09:52C'est ce dont le monde actuel avait besoin : des gens qui se tendent la main. Qui ne recherchent pas ce qui nous différencie, mais ce qui nous relie. Des gens qui veulent s'écouter les uns les autres. " Le 22 septembre, la rectrice de l'ULB, Annemie Schaus, et sa collègue de la VUB, Caroline Pauwels, décerneront cinq doctorats honoris causa à des personnalités oeuvrant pour les rapprochements humains sous toutes leurs formes : la vulgarisatrice scientifique américaine Ann Druyan, le cinéaste sud- africain William Kentridge et les Belges Pierre Kompany, Simon Gronowski et Koenraad Tinel.
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09:52C'est ce dont le monde actuel avait besoin : des gens qui se tendent la main. Qui ne recherchent pas ce qui nous différencie, mais ce qui nous relie. Des gens qui veulent s'écouter les uns les autres. " Le 22 septembre, la rectrice de l'ULB, Annemie Schaus, et sa collègue de la VUB, Caroline Pauwels, décerneront cinq doctorats honoris causa à des personnalités oeuvrant pour les rapprochements humains sous toutes leurs formes : la vulgarisatrice scientifique américaine Ann Druyan, le cinéaste sud- africain William Kentridge et les Belges Pierre Kompany, Simon Gronowski et Koenraad Tinel. Les deux derniers sont mis à l'honneur pour leur amitié improbable. L'avocat bruxellois Simon Gronowski (88 ans), un enfant de juifs émigrés de Pologne, est le seul de sa famille à avoir survécu à l'Holocauste durant la Seconde Guerre mondiale. Le sculpteur flamand Koenraad Tinel (86 ans) (1) a grandi dans une famille collaborationniste. "J'aurais pu encore aller pendant dix ans dans des milliers d'écoles pour parler de ce que les nazis ont fait à ma famille. Je n'aurais jamais reçu ce doctorat honoris causa", souligne Simon Gronowski, assis aux côtés de Koenraad Tinel. "Et Koenraad aurait pu encore écrire mille livres comme Scheisseimer, dans lequel il raconte avec courage et sincérité son enfance pendant la guerre au sein d'une famille flamingante farouchement collaborationniste. Il n'aurait pas reçu non plus cette distinction. Ce doctorat nous a été décerné pour une seule raison : notre amitié qui, selon l'ULB et la VUB, est le symbole de la fraternité, de l'espoir et de la paix. Et un exemple pour les générations futures." Comment votre amitié a-t-elle commencé ? Simon Gronowski :Grâce à Sacha Rangoni, qui était engagé à l'Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB). En 2012, à 16 ans à peine, il m'appelle pour me demander si je voulais rencontrer " le fils d'un nazi ( rire) ". Je lui réponds : " Ce n'est pas le genre de personne que je fréquente tous les jours, mais bon, allons-y. " Et je suis donc allé écouter Koenraad à l'UPJB. Il y présentait le monologue basé sur son livre Scheisseimer. Koenraad Tinel : Je connaissais l'histoire de Simon. Et, lors de nos salutations, je lui ai dit : " Monsieur, lorsque j'ai lu ce que vous avez vécu, j'ai pleuré. " Simon m'a répondu : " Les enfants des nazis ne sont pas coupables. " C'était la première fois qu'on me le disait et, de surcroît, cela venait d'une personne qui avait été elle-même victime des nazis. Cela m'a bouleversé. Je me sentais et me sens cependant toujours coupable pour ce que ma famille a commis. Je le porte, sciemment, sur mes épaules, comme un héritage. S. G. : Ces mots me sont venus spontanément. Il va de soi que les enfants ne sont pas complices des méfaits de leurs parents. Mais la spontanéité de mes paroles s'explique aussi par le regard et l'attitude de Koenraad. J'ai vu sur scène un homme qui exposait sincèrement sa peine. K. T. :Scheisseimer n'est pas un J'accuse, c'est le récit honnête de ce que j'ai vécu, enfant, pendant la guerre. Je le termine en me demandant ce qui a bien pu pousser mon père à haïr les juifs et en arrivant à la conclusion douloureuse que je ne me remettrai jamais de cette histoire, jamais. C'est pour cela que ma rencontre avec Simon est un si grand bonheur. Il a compris la douleur qui m'habitait. Pouvoir lui dire que rien n'excusait ce que ma famille avait fait m'a énormément aidé. S. G. :Je n'aurais jamais pu imaginer l'effet qu'aurait cette petite phrase : " Les enfants des nazis ne sont pas coupables. " K. T. : Tout est devenu clair ce soir-là. Je clôturais chaque représentation par un menuet de Bach, en hommage à ma professeure de piano juive, Betty Galinsky. Elle est morte à Auschwitz-Birkenau. Mes