Cette analyse de Renaat De Deygere est issue du hors-série de près 200 pages que Le Vif consacre à la grande histoire du colonialisme, depuis ses racines jusqu'à ses conséquences, toujours à l'oeuvre 150 ans plus tard: COLONIALISME. De "l'oeuvre civilisatrice" à l'heure des comptes. Envie d'en lire plus? Il est en vente actuellement en librairie ou via notre shop.
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Tracées unilatéralement par les puissances coloniales, les délimitations ne tiennent pas compte de la complexe réalité ethnique de l'Afrique. A l'heure de la décolonisation, les frontières conservées par les nouveaux Etats indépendants ont suscité bien des tensions. La conférence de Berlin (1884-1885) a joué en la matière un rôle fondamental. Le découpage du continent résulte principalement de négociations entre les représentants des grandes nations d'Europe et la plupart de ces frontières suivent un tracé rectiligne.En 1884, l'Empire allemand s'est hissé au premier rang des puissances européennes et renforce ses ambitions coloniales. D'abord réticent, le chancelier Bismarck finit par adopter le colonialisme. En peu de temps, le Reich allemand se dote d'un empire colonial cinq fois plus vaste que son territoire initial. Cette expansion fulgurante l'incite à prendre les devants.En Afrique centrale, les intérêts concurrentiels de nations comme la France et l'Angleterre, sans oublier le Portugal, déclenchent des frictions sur d'anciennes possessions et revendications territoriales. La conférence de Berlin est axée sur le traité anglo-portugais censé régir le contrôle sur les échanges à l'embouchure du fleuve Congo. Voyant les objections de Londres à la ratification du traité au Parlement britannique, le Portugal fait en sorte d'internationaliser leur différend.Bismarck est aussitôt séduit par la perspective d'une conférence internationale. Le fameux traité bilatéral doit céder la place à une entente internationale. Le chancelier invite donc tous les Etats impliqués à s'accorder pour protéger le libre-échange sur le Congo et le Niger et encadrer formellement toute nouvelle annexion sur la côte africaine. Outre l'Angleterre, la France, l'Allemagne et le Portugal, les principaux intéressés, les Pays-Bas, la Belgique, l'Espagne et les Etats-Unis, participent eux aussi à cette conférence, dont les dix sessions se succéderont du 25 novembre 1884 au 26 février 1885. Vingtcinq heures de pourparlers en tout, sur une centaine de jours, au cours desquels la reconnaissance de l'Etat indépendant du Congo est fiévreusement débattue.Le roi Léopold II tient la vedette. Pour lui, le scénario consiste essentiellement à faire avaliser par les puissances européennes ses prétentions sur la région. Ce n'est pas à lui de mener la partie, mais il met toute son habileté à attiser les dissensions entre les principaux décideurs pour faire en sorte d'empocher la mise: l'Etat indépendant du Congo.Pour mieux cacher ses véritables intentions, Léopold a joué une carte maîtresse en fondant l'Association internationale du Congo (AIC), une organisation philanthropique entièrement dévouée à sa maîtrise. Au nom de l'AIC, l'explorateur Henry Morton Stanley fera signer des centaines de contrats à des chefs locaux qui n'ont aucune idée de ce qu'ils ont signé: selon les principes du droit européen, ils cèdent rien moins que la souveraineté de leur pays à l'association et s'engagent simultanément à lui fournir de la main-d'oeuvre.Sachant pertinemment le peu de poids qu'il représente face aux revendications des puissances coloniales européennes, le roi a bien compris qu'il doit les prendre de vitesse car elles aussi affichent leur grand intérêt pour la région. En 1884, la reconnaissance de la souveraineté de l'AIC sur la région du Congo par le Congrès et le gouvernement américain contribue opportunément à les placer devant un fait accompli.L'idée que la conférence de Berlin a présidé au partage de l'Afrique est une exagération. Elle établit seulement les règles de libre-échange qui régiront l'accès au marché africain, ce qui réfrénera la concurrence croissante entre les puissances coloniales européennes. Ce n'est que dans la période qui suivra ces rencontres que les colonisateurs européens se répartiront le continent. Léopold II raflera l'Etat indépendant du Congo (EIC). En 1885, ses frontières ne peuvent pas encore être tracées puisque l'énorme territoire n'a pas encore été cartographié. A ce stade, la zone est juste grossièrement délimitée par des degrés de latitude et longitude.Léopold