© ©Collection Michael Lellouche/L

L’impératif cathodique

Le terrain médiatique était mûr pour accueillir la déflagration de Mai 68. Entre une télé nécrosée, aux ordres, et les bouleversements socio-culturels des années 1960, s’ouvrent deux décennies d’expérimentations, de polémiques mais aussi de rare fécondité.

Les bouleversements culturels, sociaux et moraux qui vont culminer dans l’Hexagone durant le mois de mai 1968 vont se cogner au pouvoir en place et à l’une de ses créatures : un paysage audiovisuel français corseté. S’il se fissure déjà, il ne parvient pas encore à incarner les transformations et les expérimentations que les manifestants – jeunesse, femmes, ouvriers – appellent à grands cris. Il faudra attendre les deux décennies suivantes pour mesurer l’impact de Mai 68 sur la télévision et la radio : visuels, thèmes, sons, visages, dispositifs, langage… auxquels s’ajoute la musique, la caricature, l’expression directe, la culture pop dans son ensemble qui, amplifiant un mouvement entamé quelques années plus tôt, va se frayer une place sur les ondes de la radio-télé de papa.

Rien ou presque n’est dit aux JT du soir sur les arrestations, les heurts, les revendications étudiantes

LA VOIX DE LA FRANCE

En 1968, la France regarde beaucoup moins la télévision qu’elle n’écoute la radio. L’apparition, à la fin des années 1950, des transistors portatifs a fait de celle-ci un média mobile, individualisé, populaire. Depuis 1964, sous le sigle de l’ORTF, organisme public unique qui bénéficie d’un monopole effectif, sous la tutelle du ministre de l’Information, sont centralisées deux chaînes de télévision et quatre stations de radio. Et l’ORTF, qu’on le veuille ou non, c’est  » la voix de la France « . En l’occurrence, la voix de son maître, le général de Gaulle, incarnant la marche à pas forcé vers l’industrialisation, la personnalisation du pouvoir et le maillage serré de la société française. Dans ce cadre, le responsable du JT soumet naturellement le sommaire de chaque édition à son ministre de tutelle, pour approbation. Autant dire que la distance critique et l’indépendance sont aussi peu présentes que les voix de l’opposition politique dans les magazines et les flashs infos.  » ORTF : la police vous parle tous les soirs à 20 heures « , claqueront les slogans étudiants. Mais si la jeunesse de Mai 68 conspue une télévision aux ordres, elle se méfie des radios privées inféodées, par le biais de ses recettes publicitaires, à la société de consommation. Or, le pluralisme de l’information, notion encore vague, est assuré par les  » radios périphériques  » privées, RTL (1966) et Europe 1 (1955) en tête. Dès lors, dans cet univers étriqué et pyramidal, ils sont peu à mesurer le bouillonnement d’une société en quête d’ailleurs.

Les journalistes de l'ORTF manifestent contre l'information cadenassée.
Les journalistes de l’ORTF manifestent contre l’information cadenassée.© JACQUES MARIE/AFP

LA TÉLÉ IMPLOSE

Même les premières agitations ne pourront extirper le gaullisme cathodique de son dédain. Rien ou presque n’est dit aux JT du soir sur les arrestations, les heurts, les revendications étudiantes. Mais l’indifférence appuyée de l’appareil étatique pour tout ce qui ne relève pas de l’information au sens strict permettra un embryon de changement dans des émissions télévisées tels que Zoom, Dim, Dam, Dom ou Tel Quel, qui donnent un – faible – écho aux tribulations en cours. La plus spectaculaire initiative sera étouffée dans l’oeuf : le 10 mai, le magazine Panorama avait prévu un numéro laissant la parole à tous les acteurs : étudiants, corps enseignant, université, préfet. Sur ordre ministériel, l’émission est interdite quarante-cinq minutes avant sa diffusion. L’unique débat, organisé le 15 mai lors du JT de Léon Zitrone entre trois étudiants et trois journalistes, ne désamorce pas une situation intenable qui va déboucher sur un mouvement de grève historique : huit semaines au cours desquelles les grands noms de la station vont défiler en rue contre leur employeur : Michel Drucker, Robert Chapatte, François de Closets, Jean-Pierre Elkabbach, Roger Couderc, Thierry Roland… Ulcéré par ce crime de lèse-majesté, de Gaulle, qui a mis les locaux et les émetteurs de l’ORTF sous protection policière, s’emporte face à son ministre de l’Information, Georges Gorse :  » Vous reprenez les choses en main, vous mettez les trublions à la porte et puis voilà !  » Une soixantaine de journalistes sont licenciés – certains, dont Elkabbach et de Closets, seront vite réintégrés – et une dizaine d’émissions sont supprimées : la télévision française a implosé. A travers cette redoutable reprise en main, c’est toute la fébrilité du système gaullien qui transparaît, un monolithe qui se fissure. Et dans ses interstices, les graines de modernité ou de folies se trouveront bientôt un chemin vers la télé telle que nous la connaissons.

