Le Tchad est-il voué à vivre une succession dynastique? Devenu la figure du Conseil militaire de transition instauré après la mort en zone de combat du président Idriss Déby Itno le 18 avril dernier, son fils Mahamat Idriss Déby, 37 ans, a annoncé la dissolution de l'Assemblée nationale, la constitution d'un gouvernement de transition et la tenue d'élections "libres et démocratiques" dans les dix-huit mois. Le président par intérim et les militaires du Conseil de transition ont semblé bénéficier de la caution de l'ancienne puissance coloniale lorsqu'Emmanuel Macron, venu assister aux obsèques du chef d'Etat défunt, a affirmé que "la France ne laissera jamais personne menacer et remettre en cause ni aujourd'hui ni demain la stabilité et l'intégrité du Tchad". C'est lors d'un affrontement de l'armée contre des rebelles du Front pour l'alternance et la concorde au Tchad (Fact) que le président ami de la France est décédé.
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Le Tchad est-il voué à vivre une succession dynastique? Devenu la figure du Conseil militaire de transition instauré après la mort en zone de combat du président Idriss Déby Itno le 18 avril dernier, son fils Mahamat Idriss Déby, 37 ans, a annoncé la dissolution de l'Assemblée nationale, la constitution d'un gouvernement de transition et la tenue d'élections "libres et démocratiques" dans les dix-huit mois. Le président par intérim et les militaires du Conseil de transition ont semblé bénéficier de la caution de l'ancienne puissance coloniale lorsqu'Emmanuel Macron, venu assister aux obsèques du chef d'Etat défunt, a affirmé que "la France ne laissera jamais personne menacer et remettre en cause ni aujourd'hui ni demain la stabilité et l'intégrité du Tchad". C'est lors d'un affrontement de l'armée contre des rebelles du Front pour l'alternance et la concorde au Tchad (Fact) que le président ami de la France est décédé. "Au nom du père, du fils et de Macron", a commenté le site d'informations Wakat Séra du Burkina Faso voisin. La Françafrique retrouverait-elle des couleurs sous l'impulsion de celui qui promettait un "nouveau monde" en matière de pratiques politiques? Ancien grand reporter à L'Express, journaliste indépendant et écrivain, auteur des Tyrans d'Afrique (1), Vincent Hugeux livre son analyse. Comment jugez-vous l'attitude d'Emmanuel Macron dans le dossier tchadien? Dans la conduite macronienne de la politique africaine, ce qui me frappe le plus, c'est une forme de schizophrénie. La venue à N'Djamena à l'heure des funérailles du président Idriss Déby et, surtout, le contenu de son allocution, ont mis en évidence un tiraillement permanent entre, d'un côté, l'énoncé de principes nobles, la démocratie, l'ouverture à la société civile, le pluralisme, voire un discours transgressif quand, à la faveur d'un sommet sahélien, il admoneste ses homologues pour leur manque de détermination dans la lutte contre l'hydre djihadiste et dans la modernisation politique de leur société et, de l'autre, l'impératif sécuritaire qui conduit la France, au fond, à acter ce qui s'apparente à un coup d'Etat militaire. Le Tchad avait des institutions qui auraient dû propulser le président de l'Assemblée nationale dans le fauteuil du chef d'Etat de transition et pas le fils du chef, désigné par un cénacle de galonnés. La Françafrique a-t-elle réellement disparu ou a-t-elle pris d'autres formes? Depuis que j'ai le privilège de couvrir les réalités africaines, à travers des dizaines et dizaines de reportages dans une quarantaine de pays du continent, j'entends la même antienne chez les diplomates et les officiels français: "Vous savez, la Françafrique est morte et enterrée. C'est une invention de journaliste en mal de copies." Un jugement auquel j'oppose la "résistance du réel", comme disaient nos maîtres jésuites. Ma conviction est que la Françafrique mute mais ne se rend pas. Je discutais il y a quelques jours avec un ancien ambassadeur qui a servi au Moyen-Orient et en Afrique. Et il me disait: "Bien sûr que la Françafrique existe encore. Ce qui est advenu au Tchad ces dernières semaines en est la preuve." Certes, la Françafrique est moins impérieuse qu'hier parce que la France est devenue un acteur économique mineur en Afrique. Elle a été bousculée, voire balayée par de nouvelles puissances qui peuvent d'ailleurs, elles aussi, adopter des postures impérialistes, la Chine, la Turquie, la Russie, parfois la Malaisie ou le Brésil. Mais, si elle prend des formes nouvelles, elle perdure. Vous avez encore ces réseaux parallèles. Vous avez encore ces hommes d'influence, ces sorciers blancs qui gravitent autour des présidences africaines. Donc prétendre que la Françafrique est défunte, c'est évidemment une manière commode et expéditive de se dédouaner de formes beaucoup plus subtiles mais tout aussi perverses de perpétuation d'une influence postcoloniale. Est-ce la priorité accordée par la France au combat antidjihadiste qui permet la perpétuation de ce rapport? Regardez avec quel talent les despotes africains sont parvenus à tirer le meilleur profit de la rente de situation géopolitique que leur offrait le primat sécuritaire dans la lutte contre le djihadisme au Sahel. Ce combat est parfaitement respectable. Mais le résultat est que, quoi qu'on en dise en haut lieu, la France, vis-à-vis de ses alliés et de ses anciennes colonies, a clairement abaissé sa mire démocratique parce que l'impératif jugé prioritaire, voire exclusif, est de maintenir des alliances opératoires sur le front du combat contre le djihad global version sahélienne. Pour preuve, tous ces discours sur l'armée tchadienne, la plus aguerrie, la plus performante, etc. Comparée à ses voisines, elle est sans doute la mieux dotée et la plus combative. Mais, en France, on a idéalisé cette armée et celui qui la dirigeait, Idriss Déby Itno, alors qu'au fond, il aura été, et ce jusqu'à son dernier souffle, un chef de guerre, essentiellement clanique, bien plus qu'un homme d'Etat. Le djihadisme a pris au Tchad la succession du combat contre l' ennemi prioritaire de la France à une certaine époque, le Libyen Mouammar Kadhafi. C'est à l'aune de la résistance aux ambitions territoriales du défunt guide libyen, qui avait des prétentions sur la bande d' Aouzou, la tranche septentrionale du Tchad, que la France a soutenu d'abord Hissène Habré (NDLR: président de 1982 à 1990) et ensuite Idriss Déby Itno. Lui qui avait été le chef d'état-major, puis le conseiller à la sécurité d'Habré a été porté au pouvoir en 1990 avec l'aval explicite de François Mitterrand et le concours actif et persistant de la DGSE, les services de renseignement extérieur français.