parents, qui savaient qu'elle était juive, n'ont rien fait pour la sauver. Après mon Scheisseimer, Simon est monté sur scène pour raconter son histoire. Et puis, il s'est mis au piano, pour jouer Hymn to Freedom, du pianiste de jazz Oscar Peterson. Une ode à sa petite soeur Ita, qui était également une excellente pianiste et qui a été assassinée, tout comme Betty, à Auschwitz. Ce moment de communion m'a bouleversé. Nous avons engagé la conversation spontanément, devant ce public de jeunes personnes. Depuis lors, nous n'avons pas cessé de raconter notre histoire, ensemble, le plus souvent dans les écoles. Avez-vous pris conscience d'emblée que de cette rencontre allait naître une improbable amitié ? S. G. :Non. K. T. : J'avais cependant ressenti le caractère inattendu des paroles de Simon à mon égard, quand on connaît l'ampleur des horreurs de cette période passée. S. G. : Tu as même lu Les Bienveillantes, de Jonathan Litell. Un roman de 962 pages décrivant sans détour les crimes des nazis sur le front de l'Est. Je n'ai pas voulu le lire. Tout comme je n'ai pas vu les films La Liste de Schindler, Le Pianiste, La Vie est belle... Ma mère et ma soeur sont mortes dans les camps. Je n'éprouve nul besoin de connaître les détails de leur assassinat. Ces oeuvres peuvent cependant aider la jeunesse à prendre la mesure de l'horreur de l'Holocauste. S. G. : Je respecte les survivants qui témoignent sur les marches de la mort, le travail forcé et les camps d'extermination. Mais ces descriptions ne sont pas nécessaires pour nos deux témoignages. Certains, du côté francophone, ont critiqué le doctorat honoris causa qui vous est décerné conjointement. Pourquoi ? S. G. :Certaines personnes pensent que Koenraad n'a pas rompu avec l'idéologie de sa famille. Ils croient que nous appelons à faire preuve de compréhension à l'égard des crimes du nazisme. En réalité, j'y perçois des relents d'hostilité à l'égard de la Flandre. Cela les aide sans doute à oublier Léon Degrelle. Cela s'explique aussi par de l'ignorance. On ne connaît pas Scheisseimer en Belgique francophone. On n'a pas conscience que Koenraad s'est totalement distancié de cette idéologie. K. T. : Il en existe d'ailleurs des preuves littéralement matérielles, comme les sculptures que j'ai réalisées de ma professeure de musique Betty et de la mère de Simon. Les personnes de bonne foi comprennent la sincérité de ma démarche. Les critiques proviennent de quelques voix de la communauté juive... S. G. : Il y a des gens qui ont besoin de l'antisémitisme pour exister. Lorsque j'étais président de l' Union des déportés juifs en Belgique, Filles et fils de la déportation, j'ai invité un Tutsi, survivant du génocide au Rwanda, pour le pèlerinage annuel au Mémorial de l'Holocauste à la caserne Dossin. Cela a déplu à certains. L'année suivante, je voulais inviter un Arménien. Lorsque le comité a dit non : " Malines, c'est nous, cela doit rester entre nous. " Bon, ai-je dit, restez donc entre vous, parce que moi je m'en vais. Je ne suis pas d'accord avec ceux qui trouvent que la Shoah est le pire génocide de l'histoire. Tous les génocides sont égaux dans l'horreur. Ce sont les gens qui restent confinés dans la maladie qui s'appelle la haine qui trouvent que Koenraad ne mérite pas ce doctorat honoris causa. Mais notre amitié et le pardon qui en est le coeur contribuent précisément à combattre la haine, le fascisme, le racisme et l'antisémitisme dont j'ai été victime. Vous vous êtes tous deux très longtemps tus sur votre passé. Comment l'expliquez-vous ? K. T. : Après la guerre, comme la plupart des gens, je ne savais pas précisément tout ce qui s'était passé. A l'école, on n'évoquait pas le sujet et, à la maison, on nous serinait à tous les repas la geste flamingante, qui avait pris fin brutalement. C'est vrai, mes parents avaient tout perdu. Mais bien moins que Simon. Et puis, pendant longtemps, je n'ai plus voulu penser à toute cette misère. En 2004, la digue s'est rompue. J'ai commencé à dessiner sur mon enfance et ma famille errant en Allemagne pendant la guerre. Pas moins de huit cents dessins ! Après la sortie de Scheisseimer, je l'ai présenté sur scène une trentaine de fois : un récit illustré par mes dessins. Je jouais également au piano des chansons allemandes que j'avais apprises enfant... C'était à chaque fois très éprouvant émotionnellement. Koenraad Tinel, vous êtes désormais en