A l'approche de la date fatidique, les patrons britanniques s'inquiètent des conséquences d'un éventuel " no deal " - une sortie sans accord -, tandis que les députés, à Londres, persistent à s'écharper sur les conditions du divorce, ou prônent le report du Brexit, voire son abandon pur et simple.
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A l'approche de la date fatidique, les patrons britanniques s'inquiètent des conséquences d'un éventuel " no deal " - une sortie sans accord -, tandis que les députés, à Londres, persistent à s'écharper sur les conditions du divorce, ou prônent le report du Brexit, voire son abandon pur et simple.A Bruxelles, pendant ce temps-là, les dirigeants de l'UE attendent de voir si le projet d'accord longuement négocié avec Theresa May, la Première ministre britannique, pourrait finir par recueillir le soutien d'une majorité d'élus à Westminster. C'est mal parti. Comme le résume Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne : " Il faut être deux pour danser le tango. Moi, je sais danser le tango ! "Theresa May a reporté à la date du 12 mars, au plus tard, un vote des députés britanniques sur l'accord du Brexit. En janvier dernier, les élus ont massivement rejeté le texte que le gouvernement (conservateur) de Londres et Bruxelles avaient négocié durant un an et demi. Problème : il n'y a pas d'autre accord sur la table... A l'origine, la Chambre des communes devait se prononcer à nouveau dès le 27 février, mais la Première ministre veut se donner plus de temps, dans l'espoir qu'une version légèrement modifiée du traité pourrait rallier une majorité parlementaire. Peu d'observateurs y croient. Or, le temps presse. Le 12 mars, nous serons à dix-sept jours du divorce annoncé.Si, bien sûr. Theresa May n'est plus à une critique près, mais sa décision, annoncée le 24 février, a immédiatement été condamnée par l'opposition travailliste et plusieurs députés europhiles de son propre parti. Le responsable du Brexit au sein du Parti travailliste, Keir Starmer, y voit " le summum de l'irresponsabilité et un aveu d'échec ". Dans le camp conservateur, le député Sam Gyimah, ancien ministre, s'est dit " choqué " par cette " sortie de route ".Elle est confrontée à l'hostilité des eurosceptiques comme des europhiles de son propre parti, ainsi qu'à celle des unionistes nord-irlandais censés soutenir son gouvernement. Quant au principal parti d'opposition, le Labour, il entretient une position ambiguë sur le Brexit. Jeremy Corbyn, son leader, issu de la gauche radicale, appelle de ses voeux des élections anticipées.Theresa May souhaite obtenir des " changements contraignants " au backstop (" filet de sécurité "). Décriée à Londres, cette disposition est destinée à garder ouverte la frontière entre la province britannique d'Irlande du Nord, d'une part, et la République d'Irlande, d'autre part. Les partisans les plus ardents du Brexit y voient une forme de piège ; ils craignent que le Royaume-Uni ne reste indéfiniment soumis aux règles douanières, notamment, de l'Union européenne.Pour sa part, l'Union refuse de renégocier le traité de retrait en tant que tel. Toutefois, Bruxelles se dit prêt à discuter sur la déclaration politique qui l'accompagne. En début de semaine, l'un des poids lourds du gouvernement de Londres, Michael Gove, secrétaire d'Etat à l'Environnement, semblait entrevoir une issue au dilemme du backstop : " Cela pourrait être un ajout au traité, par exemple, qui établisse clairement que nous ne sommes pas liés indéfiniment au backstop contre notre volonté. "L'hypothèse semble de plus en plus probable. Rien n'est sûr, pour autant. A Londres, la cheffe du gouvernement dit haut et fort qu'il ne sert à rien de prolonger les discussions à l'infini, et que le Royaume-Uni quittera l'Union européenne à la date prévue... mais elle n'a jamais exclu, à proprement parler, un éventuel report. A Bruxelles, les 27 autres Etats membres de l'UE poseront des conditions mais finiront sans doute par accepter un tel scénario. La décision devra être adoptée à l'unanimité.Un accident est vite arrivé, d'autant que, à Londres, le gouvernement et le Parlement se disputent le contrôle de la situation. Pis, l'un et l'autre camp sont profondément désunis. La preuve ? Trois ministres de Theresa May plaident désormais pour un report de la date du Brexit au-delà du 29 mars, dans l'hypothèse où aucun accord de divorce n'aurait été adopté par le Parlement dans les temps. En clair, ils s'opposent ainsi au scénario d'une sortie de l'UE sans accord, le fameux " no deal ", que Theresa May, pour sa part, refuse d'exclure. A-t-elle le choix ? La cheffe du gouvernement est piégée par l'une de ces formules choc dont elle a le secret, prononcée trop hâtivement, le 17 janvier 2017, dans le décor majestueux de Lancaster House, à Londres : " Mieux vaut une sortie sans accord qu'un mauvais accord. " Placée au pied du mur, cependant, elle risque fort de changer d'avis. Car un divorce sans accord serait désastreux, à court et moyen termes, pour l'économie britannique.Cette idée est plus en vogue sur le continent européen qu'au Royaume-Uni... A lire les sondages, certes, une majorité de Britanniques se prononceraient aujourd'hui pour que leur pays demeure au sein de l'Union européenne. Mais l'organisation d'un nouveau scrutin serait une opération longue... et risquée. A quelques jours du référendum sur le Brexit, le 23 juin 2016, les enquêtes d'opinion pronostiquaient la victoire du camp europhile...Oui ! Dans un sens, nous n'avons encore rien vu : la ratification du traité de retrait, si elle a bien lieu, marquerait le début du processus. Dès lors que l'accord de divorce serait mis en oeuvre - le 29 mars, ou à une date ultérieure -, il restera vingt-et-un mois pour mener à bien les négociations les plus difficiles, concernant l'avenir des relations douanières ou la protection des données privées, par exemple. Pendant cette période de transition, le Royaume-Uni continuerait à appliquer l'ensemble des règles de l'UE et à verser son écot à la caisse européenne. En revanche, le pays n'aurait plus aucun ministre à la table du Conseil, plus aucun député au Parlement européen et plus de commissaire à Bruxelles.Les citoyens fatiguent et craignent pour leur avenir, en particulier à court terme. Au-delà, politologues et sociologues relèvent les signes d'un fractionnement durable. De fait, le Brexit pourrait bouleverser le paysage politique outre-Manche, dominé traditionnellement par deux partis mastodontes. Car les extrémistes pèsent d'un poids croissant au sein du Parti conservateur comme au sein du Parti travailliste, au point qu'une douzaine de députés centristes et proeuropéens ont abandonné leurs mouvements respectifs, depuis la mi-février, pour constituer un " groupe indépendant ". A suivre... Par Marc Epstein.