Pour comprendre la personnalité de Louise-Marie, faisons connaissance avec son père, Louis-Philippe, qui sera proclamé roi des Français (et non de France) en 1830. Il est élevé avec de fermes principes et sans douilletterie, ce qu'il applique à son tour avec ses enfants. La femme de lettres Madame de Genlis est chargée d'appliquer ce précepte : "J'ai fait apprendre à mon élève les principales langues modernes. Je l'ai accoutumé à se servir seul, à mépriser toute espèce de mollesse, à coucher sur un lit de bois recouvert d'une simple natte de sparterie, à braver le soleil, la pluie, le froid, à faire journellement de violents exercices et des lieues à pied sur des semelles de plomb, enfin, à aimer les voyages et à goûter le bonheur de vivre." Les principes de cette éducation quelque peu spartiate conduiront Louis-Philippe à une grande simplicité et à une propension à prendre des risques calculés.
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Pour comprendre la personnalité de Louise-Marie, faisons connaissance avec son père, Louis-Philippe, qui sera proclamé roi des Français (et non de France) en 1830. Il est élevé avec de fermes principes et sans douilletterie, ce qu'il applique à son tour avec ses enfants. La femme de lettres Madame de Genlis est chargée d'appliquer ce précepte : "J'ai fait apprendre à mon élève les principales langues modernes. Je l'ai accoutumé à se servir seul, à mépriser toute espèce de mollesse, à coucher sur un lit de bois recouvert d'une simple natte de sparterie, à braver le soleil, la pluie, le froid, à faire journellement de violents exercices et des lieues à pied sur des semelles de plomb, enfin, à aimer les voyages et à goûter le bonheur de vivre." Les principes de cette éducation quelque peu spartiate conduiront Louis-Philippe à une grande simplicité et à une propension à prendre des risques calculés.Il a également le goût de l'aventure. Cela le conduit même à se rendre, en 1797, au bord des chutes du Niagara, pour ensuite se glisser le long des rives du Mississippi et vivre un temps en parfaite harmonie avec les Indiens, partageant leurs tipis et chassant en leur compagnie.Exilé en Angleterre à cause de la Révolution, il séjourne le plus souvent à Twickenham, où il possède un cottage. Plongé dans ses lectures et dans l'écriture de sa correspondance, le prince attend son heure en regardant défiler la Révolution française, le Premier Empire, Louis XVIII et enfin Charles X. Mais sa grande passion, c'est sa femme, Marie-Amélie, et leurs huit enfants, cinq garçons et trois filles.C'est le 3 avril 1812, au moment de la meurtrière retraite de Russie, que naît Louise-Marie, à Palerme. Lors de celle-ci, périssent des centaines de milliers de Français vaincus par le terrible hiver russe dans lequel les avait entraînés l'orgueilleux Napoléon Bonaparte. Louise-Marie a une enfance des plus heureuses, chacun des frères et soeurs apportant une petite pierre à l'édifice qui forgera sa personnalité. Avec eux, elle joue d'interminables parties de cache-cache dans les vastes greniers des châteaux de Neuilly et d'Eu.Les enfants mettent chez eux une ambiance folle, surtout quand ils reviennent émerveillés d'une représentation de Guignol ou du cirque. Par contre, l'obligation d'aller chaque année présenter leurs voeux au roi Louis XVIII, aux Tuileries, les amuse beaucoup moins. Les jeunes princes s'y rendent avec leurs parents, engoncés dans leur habit d'apparat. Le roi les reçoit sans déférence, mais avec une bonhomie presque paternelle. L'Épiphanie et son immuable rite de la galette dissimulant une fève sont l'objet d'une jolie anecdote mettant en scène Marie, l'une des illes de Louis-Philippe, et Louis XVIII. Désignée par le sort, la petite fille est invitée par le souverain à réciter la chronologie des rois de France. Quand elle arrive à l'un des Louis, hésitant