S'imaginer le décor de la fin des sixties, c'est laisser libre cours à un déferlement de teintes acidulées et de formes en liberté, au foisonnement d'une esthétique pop et psyché, que vient seulement concurrencer la tendance " spatiale ", très en vogue alors que la course aux étoiles bat son plein. A l'apogée des Trente Glorieuses, l'émergence de la classe moyenne et l'intérêt grandissant pour l'aménagement intérieur ont donné des ailes aux esprits créatifs ; sous leur crayon, le mobilier et les objets du quotidien dépassent leur vocation utilitaire pour s'insinuer sur des terrains où l'on ne les attendait pas nécessairement, prenant ainsi une part active aux débats qui agitent l'air du temps.
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S'imaginer le décor de la fin des sixties, c'est laisser libre cours à un déferlement de teintes acidulées et de formes en liberté, au foisonnement d'une esthétique pop et psyché, que vient seulement concurrencer la tendance " spatiale ", très en vogue alors que la course aux étoiles bat son plein. A l'apogée des Trente Glorieuses, l'émergence de la classe moyenne et l'intérêt grandissant pour l'aménagement intérieur ont donné des ailes aux esprits créatifs ; sous leur crayon, le mobilier et les objets du quotidien dépassent leur vocation utilitaire pour s'insinuer sur des terrains où l'on ne les attendait pas nécessairement, prenant ainsi une part active aux débats qui agitent l'air du temps.Directeur des expositions du Brussels Design Museum/Adam, dont la collection permanente, absolument inédite, compte quelque 2 000 objets en plastique réunis sous le nom de Plasticarium, Arnaud Bozzini revient sur cette poignée de mois durant lesquels tant de choses ont changé - et s'il est un matériau qui cristallise à la fois les aspirations et les enjeux du design de l'époque, c'est assurément celui-là. " On a pu observer, dès la fin des années 1950 et pendant toute la décennie qui suit, un engouement pour le design industriel et la production de masse, notamment à travers l'exploitation du plastique (NDLR : voir page 72 notre sélection d'objets emblématiques de l'époque). A partir de la fin des années 1960, dans un contexte doté d'une vraie dimension sociétale et culturelle, on s'aperçoit qu'une série de designers utilisent leur médium pour participer à cette réflexion globale, à ce qui prend progressivement la forme d'une révolution. Tout ne se passe pas en 1968, mais ça reste effectivement une date charnière. "Au cours des années qui précèdent, c'est non pas la France, mais l'Italie qui mène la danse au niveau des tendances, donnant le ton par-delà les Alpes grâce, entre autres, à certains de ses éléments les plus turbulents, dont l'audace des recherches infuse dans toute l'Europe. " On peut citer des designers comme Joe Colombo, qui ont participé au mouvement en produisant des objets de masse, mais avec une approche différente, explique Arnaud Bozzini. Le design radical en sera l'une des manifestations à travers les produits de Colombo ou d'autres, comme Studio 64. " Annonciateur du postmodernisme, avant-gardiste et engagé, le design radical bouscule le ronron des pratiques conventionnelles avec ses utopies expérimentales. L'un de ses matériaux de prédilection sera le plastique, à la faveur d'évolutions techniques qui autorisent tous les rêves, à commencer par un recours quasi systématique à une palette pop, plutôt inhabituelle dans les intérieurs jusqu'alors. " Ce qu'il y a aussi de formidable autour de Mai 68, c'est que toutes les couleurs deviennent possibles, parce qu'elles sont teintées dans la masse ; on peut donc sortir de ce qu'on appellerait les teintes "bourgeoises" ou traditionnelles. D'où cette profusion de rouge, de jaune, d'orange, mais aussi de formes très diverses. "C'est l'autre caractéristique du plastique : sa faculté à adopter n'importe quelle forme, n'offrant d'autres limites que celles de l'imagination. Dans une société en mutation mais encore bardée de tabous, cette liberté nouvelle devient bientôt le miroir des préoccupations et revendications d'une jeunesse insatisfaite, de son quotidien comme de son avenir. " A travers la forme, on va voir certains designers, à la frontière de l'art, s'intéresser au corps, avec les silhouettes anthropomorphiques que permet désormais le plastique. Par exemple chez Nicola L., une designer d'origine française qui vivait et travaillait à Bruxelles, et dont la réflexion sur le corps donnera le canapé-sculpture Femme en 1968, visible à l'Adam. A côté de ce corps démembré, se trouve le travail de Nicolas Francken, autour de l'idée de réunification, avec ces sièges à l'apparence d'hommes assis et sans tête. Toujours dans cette perspective plus artistique, autour de la silhouette féminine, il y aussi Evelyne Axell, dont nous possédons un autoportrait : une sculpture-peinture en plastique de femme nue, brandissant son pinceau comme le symbole de l'artiste, à la manière des déesses antiques, et qui incarne la femme artiste pleinement investie des sixties. Le rapport au corps amène évidemment à la question de la sexualité, tout cela témoigne de la révolution sociétale et culturelle en cours, la période est bouillonnante, florissante. "Le monde occidental devait se reconstruire et a eu progressivement les moyens d'y parvenir. Mais en 1968, dans un contexte économiquement confortable - " tout va bien, avec le plein emploi et la croissance en hausse " -, cette prospérité ne suffit plus à couvrir la contestation qui gronde, bien décidée à retoucher un tableau pas si idyllique au niveau des moeurs, de l'égalité des droits ou de la faculté à disposer de son corps. Dès lors, le vernis jadis clinquant de la frénésie consumériste commence à perdre de son éclat. " Une des spécificités du plastique, et un aspect des plus intéressants à étudier, ajoute Arnaud Bozzini, est celui qui touche à la société de l'éphémère. On n'est plus dans du mobilier transmis de génération en génération, tout est peu onéreux, donc facilement remplaçable ", ce qui permet de changer régulièrement, de succomber aux effets de mode, éventuellement créés de toutes pièces par une industrie heureuse de décliner ce juteux modèle dans un maximum de secteurs. Jusqu'à ce que les murs de Paris voient fleurir des slogans tels que " Etes-vous des consommateurs ou des participants ? "." Déjà, on perçoit le début d'une remise en question de la société de consommation, dont le plastique représentait la quintessence, analyse l'expert. Grâce à lui, tout devenait possible, on pouvait résoudre le problème de production au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La société de consommation en a profité pour s'imposer comme le mode de fonctionnement à suivre, la meilleure manière de s'épanouir. Or, ce qui émerge en 1968, ce n'est pas l'apologie de la consommation, mais plutôt l'une de ses remises en cause, d'où l'apparition de produits plus forts ou plus chargés de sens qu'auparavant. En parallèle, viennent aussi les débuts d'une conscientisation écologique qui connaîtra un premier pic à peine cinq ans plus tard, avec la crise pétrolière de 1973 ", et engendrera différents mouvements " conscientisés ", jusqu'à faire de l'écoresponsabilité l'un des critères les plus porteurs de notre temps. Mais c'est déjà une autre histoire.