paix avec vous-même, mais pas avec votre père. Vous lui en voulez toujours ? K. T. : Bien sûr. Parce qu'il n'a jamais émis le moindre regret. S. G. : Ton père n'aurait donc jamais voulu me rencontrer, comme l'a fait ton frère ? K. T. : Je l'ignore... Mon frère a été gardien à la Caserne Dossin, probablement pendant la période où Simon y était prisonnier. Il a rencontré Simon... (soupir). J'éprouve toujours des difficultés à en parler... S. G. : (qui pose sa main sur le bras de Tinel). Je vais le raconter, Koen. Le frère de Koenraad m'a demandé de le rencontrer. Pour moi, c'était une demande implicite de pardon ou au moins la reconnaissance tacite qu'il avait fauté pendant sa jeunesse. Je l'ai pris dans mes bras. C'était mon accord implicite de pardon à sa demande implicite. J'ai réagi comme la première fois avec toi, Koen. Spontanément. K. T. : Le faire-part du décès de mon frère a été illustré avec une photo de nous trois. Ce que Simon a accompli m'enlève un peu de poids sur les épaules. (à Gronowski) : Simon, vraiment, j'ai toujours peine à le croire. Que tu puisses pardonner, que tu puisses vivre sans haine à l'encontre des nazis. Ça me dépasse. S. G. : Je ne l'explique pas non plus. Il n'y a tout simplement pas de haine en moi. Mais de la tristesse, bien sûr. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps lorsque j'ai perdu d'abord ma mère et ma soeur en 1943 et ensuite mon père, qui est mort de chagrin en 1945. J'avais 14 ans et j'étais seul au monde. Depuis plus de septante-cinq ans, j'y pense tous les jours. Mais chaque jour, sans haine. Simon Gronowski, vous avez dit que vos premiers mots adressés à Koenraad Tinel vous ont également apporté du réconfort. De quelle manière ? S. G. : Le pardon réconforte dans les deux sens. J'affirme même que les paroles adressées à Koenraad et le pardon accordé au frère de Koenraad m'ont fait encore plus de bien qu'à lui. Cela m'a libéré de mon statut de victime. Certes, j'en reste une. Mais je ne veux pas n'être que cela. C'est pour cette raison que je suis devenu avocat et ai décroché mon doctorat en droit à 23 ans. C'était ma première grande victoire sur les nazis. Ensuite sont venus mes enfants et mes petits-enfants. Mon pardon au frère de Koenraad a couronné ce parcours. Comprenez-vous les gens qui ne peuvent pas pardonner ? S. G. :Naturellement. Prenez Carine Russo, la maman de Mélissa, une des victimes de Dutroux. Une femme remarquable. Elle ne peut pas pardonner à Dutroux, parce qu'il ne le lui demande pas. Et elle ignore toujours ce qui s'est passé avec sa fille. Dans ce cas, impossible de pardonner. De mon côté, des personnes ont sollicité mon pardon et je connais plus ou moins les circonstances de la mort de ma mère et ma soeur. Je comprends la dynamique diabolique qui a conduit à leur mort. Donc, je peux pardonner. Avec le pardon, nous touchons au coeur même de l'humanité. J'estime qu'une victime à qui on demande un pardon non seulement a le droit de l'accorder, mais en a aussi le devoir. Pourquoi ? S. G. : Parce que la personne qui refuse de pardonner restera habitée par la haine et l'amertume qui finiront par la rendre malade. Et la personne à qui ce pardon est refusé y verra peut-être une justification de ses actes. Le pardon n'est pas non plus synonyme d'oubli. Au contraire, il donne une dimension supplémentaire au souvenir, qui ne se résumera pas à un monument aux morts qui, lui, est voué à l'oubli. Croyez-vous encore en l'humanité ? S. G. :Absolument. Pourquoi n'y croirais-je pas ? Ma mère ne m'a-t-elle pas fait sauter hors du train ? Et ensuite, le gendarme Jean Aerts ne m'a-t-il pas aidé au lieu de m'enfermer ? Et les familles catholiques chez qui j'ai pu me cacher ? Toutes ces personnes ont mis leur vie en danger pour me sauver. Et aujourd'hui, il y a notre amitié, Koenraad ! Bien sûr que je crois en l'être humain. Je suis un éternel optimiste. K. T. : Je crois moins que Simon en la bonté de l'être humain. Je l'espère, tout au plus. S. G. : Koenraad, après Scheisseimer et après toutes nos conversations, te sens-tu encore vraiment coupable ? K. T. :Oui, encore maintenant. Je crois que cette culpabilité restera à jamais en moi. Mais bon, je la supporte. Si je ne suis pas un éternel optimiste, j'aime vivre, travailler et rire. Chaque jour qui passe. Mais sans avoir la foi. Ni en un dieu ni en l'être humain. Et maintenant, j'ai envie d'un bon verre de vin (rire).