Durant la cérémonie, le roi Baudouin prononce un discours au ton paternaliste. Le président Kasa-Vubu lui répond ensuite par des paroles largement consensuelles. Jusque-là, tout va bien. Mais c'est alors que Patrice Lumumba se lève. Contrairement à toute règle protocolaire, le Premier ministre du jeune Etat prend la parole. Une parole acide. Lumumba rappelle le passé colonial de son pays. Il évoque une lutte qui fut "de larmes, de feu et de sang" et dénonce "les ironies, les insultes et les coups". A plusieurs reprises, les Congolais présents dans la sall...

Durant la cérémonie, le roi Baudouin prononce un discours au ton paternaliste. Le président Kasa-Vubu lui répond ensuite par des paroles largement consensuelles. Jusque-là, tout va bien. Mais c'est alors que Patrice Lumumba se lève. Contrairement à toute règle protocolaire, le Premier ministre du jeune Etat prend la parole. Une parole acide. Lumumba rappelle le passé colonial de son pays. Il évoque une lutte qui fut "de larmes, de feu et de sang" et dénonce "les ironies, les insultes et les coups". A plusieurs reprises, les Congolais présents dans la salle acclament le ministre. Baudouin, lui, est impassible. Feignant d'ignorer l'offense, il a le regard tourné au loin, vers le fleuve Congo. Mais à l'intérieur, il bout. Le camp belge réagit. Descendu de scène, Lumumba se fait harponner par les ministres. "Je ne voulais pas vous insulter", rétorque celui-ci avec énergie. Le mal est pourtant fait et il convient de le réparer. Rentrer au pays ? C'est une piste qui circule : le roi et le gouvernement pourraient bien quitter précipitamment "Léo", manifestant ainsi leur désapprobation. Une autre idée est lancée : demander à Lumumba de prononcer un deuxième discours en vue de faire digérer le premier. C'est l'option qui est retenue. En coulisse, Pierre Wigny, le ministre des Affaires étrangères, s'active déjà pour rédiger un nouveau texte, faisant cette fois l'éloge de "l'oeuvre magnifique des Belges". Le Premier ministre Gaston Eyskens apporte aussi sa touche au texte, rendant l'éloge plus net encore. Travaillé, retravaillé, le texte est lu et relu par Lumumba. Qui finit par l'accepter. Pierre Wigny jubile lorsqu'il se rend dans la chambre du roi. "C'est vous qui avez obtenu cela ?" lui demande le Souverain, admiratif. Le ministre acquiesce. "Tout le monde se décontracte", relèvera Wigny dans son journal intime. Quelques heures plus tard, le banquet officiel se tient au palais présidentiel. Lumumba précise d'emblée : "Je ne voudrais pas que ma pensée soit mal interprétée." Levant son verre, il rend un "hommage solennel au roi des Belges et au peuple qu'il représente". Le toast réparateur permet de sauver les apparences ; la fête peut reprendre. Quelques jours plus tard, de retour à Bruxelles, Pierre Wigny écrit une lettre au secrétaire d'Etat américain Christian Herter. Il lui indique que les cérémonies se sont déroulées dans le plus grand calme. Evoquant le discours de Lumumba, il en relativise la portée : "Un fâcheux incident ne doit pas faire oublier l'esprit général des cérémonies et sera, je l'espère, effacé dans un proche avenir par d'autres manifestations." Wigny a raison : d'ici peu, tout le monde aura oublié le double-discours de Lumumba. On n'évoquera plus alors que la terrible révolte qui vient de gagner les rangs de la Force publique. ˜Vincent Delcorps