II s'efforce de s'arroger une immense étendue en multipliant les expéditions pour occuper le plus de territoire possible. Pour renforcer sa présence, des traités sont conclus avec les dirigeants locaux. Mais c'est surtout avec ses grands voisins coloniaux qu'il s'agira à terme de se ménager un terrain d'entente: le Portugal, la France et la Grande-Bretagne. Au nord, Léopold II doit s'incliner devant les incursions de l'armée française; à partir de 1894, la nouvelle frontière septentrionale de l'EIC est officiellement formée par les cours de l'Oubangui et du Mbomou. L'accord fixé dès 1893 avec le Portugal sur le tracé de sa frontière lui avait rapporté une belle portion de territoire au sud et les droits de Léopold II sur les riches gisements de cuivre du Katanga sont reconnus en 1894 par un traité avec la Grande-Bretagne. Enfin, en 1910, la frontière du pays avec l'Afrique orientale allemande sera établie entre le lac Tanganyika et le lac Kivu.Après la conférence de Berlin, il faudra donc plus d'une décennie au jeune Etat indépendant pour confirmer le tracé de ses frontières. Si les tensions avec les pays limitrophes s'apaisent, maintenir une garde suffisante sur une distance aussi énorme s'avère impossible. Le trafic de contrebande est florissant et les frontaliers sont prompts à se réfugier à l'étranger pour échapper à la terreur qui sévit dans l'EIC.Une conférence internationale des grandes puissances européennes présidée par l'Allemagne pour négocier le partage d'un continent, cela parle à l'imagination. Et la comparaison avec le congrès de Vienne (1814) ou le traité de Versailles (1919), où a été redessinée la carte de l'Europe, tend du reste à s'imposer. En instaurant quelques principes et procédures, l'un des principaux buts de ces rencontres berlinoises est de fournir un cadre adéquat à la course aux colonies et autres sphères d'influence. En ce sens, la conférence se soldera par un échec: si un certain consensus est dégagé concernant les régions côtières, aucune règle n'a été fixée sur le destin de tout l'intérieur du continent.La nécessité s'impose toutefois d'établir des règles sur la répartition de l'intérieur, sans quoi l'emporterait la loi du fort. Le principe qui prévaut est l'occupation effective des terres. La poursuite de cet objectif étant devenue la norme, la ruée sur les contrées intérieures se déploie à un rythme soutenu après l'issue de la conférence de Berlin.Les traités entre les nations restent plutôt vagues et les frontières sont adossées aux cours des rivières et aux chaînes montagneuses. Mais faute de connaissance suffisante du terrain, les tracés sont théoriques et correspondent rarement à la réalité. Les frontières sont prédéfi nies par de simples coordonnées géographiques, des commissions d'exploration devant arpenter les zones frontalières pour élaborer ces traités plus en détail. Entre 1882 et 1905, deux cent quarante-neuf traités seront signés entre la France et l'Angleterre pour confirmer le tracé définitif de leurs frontières. Il y a a priori assez de place pour tout le monde en Afrique: les Anglais ont déjà du mal à maintenir l'ordre au sein de toutes leurs vastes possessions.Le partage de l'Afrique ne peut être stoppé que par une résistance massive des Africains eux-mêmes ou par une intervention extérieure. Tout commence sur le papier. Les Etats européens délimitent leurs zones d'influence mutuelles par des traités, l'occupation effective d'un territoire venant ensuite concrétiser le tracé initialement conclu en théorie - pour l'essentiel dans le courant des années 1880. Dans un premier temps, les colonisateurs se sont donc contentés d'enregistrer sur des cartes le découpage hypothétique de territoires dont la propriété n'est pas encore revendiquée, mais où ils peuvent ainsi déterminer ce que chacun sera libre d'entreprendre ou non. Une fois les tracés prédéfinis, on verra bien ce qu'il y a lieu d'en faire par la suite.On reproche beaucoup à ces frontières (la République démocratique du Congo est délimitée par neuf Etats!) de ne pas être naturelles. Or, toute frontière est par définition artificielle puisqu'elle ne découle pas de la nature mais du pouvoir et de la politique. Quoi qu'il en soit, celles de l'Afrique étaient dessinées à l'avance. A partir des années 1890, l'opposition à ce prédécoupage ne fait que croître. Les heurts engendrent parfois des guerres, dont la reconquête britannique du Soudan (1896), la guerre italo-éthiopienne (1896) et celle des Boers en Afrique du Sud (1899). Les Africains