fortes communautés sont déjà implantées et l'immigration chinoise "fonctionne toujours par communautarisme, avec une vocation économique, s'il n'y a pas de travail, ils ne restent pas".

"Chinatown" à Budapest

Seule nouveauté récente, selon les divers observateurs interrogés par l'AFP, l'Europe de l'Est devient un nouveau territoire d'implantation.

"Depuis une dizaine d'années, les Chinois commencent à y ouvrir des magasins, on voit naître des +Chinatown+ à Budapest...", détaille Tamara Lui.

Certains ressortissants chinois entrent également dans l'espace Schengen grâce à un visa de tourisme, et s'y installent, affirme également l'ONU.

"J'ai vu un jeune ado qui a passé trois mois dans la forêt en Allemagne avant de gagner la France en camion", illustre Simeng Wang, chercheuse au CNRS sur les questions migratoires chinoises.

A une époque où l'essentiel de cette immigration est "hautement qualifiée", le drame au Royaume-Uni est survenu "à contre-courant de la tendance", estime-t-elle.

Ceux qui continuent de tenter ainsi leur chance viennent souvent de milieux très modestes et s'endettent lourdement dans leur pays, pour 20 ou 30.000 euros, assure la chercheuse.

Au vu des risques pris par les 31 hommes et 8 femmes morts, Simeng Wang s'interroge: "N'étaient-ils pas victimes de répression" en Chine ?

L'enquête s'annonce "complexe et longue" a déjà prévenu la police. Elle devra notamment déterminer les circonstances de l'embarquement des victimes dans un conteneur venant de Zeebruges et pris en charge par un camion dans la nuit de mardi à mercredi sur les bords de la Tamise.