sur son qualificatif, elle se tourne vers Louis XVIII, dont l'imposante corpulence lui souffle aussitôt : "Le Gros." Éclat de rire général!C'est sans aucun doute le château de Randan, en Auvergne, qui laisse à Louise-Marie le meilleur souvenir. Dans cette terre de liberté, loin des contraintes parisiennes, Louise-Marie se sent particulièrement à l'aise parmi les paysans qui l'ont tout de suite adoptée. L'académicien Robert Burnand décrit en ces termes la jeunesse des Orléans : "Ils ont à Paris comme à la campagne des poneys, plus tard des chevaux, des fusils pour tirer à la cible, des bateaux pour canoter sur la Seine, sur les étangs des parcs, sans parler de la grande barque d'apparat dorée, surdorée, sommée de divinités allégoriques, amarrée au quai du Tréport, hommage lointain des vassaux du comte d'Eu au duc d'Orléans, leur suzerain, et où Louis-Philippe se plaît à promener ses hôtes. Comme ils s'amusent, et les petits autant que les grands."Mademoiselle de Chartres, alias Louise-Marie, affiche cette coiffure bien de son époque : un chignon noué sur la tête et de longues bouclettes ourlées qui viennent mourir sur les tempes. Son teint pâle laisse déjà présager une santé fragile que l'avenir ne démentira pas. Trois professeurs la marqueront particulièrement. Elle apprend les arcanes de l'histoire grâce à Jules Michelet, maître emblématique de la pensée historique française au xixe siècle, qui préfère conter le passé par de larges fresques plutôt que s'en tenir à une longue litanie des dates. Pierre-Joseph Redouté, originaire de Saint-Hubert, lui, enseigne la peinture. Il aime se perdre dans les jardins pour y croquer fleurs et plantes et c'est lui qui inculque à son élève le goût pour ces fameuses roses trémières que Louise-Marie peint à merveille et dont certains tableaux demeurent toujours dans les collections royales. Son dernier précepteur est l'abbé Guillon, surnommé bien gentiment "l'abbé fleuve" car, selon son élève, il avait l'art d'expliquer "tout et rien en remontant toujours au déluge." Il donne à la princesse les bases d'une religion aux principes moraux forts qu'il noie manifestement dans un flot de paroles : " L'abbé Guillon est gentil, mais il me fait songer à un hanneton bourdonnant sans cesse contre une vitre."Louise-Marie peut paraître sérieuse, voire effacée, car il est vrai qu'elle a la capacité de se contenir sans lever un pouce durant de longues heures lors des cérémonies officielles. Mais elle sait aussi se montrer très caustique, notamment en imitant dans les salons feutrés de Neuilly deux hommes politiques emblématiques de l'époque : Thiers et Guizot. Leurs tics et leur éloquence prennent, dans la bouche et les contorsions de la jeune fille, le chemin d'une très grande drôlerie. Mais Louise-Marie, qui ne dédaigne pas les conversations politiques, se montre intraitable quand elle sent poindre l'ébauche d'une doctrine qui mettrait à mal les libertés constitutionnelles qu'elle défend avec ardeur. Lorsque le bal s'annonce, elle ajuste si parfaitement ses pas que sa soeur dit d'elle qu'elle a "le rythme dans le corps." Quant à ses lectures, si elle apprécie Racine, elle aime surtout les ouvrages qui retracent les voyages des grands explorateurs que son père a rassemblés dans la bibliothèque familiale.Pendant ce temps, la Belgique, au lendemain de sa révolution, après l'intermède du régent Surlet de Chokier, s'est choisi un roi, le prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha. Il prête le serment constitutionnel le 21 juillet 1831 sur les marches de l'église Saint-Jacques-sur-Coudenberg à Bruxelles. Veuf de la princesse Charlotte, qui aurait pu faire de lui prince consort au Royaume d'Angleterre, il doit se trouver rapidement une nouvelle épouse pour assurer la pérennité de la jeune dynastie belge. Avant même qu'il ne monte sur le trône, des tractations