Il n'est pas un roi comme les autres. Entre son grand-père, Mohamed V, qui avait assuré les débuts de l'ère de l'indépendance, et son père Hassan II, qui instaura au Maroc un des régimes les plus stricts et autoritaires de la région,Mohamed VI devait trouver sa place et laisser son empreinte sur le Maroc du XXIsiècle, entre vision déterminée de progrès et libéralisation maîtrisée.

Un carrefour à ne pas rater donc pour au moins quatre raisons. Premièrement, le Maroc est le pays de la région qui a été le moins ébranlé par la vague de contestations populaires traditionnellement appelées "Printemps arabes" mais n'en est pas calmé pour autant après le mouvement du 20 février, et celui du Hirak dans le Rif. Deuxièmement, car peu de Marocains réclameraient le départ du Roi, mais surveillent et observent la montée en puissance du Prince héritier Hassan (tant qu'il n'est pas roi il ne porte pas de numéro), ce qui interroge parfois sur la manière dont le Roi compte poursuivre son règne dans les années à venir. Troisièmement, car les élections communales-régionales-législatives de 2021 approchent et force est de constater que le parti islamiste PJD (Parti Justice et Développement) qui gouverne depuis 2012 se retrouve aujourd'hui bien isolé sur la scène nationale mais surtout internationale, après la quasi disparition des gouvernances de partis fréristes dans le monde arabo-musulman et le retour de l'autoritarisme régional conduit surtout par des militaires. Le RNI (Rassemblement National des Indépendants) se croit déjà un avenir comme les Indépendants ont pu le faire lors des dernières élections en Tunisie par exemple en 2018. C'est peut-être donc l'occasion d'un retour des partis plus traditionnels et ouverts sur le monde en tout cas pour le prochain scrutin. Quatrièmement, la colère ne cesse de monter, en même temps que la crise économique et sociale, les disparités régionales, le chômage des jeunes, la pauvreté. Cette colère est nourrie en particulier par l'absence d'un système de santé décent, par le bas niveau d'éducation, sans parler de l'analphabétisme qui reste massif, tout comme la corruption qui est généralisée.

Ce sont donc à de vrais défis stratégiques et cruciaux de société que sera confronté le Maroc dès le premier jour de la 21ème année de règne de Mohamed VI.

Depuis 1999, le Maroc a beaucoup évolué politiquement et socialement, et ce, bien avant les révoltes arabes qui ont eu lieu à partir de 2011. Ancré dans l'histoire et tourné vers le futur, le Maroc fait partie de ces pays attachés à leur monarchie et qui aspire aussi à un changement en profondeur et en douceur. Arrivé au pouvoir en 1999 Mohammed VI, le nouveau monarque un temps appelé "roi des pauvres", a entendu rapidement appels aux réformes et au développement, et il a entamé une série de grands chantiers d'infrastructures et de création de filières industrielles, ainsi qu'une politique remarquable d'essor des énergies renouvelables, accompagnée d'un "Plan Vert" sans équivalent dans le monde arabe. Mais petit à petit, il a perdu son titre de monarque des pauvres que sa sollicitude lui avait valu. De toute évidence, ce roi a transformé l'image du pays, par sa jeunesse, son intérêt pour les affaires et la logique économique, sa politique de redéploiement africain, la réforme de la constitution, la réforme du code de la famille, la reconnaissance nationale de la langue et culture amazigh, sa politique en matière de lutte anti-terroriste. Il a fait du pays un partenaire privilégié et de l'Europe et des USA. Il a lancé une politique de grands chantiers, depuis le TGV de Tangerà Casa, jusqu'au refinancement de la région du Rif et le réinvestissement de l'Etat dans une région souvent abandonnée par son père, et le maintien de l'autorité de Rabat sur le Sahara malgré les contestations diverses, front Polisario en tête. Mais cela hélas ne suffit plus pour pallier la pauvreté globale des Marocains, lutter contre le chômage endémique des jeunes, endiguer le nombre de candidats au départ, permettre à des millions de Marocains de se soigner, ni pour améliorer la capacité de l'Etat à enrayer la corruption. Ainsi, sur 200 pays, le Maroc est classé 123e à l'Indice de Développement Humain (IDH). Ce qui en fait un élève particulièrement mauvais ! Le problème est que la modernisation s fait sans politique sociale forte, c'est une modernisation qui certes obtient des résultats, mais qui en même temps creuse des inégalités comme jamais. Si régulièrement des mouvements de protestation ont lieu de la capitale Rabat au Rif, ils témoignent aussi surtout d'une volonté du peuple de se développer, de profiter des fruits de la modernisation et d'une meilleure redistribution des nombreuses richesses du pays. Le pays est très allongé depuis Tanger jusqu'aux confins du Sahara et beaucoup de régions sont encore trop enclavées. Il n'y a pas que le TGV pour ouvrir un pays ! Alors que Casablanca est devenu une capitale africaine et une puissance économique majeure tournée vers le continent, notamment grâce au travail de Mohamed VI pour réinscrire le pays dans son "africanité", elle est aussi une ville-carrefour de toutes les misères régionales. Par ailleurs il reste aussi encore de nombreuses zones rurales totalement sous-développées, notamment dans le Rif, dans le sud vers le désert ou dans les montagnes de l'Atlas, où des populations et des tribus entières semblent encore vivre comme il y a un siècle. Tout le Maroc doit pouvoir profiter de ses richesses et d'une meilleure répartition de celles-ci mais également d'un redéploiement de l'action publique vers ces régions sinistrées. Car c'est cette diversité et cette pluralité d'individus et de visages qui fait aussi toute la richesse du Maroc et qui le rendent si attachant : mer, villes, campagne, forêts, montagnes, désert. Tous les paysages de la planète semblent y avoir été concentrés par la main divine. Pays de lumières et de contrastes, le Maroc est aussi devenu le pays de la COP 22 en 2016, le propulsant dans une logique de développement durable qui peine encore à se généraliser sur le terrain, mais le Maroc est aussi devenu le spécialiste mondial de l'énergie photovoltaïque dans la région, avec l'inauguration en 2016 de la plus grande centrale solaire de la planète. Les choses bougent mais pas encore suffisamment.

Ce roi a su séduire également longtemps par sa femme, Lalla Salma, d'origine berbère et son fils, le prince Hassan, très tôt éduqué à l'exercice du pouvoir et visiblement déjà très conscient de sa future charge. Alors que l'Algérie est en pleine transition pour reprendre son destin en main, mais également sa place sur le continent et dans le monde, le Maroc qui profite du vide de son rival voisin. En réalité, le fait historique qui pourrait survenir et dynamiser toute la région serait une solution à la question du Sahara mais également la réouverture de la frontière entre les deux pays qui reste un traumatisme pour des millions de Marocains et d'Algériens. Les défis sont immenses, on le voit, pour préserver ce qui fait, aux yeux de ses partenaires internationaux, la valeur stratégique du Maroc, sa stabilité. C'est tout l'enjeu de la suite du règne de Mohamed VI : rendre pérenne cette stabilité par un progrès social plus étendu, et laisser à son fils un royaume qui plus que jamais jouerait le rôle triplement stratégique de pays-pivot pour le Maghreb, l'Afrique et l'Europe.