Au fond, pourtant, la principale question n'est pas de savoir ce que fait le président de la République, mais où il est. En fin de matinée, l'homme a quitté Paris, en hélicoptère. Officiellement, il devait rejoindre Colombey-les-Deux-Eglises. Mais plusieurs heures plus tard, il n'est toujours pas arrivé dans sa résidence en Haute-Marne. L'inquiétude, à présent, est bien réelle : la France est-elle encore gouvernée ?
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Au fond, pourtant, la principale question n'est pas de savoir ce que fait le président de la République, mais où il est. En fin de matinée, l'homme a quitté Paris, en hélicoptère. Officiellement, il devait rejoindre Colombey-les-Deux-Eglises. Mais plusieurs heures plus tard, il n'est toujours pas arrivé dans sa résidence en Haute-Marne. L'inquiétude, à présent, est bien réelle : la France est-elle encore gouvernée ? Evidemment, le contexte est particulier. Depuis trois semaines, les étudiants manifestent, montent sur les barricades, balancent des pierres. Ils ont été rejoints par les ouvriers. huit millions ! En France, on n'a jamais vu grève aussi suivie. Les revendications sont mêlées, parfois contradictoires. On se bat tout à la fois contre le capitalisme, contre l'impérialisme américain et contre la société de consommation. Dans le même temps, on réclame plus de moyens pour l'enseignement, une augmentation des salaires et une société plus libérale. Un homme est également visé. Celui qui symbolise la société traditionnelle, patriarcale, autoritaire. Celui qui " règne " sur le pays depuis dix ans. Le résistant devenu président. L'incontournable Charles de Gaulle. Ce mercredi 29 mai, à la dernière minute, le chef de l'Etat a annulé le traditionnel conseil des ministres. Plus exactement, il l'a reporté au lendemain. Puis, il est parti. Discrètement. En fin de matinée, on a appris qu'il se rendait à son domaine de la Boisserie, à Colombey, à 250 kilomètres de là. Mais vers 17 heures, il n'y est toujours pas. Démission ? A Paris, le socialiste Pierre Mendès-France fait déjà acte de candidature... Mais à 18 h 15, soudainement, l'hélicoptère présidentiel se pose sur la zone d'atterrissage de Colombey. Le lendemain, de Gaulle intervient à la télévision. Plus souverain que jamais, il annonce son intention de rester au pouvoir et sa décision de dissoudre l'Assemblée nationale. En juin, des élections ont lieu. Elles consacrent le triomphe des gaullistes. Reste ce mystère : qu'a donc fait le président le 29 mai ? Les réponses tombent. C'est vers Baden- Baden qu'il s'est dirigé. Il y a rencontré le général Jacques Massu, commandant des forces françaises en Allemagne, qui lui a assuré le soutien de l'armée. Mais pourquoi ce déplacement ? " J'ai eu la tentation de me retirer, racontera de Gaulle, je me suis interrogé moi-même ". Véridique ? Plausible. Mais il n'est pas interdit de croire qu'en plus d'un doute éventuel, il y eut (surtout) une véritable théâtralisation. En scénarisant la vacance du pouvoir, de Gaulle se profilait comme le sauveur. Il ne lui restait plus alors qu'à réapparaître. Et, comme par enchantement, à reconquérir le coeur des Français.