… RADIO (NO) PANIC

Lancée en 1959 sur Europe 1, Salut les copains est à bout de souffle quand le nouveau magazine, Campus, créé au printemps 1968, entend s’adresser  » à ceux que l’avant-garde et la nouveauté séduisent  » : les étudiants. C’est maigre. Pourtant, durant les jours de mai, Radio Luxembourg et Europe 1 vont vivre leur moment de gloire : le 10 mai, Jacques Paoli, le rédacteur en chef d’Europe 1, couvre in situ la Nuit des barricades, ce qui vaudra à la station le surnom de  » radio-barricades « . Les  » périphériques  » sont au coeur de l’événement et, chose tout à fait nouvelle, relaient la parole étudiante et syndicale. Les manifestants sont collés à leur transistor pour connaître les déplacements des forces de l’ordre, être à l’affût des différents appels au rassemblement, des urgences médicales ou logistiques – comme une répétition du rôle que jouent, aujourd’hui, les réseaux sociaux dans les mouvements de lutte. Alors que le silence ou la panique s’emparent des ondes étatiques, celles qui ne sont pas sous le joug gouvernemental vont connaître les avantages, en termes d’images et de contenu, de la proximité et de l’écoute réciproque. Pour nourrir ce nouvel ADN, le format  » music and news « , naît dans le sillage immédiat de la suppression d’émissions poussiéreuses, et va s’imposer à tout le paysage radiophonique pour les 50 années suivantes. De manière plus prolifique encore, le phénomène des radios libres ou pirates va prolonger l’esprit d’indépendance jusqu’aux portes des années 1980 et à leur légalisation, qui va esquisser le paysage radiophonique d’aujourd’hui, marqué par l’interactivité et la libre antenne, pour le meilleur et pour le pire.

Les Shadoks passionnent la France de la fin des années 1960. La divisent aussi...
Les Shadoks passionnent la France de la fin des années 1960. La divisent aussi…© RUE DES ARCHIVES/REPORTERS

L’EXPRESSION DIRECTE

Pendant ce temps, la télé se secoue les puces. Les Shadoks, dessin animé pataphysique et clivant contemporain de l’esprit de Mai 68 (ils pompent déjà depuis avril et seront suspendus durant les troubles), amorce un des pans de la contre-culture. Celle-ci va forcer l’émergence d’une expression directe – poétisée, caricaturée ou engagée – des tensions qui secouent la société, boostée par la mort annoncée de l’ORTF (1974), l’avènement d’un humour provocateur décorseté ( Charlie Hebdo, Le Petit Rapporteur) et la reconnaissance d’un nécessaire pluralisme. Les formes de parole, de visuels, de narrations et d’audaces, plus en phase avec des temps qui ouvrent les portes de la perception, vont contaminer la société du spectacle cathodique, devenue incontournable. En décembre 1975, pour sa première apparition télévisée, la jeune journaliste Anne Sinclair révèle le sexisme plein d’aplomb de son directeur d’antenne Marcel Julian ( » ce n’est pas un métier de femmes « ) dans une séquence impitoyable, décisive pour la prise de parole de femmes réduites jusque-là à la portion congrue d’ Une minute pour les femmes, émission quotidienne d’Anne-Marie Peysson. En 1978, alors qu’Antenne 2 ouvre ses programmes avec le clip psyché Love is all de Roger Glover, Antoine de Caunes crée l’émission musicale Chorus et fait entrer les concerts des Moody Blues, Patti Smith ou David Bowie dans les foyers, semant la graine des Enfants du rock et de la génération MTV. Mais c’est sans doute ce vieux grigou de Michel Polac et son émission Droit de réponse (1981) qui incarnent au mieux l’expérimentation foutraque de Mai 68 : dans le studio enfumé et alcoolisé, les échanges sont animés, les cendriers volent, Coluche  » emmerde les anciens combattants belges « , Gainsbourg étrenne son personnage de provocateur du petit écran, Charlie enfonce Minute. L’émission sera supprimée en 1988 de TF1, alors privatisée, pour cause de moquerie envers le patron de la chaîne, Francis Bouygues. La même année, Lunettes noires pour nuits blanches intronise le jeunisme réac et le tabagisme prêt-à-téléviser d’Ardisson, tandis que Stéphane Paoli consacre une soirée au Procès de Mai 68. La liquidation de l’héritage est alors en marche dans des émissions qui feignent toutes d’ignorer qu’elles doivent leur existence et leurs dispositifs à la déflagration de mai. Entre-temps, la télé aura appris à rêver, empoigner, questionner, provoquer, oser… et à pomper.

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