s'engagent dans une résistance héroïque, mais elle n'aura pas une grande ampleur.Les violences se poursuivent encore après le découpage du continent. Les puissances coloniales européennes ont le champ libre, sans être tenues de composer avec le Japon, la Russie ou les Etats-Unis comme c'est le cas en Asie. Ils placent leurs pions sur l'échiquier diplomatique en revendiquant des territoires, intimidant les populations locales et marchandant les uns avec les autres. Ils continuent à se départager les terres jusqu'au dernier morceau inoccupé, et ce sans provoquer de conflits majeurs - après tout, il y en a clairement assez pour tout le monde. Ainsi, la période de 1870 à 1914 n'est pas seulement celle d'un impérialisme débridé, mais également d'une paix à couteaux tirés."Nous avons entrepris de tracer des lignes sur les cartes de régions où l'homme blanc n'avait jamais mis le pied, résume en 1906 Lord Salisbury, le Premier ministre britannique, à propos de l'accord conclu par son pays avec la France sur la frontière entre le Nigeria et le Niger. Nous nous sommes distribué des montagnes, des rivières et des lacs, à peine gênés par cette petite difficulté que nous ne savions jamais exactement où se trouvaient ces montagnes, ces rivières et ces lacs." Cette boutade illustre bien le caractère arbitraire des délibérations, menées sans grandes connaissances sur les régions elles-mêmes ou les communautés indigènes.Entre 1900 et 1930, les puissances coloniales font compléter leurs cartes géographiques et divisions territoriales par des commissions frontalières. Le principal enjeu vise le contrôle du territoire, sans trop se soucier du destin des ethnies locales. Dans différentes zones coloniales, certaines frontières artificielles sépareront des groupes ethniques en dépit des liens étroits qui les unissaient jusque-là. Le cas de la Corne de l'Afrique est éloquent à cet égard: la Somalie est divisée entre Somaliland britannique, Côte française des Somalis, Somalie italienne, Somalie éthiopienne, plus une portion située dans le nord du Kenya. En dépit de leurs culture, mode de vie et religion communs, les Somaliens sont séparés et affublés d'une nationalité éthiopienne, djiboutienne ou kényane.En fin de compte, l'aventure coloniale se poursuivra près d'un siècle durant. Un certain nombre de processus perdurent encore de nos jours. La souveraineté arrachée aux Africains au moment du partage leur sera rendue au prix de la décolonisation, quoique sous une forme différente. Dans la plupart des cas, les frontières héritées d'Etats ou fédérations de la période coloniale ont en effet été maintenues après l'indépendance. Et la plupart restent intactes depuis la fin de la décolonisation, malgré un certain nombre de conflits internes et externes. La carte actuelle du continent est pratiquement pareille à celle de la fin du XIXe siècle si l'on regarde les frontières nationales. Les près de dix mille entités politiques de l'Afrique précoloniale se réduisent aujourd'hui à quelques dizaines. Le partage de l'Afrique a joué un rôle historique à cet égard.Les frontières ont certes fait l'objet de différents litiges et accords après l'indépendance, mais sans qu'aucun Etat n'aille jusqu'à déclarer officiellement la guerre à un autre. L'essentiel des conflits armés sont plutôt des guerres civiles axées sur le contrôle de l'Etat, comme en Angola, au Mozambique ou au Congo, mais presque aucune région importante ne parviendra à se séparer d'un Etat postcolonial. Les tentatives de sécession les plus notables sont celles du Katanga au Congo et du Biafra au Nigeria. Toutes deux ont échoué et n'ont pas été soutenues par d'autres Etats africains. Seuls l'Erythrée, qui a quitté l'Ethiopie en 1991, et le Sud-Soudan, qui déclare son indépendance en 2011, font exception à la règle.L'idée est généralement acquise que l'inviolabilité des frontières nationales permet de résoudre pacifiquement les différends entre Etats souverains. Pour nombre d'intellectuels africains, le principe d'inviolabilité territoriale va de pair avec les aspirations à une plus forte identité et unité africaines. L'Union africaine est hostile aux mouvements sécessionnistes et le cas soudanais constitue à ce titre une remise en cause majeure. A l'issue d'une période de guerre civile particulièrement brutale, le Soudan du Sud a accédé à son indépendance avec la bénédiction des autres Etats africains, coupant le territoire de l'ancienne colonie anglo-égyptienne en deux nations distinctes, reconnues par la communauté internationale.