ont lieu dans les couloirs des chancelleries pour lui trouver une princesse française. Paris voit dans cette hypothétique union le moyen d'atténuer, voire de neutraliser, l'influence britannique à laquelle le roi des Belges pourrait être sensible à la lumière de son passé dans l'entourage de la couronne britannique. Mais dans le fond, outre-Manche, on ne rechigne pas devant un tel mariage qui briserait toute tentative de la France d'envahir la Belgique. Léopold Ier presse Le Hon, son homme de confiance et, qui plus est, fin diplomate, de hâter le processus aux Tuileries. Mais sans le consentement de deux personnages influents, la conclusion de ce contrat ne peut arriver à terme : le baron Stockmar et Adélaïde, la soeur de Louis-Philippe, sont incontournables. Stockmar conseille à Le Hon d'approcher Louis-Philippe. "Moi qui connais mon maître depuis vingt ans, dit Le Hon, je puis vous assurer que la soeur trouvera difficilement un meilleur mari et le frère d'ami plus sincère et plus constant que lui."Au comte de Merode, parlant de l'éventuel mariage de son roi, Louis-Philippe répond avec conviction : "Prenez ma fille. Elle est bonne, elle est douce, elle aime la liberté constitutionnelle, elle connaît l'histoire de Belgique."Mais quand le père annonce à sa fille le dessein de l'unir au souverain belge, elle éclate en sanglots. Elle évoquera longtemps "la bombe Cobourg" qui explosa au coeur de son insouciante jeunesse. Quand Louis-Philippe l'invite à faire plus ample connaissance avec sa fiancée, à Compiègne, la réponse de Léopold Ier n'a vraiment pas de quoi la rassurer : "Compiègne est un peu loin pour faire connaissance avec la princesse. Nous nous connaissons depuis 16 ans, cela me paraît suffisant." En réalité, ils ne se sont vus qu'une fois. Elle était une enfant et lui déjà un homme mûr, puisqu'il affiche 22 ans de plus!Louise-Marie se confiera plus tard à une amie : " Je ne sais si le roi comprend mon sacrifice. Songe-t-il que je quitte ma patrie, ma vie tranquille, tout ce qui m'est cher pour un homme qui m'était indifférent - qui ne me l'est plus aujourd'hui - et qui me deviendra de plus en plus cher, parce que les affections durables viennent peu à peu et se fondent sur l'estime - mais qui m'était aussi indifférent que l'homme qui passe dans la rue?"Le mariage, précédé de l'annonce des fiançailles officielles en juin, est programmé pour le mois d'août 1832. Il aura lieu au château de Compiègne. Léopold Ier y arrive quelques jours auparavant accompagné d'une suite particulièrement réduite. Les princes de Nemours et d'Orléans se trouvent dans sa calèche, et non loin de là, le duc de Choiseul et le marquis de Marmier. Cust, son ancien aide de camp anglais, Stockmar et Van Praet, ses proches conseillers font partie du voyage. Le roi des Français attend pour sa part son futur gendre au pied de l'escalier. Il l'étreint chaleureusement et le conduit dans un salon où l'attend la reine Marie-Amélie. La journée se termine par un dîner de gala où les bijoux portés par la fiancée, cadeaux de son futur époux, sont très remarqués.Le mariage se déroule le 9 août, au crépuscule, dans le cabinet du roi, scintillant sous les bougies des nombreux lustres et candélabres. Noces bourgeoises s'il en est puisque Léopold vient chercher lui-même sa promise, Louis-Philippe lui donnant la main de sa fille. Ils sont flanqués de quatre pairs (qui participent alors au pouvoir législatif) et de députés du royaume, qui servent de témoins. Le roi des Belges, en cet instant solennel, peut quant à lui compter sur la présence des comtes d'Aarschot et de Merode. La chaleur est pesante et des traces de larmes perlent sur les joues de Marie, la confidente de Louise-Marie, dont le visage tremble sous ses parures de diamants et de fleurs. Léopold étant, par ses origines allemandes, luthérien, la cérémonie se déroule en deux étapes. Marie-Amélie, la mère de Louise-Marie, a pris soin d'étudier le cérémonial qui présidait jadis à de telles unions mixtes, notamment lors du mariage entre Henri IV et Marguerite de Valois. C'est donc monseigneur Gaillard qui bénit les époux le premier, suivi du pasteur Goepp. Les festivités durent une semaine selon un rite immuable : déjeuner à 10 heures, collation à midi, dîner à 19 heures et thé jusqu'à minuit au son d'un opéra faisant une allusion à peine voilée aux frasques amoureuses du marié!Le 13 août commence la longue remontée vers Bruxelles, sous les vivats d'un public nombreux, particulièrement après la frontière belge. Le voyage épuise la jeune souveraine qui, plus pâle encore qu'à son habitude, prend possession de l'austère palais de Laeken qui a servi à deux reprises de résidence à Napoléon. Commence alors le long défilé des autorités du royaume que Louise-Marie salue une à une. Les instigateurs de la révolution et les animateurs du Gouvernement provisoire sont tous présents : les Rogier, Nothomb, Lebeau ou encore le général d'Hoogvorst. Aucun ne manque à l'appel. La reine n'en peut plus, au point que c'est en chancelant qu'elle rejoint enfin sa chambre, où elle est prise de sanglots convulsifs. Léopold accourt, très inquiet, et laisse couler lui aussi quelques larmes. Les semaines suivantes, le couple reste confiné, car une épidémie de choléra frappe la capitale belge.Léopold Ier envoie à sa nièce, la future reine Victoria, une lettre dithyrambique sur l'élue de son coeur. Jetons-y un oeil indiscret : " Mon cher Amour, vous l'aviez dit que vous désiriez le portait de votre nouvelle tante. Ses cheveux sont très blonds, ses yeux bleu clair, avec une agréable expression d'intelligence et de bonté, un nez bourbon et une petite bouche. Elle monte très bien à cheval; elle m'a révélé ses talents, l'autre jour, à ma grande terreur. Elle est restée en selle, bien que son cheval l'ait emportée à toute allure pendant près d'un kilomètre. Elle est surtout une remarquable danseuse. Malheureusement, elle n'aime pas la musique, quoiqu'elle joue de la harpe; je crois qu'il y a là-dessous un peu de paresse. Ses actes sont toujours dirigés par ses principes. Elle est à tout instant prête et disposée à sacrifier ses aises et ses préférences pour voir les autres heureux. Elle apprécie la bonté, le mérite, la vertu plus que la beauté, la richesse et la distraction. En outre, elle est très instruite et intelligente. Elle parle et écrit l'anglais, l'allemand et l'italien. Bref, mon cher Amour, vous voyez que je peux la donner en exemple à toutes les jeunes filles, qu'elles soient princesses ou non."Louise-Marie ne veut en aucun cas se laisser enfermer dans une monotone vie de cour qui la verrait coudre et jouer aux cartes avec ses dames d'honneur, alors que le roi vaquerait à ses occupations publiques. Elle désire aller à la rencontre du peuple. Quand les derniers combats opposent la jeune armée belge aux troupes hollandaises du général Chassé qui tient encore Anvers, elle n'hésite pas à monter tout en haut de la cathédrale pour y observer la précision des tirs des artilleurs, confiant à ses proches qu'elle aimerait manier aussi l'une de ces pièces. Elle s'en prend avec virulence au rusé Talleyrand (diplomate qui a réussi à traverser tous les régimes) pour n'avoir pas suffisamment investi pour terminer l'occupation du grand port sur l'Escaut. Pourtant, ce rôle en pointe qu'elle tente de jouer échappe à ses contemporains. L'un d'eux, un certain Beaulieu, n'hésite pas à la comparer à une ombre blanche "Dans ce palais, sur cette pelouse où Napoléon mena Marie-Louise, c'est l'autre Louise-Marie qui rêve, non plus Autrichienne celle-là, mais Française de corps et d'âme exilée loin de Paris... " Et de conclure : " L'existence de Louise est recluse, abstraite, trop ignorée du peuple dont elle est reine."De fait, la reine pèche par une très grande timidité, au point d'avoir une peur panique de saluer la foule. Et pourtant, ses lettres et les nombreuses oeuvres caritatives dont elle s'occupe lui donnent un tout autre visage. Ses épîtres débordent d'humour, le même qu'elle affichait déjà dans le château familial. Elle croque à merveille les personnages du royaume, à tel point qu'elle se fait rappeler à l'ordre par son père. Elle répond : "Je ne dénigre ni les Belges ni la Belgique, je ne me moque jamais d'eux, publiquement du moins. S'ils n'étaient pas si susceptibles et si vaniteux, je les aimerais vraiment beaucoup, car ce sont de très bonnes gens."Le train de vie à Laeken est modeste, comme celui de la liste civile qui est octroyée. Cependant, la reine sait se montrer très généreuse, mais en toute discrétion. Ainsi, un carrossier est victime d'un escroc et se retrouve au bord de la faillite. Sa femme frappe à la porte du palais, où on lui répond que Louise-Marie est au château de Ciergnon. La malheureuse persévère et, après avoir pris la diligence pour Dinant et s'être rendue devant les grilles de la vaste demeure ardennaise, elle est accueillie par la souveraine qui l'invite à sa table, lui offre 4000 francs et ordonne qu'une voiture la reconduise jusqu'au poste de la diligence.Autre exemple, un menuisier des Marolles a commis un délit mineur et se voit condamné à cinq semaines de prison. Une pétition arrive sur le bureau de la reine. Elle s'enquiert immédiatement de la gravité du délit auprès du ministre de la Justice, pour faire libérer le prisonnier. Aussitôt, le père retrouve sa nombreuse famille et les bouches qu'il peut ainsi continuer à nourrir grâce à son labeur.Elle est aussi sensible aux requêtes des soldats qui se précipitent à la sortie de la messe qu'elle suit à l'église Saint-Jacques chaque dimanche : elle ne manque pas de les présenter au général Goblet qui la taquine en disant : " Votre Majesté est vraiment l'aumônier en chef de l'armée!"Vient le temps des maternités, qui révèle enfin au grand jour toute l'ampleur du caractère de la reine à son entourage. Après la perte de son fils aîné, Louis-Philippe, décédé à l'âge d'un an, Louise-Marie aura trois enfants. Il y a d'abord Léopold, né le 9 avril 1835, qui succédera à son père à sa mort en 1865; Philippe, artiste et intellectuel, amoureux de livres et de peinture; et enfin Charlotte, au destin tragique, qui sombrera dans la démence et mourra recluse dans le château de Bouchout, loin de ce Mexique qui la verra impératrice éphémère.Léopold songe au colonel de Lannoy pour s'occuper de l'éducation de ses deux fils et, malgré la levée de boucliers de certains anticléricaux qui lui reprochent sa trop grande proximité avec la hiérarchie catholique, le roi persiste : "Ne vous laissez pas décourager par les clameurs de quelques imbéciles et d'un petit nombre d'intrigants.." Deux jours plus tard, l'officier se retrouve dans le bureau de la reine pour y recevoir ses instructions. Le minutage des leçons et les heures auxquelles elles doivent être distillées sont minutieusement repris dans un document que la souveraine remet au colonel de Lannoy et qu'il est prié de suivre à la lettre.Aussitôt entré en fonction, le précepteur en chef a à s'amuser des approches si différentes qui caractérisent ses élèves. Léopold, curieux de tout et moins sensible que son frère à la mélodie de la littérature française, remet en guise de devoir de français le dessin d'une tour de château fort se reflétant dans l'eau. Le colonel mime un courroux, mais ne peut s'empêcher de montrer le dessin à Louise-Marie. Celle-ci l'envoie aussitôt à sa mère, la reine Marie-Amélie. Léopold, averti de cet incident à Londres, envoie une longue missive au colonel, lui rappelant les exigences de sa mission, non sans préciser : "La reine est spécialement chargée, de ma part, de la surveillance de tout ce qui concerne les enfants; elle m'en rend compte et vous communiquera généralement mes vues. Ce système est, à tous les points de vue, bienfaisant et tient la mère en contact continuel avec les enfants. Elle exerce de cette manière une influence médiatrice et modifie le pouvoir paternel qui, quand il parle, doit toujours parler en dernière instance et d'une manière plus grave."Chaque mois, un examen sanctionne les connaissances des princes. Si les résultats sont mauvais, les voilà privés de gâteaux... mais s'ils sont excellents, un livre vient les récompenser, à moins que ce ne soit un baiser de leur mère, marque d'affection extrême dans une époque peu démonstrative. Le roi tient Philippe comme plus intelligent que son frère. Louise-Marie ne partage pas cet avis. Elle s'enquiert de la dangerosité de ces longues promenades à cheval sans escorte que Léopold, duc de Brabant, se plaît à faire le long du canal. Elle lui préférerait l'Allée verte de grand matin quand la bourgeoisie de la capitale n'a pas encore envahi cette artère alors très prisée.La parcimonie habite la reine, qui se plaint souvent de voir le nombre de couverts prévus pour les repas largement surestimés : "Le dîner, alors, devient la proie des valets et des gens de service : il se passe là des choses bien dégoûtantes. (...). Le service de la bouche est un de ceux qui coûtent le plus cher et vous comprendrez mon plus vif désir de la maintenir dans des limites raisonnables. " Il existe même un inventaire très précis de la garderobe des enfants royaux.Au fil du temps, Louise-Marie note l'originalité et l'intelligence de Léopold, son premier fils, la beauté et la douceur de Charlotte, l'agilité de Philippe à danser, alors que son frère boitillant n'est qu'un piètre valseur. Malheureusement, la reine devient souffrante au point de s'épargner de nombreuses sorties. Des drames ont déjà traversé son existence. Elle craint que son père soit victime d'un attentat. Sa soeur préférée, Marie, qui a épousé le duc de Wurtemberg, meurt à l'âge de 25 ans, en 1839. En 1842, c'est au tour de son frère, le duc d'Orléans, dont elle se sent si proche, de décéder. Le 26 août 1850, son père, Louis-Philippe, chassé deux ans plus tôt par la révolution de 1848, rend son dernier soupir en Angleterre à la résidence de Claremont, le 26 août 1850.Louise-Marie n'en peut plus. La fidèle baronne Wilmar confie : " Son mal s'aggrave sans cesse et, pour qu'on n'entende pas ses quintes de toux, la nuit, elle mord ses draps." Seul l'air de la mer pourrait atténuer ses souffrances. On conduit la reine à Ostende. Elle y est rejointe aussitôt par les ducs d'Aumale et de Joinville, ses deux frères, et la reine Amélie, sa mère. La maison est confortable. Le 7 octobre, des journalistes qui font le pied de grue devant la demeure aperçoivent Léopold Ier, le visage émacié de fatigue. Il semble désespéré. Trois jours plus tard, Louise-Marie reçoit l'extrême onction. Sa vie s'arrête quelques heures après, en présence de son mari et de ses enfants. Le cercueil est rapporté à Laeken et la dépouille royale inhumée dans la crypte de l'église. Le 24 octobre, une foule énorme assiste à l'office solennel dans la collégiale Saints-Michel-et-Gudule et les rues avoisinantes.À Adolphe Thiers, qui, au nom du gouvernement français, lui présente ses condoléances, Léopold Ier souffle dans l'oreille : " Oui, Monsieur, j'ai perdu une amie infiniment dévouée, confidente de mes pensées et de mes sentiments. Elle ne vivait que pour moi. " À un autre homme politique français, il confie : " La reine Louise était aussi intelligente et affectueuse qu'elle était bonne. Il y a surtout une chose que rien ne saurait remplacer : d'avoir fait la route ensemble, d'avoir à tout moment échangé des observations, jugé des événements, partagé la peine. "