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C'est une structure opaque et clandestine, dont on ne connaît ni l'origine ni les leaders. Pourtant, le mouvement indépendantiste Tsunami Democràtic a tout d'une déferlante. Formé sur les réseaux sociaux au début du mois de septembre, le collectif a réussi à réunir, de manière anonyme et en l'espace de quelques semaines, des milliers d'indépendantistes catalans autour d'une cause commune : la dénonciation de la condamnation par la Cour suprême espagnole, le 14 octobre, de neuf dirigeants séparatistes, dont les peines vont de neuf à treize ans de prison.Leurs moyens de pression ? Une capacité à mobiliser qui déroute les autorités. Sur Twitter, son principal support de communication, le mouvement défend " l'ironie, la créativité et la diversité ", et prône une " campagne constante, continue et inépuisable ", alimentée par les milliers de manifestants dispersés dans toute l'Espagne. " Avec la non-violence et la désobéissance civile comme armes, passons à l'attaque. Le tsunami, c'est toi ", conclut le premier communiqué du collectif, publié le 2 septembre dernier. Dans la foulée, une vidéo est publiée sur Twitter et sur un groupe de discussion de la messagerie cryptée Telegram, créé en août. Une casserole d'eau posée sur le feu commence à bouillir, tandis qu'un message écrit en catalan apparaît : Canviem l'estat de les coses (" changeons l'état des choses "). Un peu plus d'un mois plus tard, le 14 octobre, 150 000 personnes avaient rejoint la boucle de messages. Depuis, le nombre de participants a plus que doublé : lundi 21 octobre, ce groupe comptait plus de 363 000 militants, prêts à intervenir " sur tous les fronts ", et répondant à la métaphore de " la vague prête à s'abattre " face à " la répression de l'Etat espagnol ". Car le tsunami a bien eu lieu. Lundi 14 octobre, jour de l'annonce de la condamnation des neuf dirigeants séparatistes catalans, le mouvement s'est mis en marche. Sa première action a été rapide, organisée et impressionnante, prenant de court les forces de l'ordre. Une dizaine de milliers de manifestants se réunissent à l'aéroport El Prat de Barcelone pour protester contre le verdict de la Cour suprême. Tothom a l'aeroport (" tous à l'aéroport "), pouvait-on lire sur la messagerie Telegram. La veille, Tsunami Democràtic avait appelé au rassemblement : " Demain, soyez tous prêts ! La réponse à la sentence sera immédiate ! " Le collectif a tenu ses promesses : pendant plusieurs heures, plus de 10 000 personnes bloquent l'accès à l'aéroport de la métropole catalane, auquel ils ont accédé au moyen de faux billets d'avion fabriqués par des membres du mouvement. Résultat : 110 vols annulés, tandis que 115 personnes ont été blessées lors d'affrontements avec la police. " Cela ne fait que commencer. Nous devons nous préparer pour ce qui va venir et faire en sorte que le tsunami démocratique ne puisse pas être arrêté ", se réjouit le collectif sur les réseaux sociaux. " Faisons de la Catalogne un nouvel Hong Kong ! " déclarent de leur côté de nombreux séparatistes sur Twitter - dans leur contestation de l'influence chinoise, les opposants hongkongais ont en effet bloqué l'aéroport de la ville à plusieurs reprises cet été." Je ne doute pas que nous finirons par savoir qui est derrière le mouvement ", a pour sa part déclaré le ministre de l'Intérieur espagnol, Fernando Grande-Marlaska, lors d'une interview accordée à la radio publique locale. Mais les leaders de Tsunami Democràtic, qui misent sur une communication redoutable et verrouillée, donnent du fil à retordre aux autorités. Outre les affiches placardées un peu partout dans les rues et les messages publiés en ligne, le collectif a créé une application pour mobile. Pour y accéder, un code QR est nécessaire, et ce dernier ne peut être envoyé que par un membre déjà inscrit sur l'application... Digne d'un roman d'espionnage, ce processus permet de " valider les nouveaux arrivants ", censés appartenir à " un cercle de confiance ", selon la plateforme. Tsunami Democràtic peut également compter sur un ambassadeur de choix : l'entraîneur de Manchester City, Pep Guardiola, indépendantiste catalan convaincu. " Ce combat non violent continuera jusqu'à ce que la répression cesse et que le droit à l'autodétermination soit respecté, comme au Québec et en Ecosse ", déclare-t-il dans une vidéo de deux minutes partagée sur Twitter. Si les leaders, eux, continuent de rester dans l'ombre, certaines suspicions commencent à affleurer quant à leur identité. Selon le quotidien helvète Le Temps, la naissance du groupe sur Twitter intervient peu après une réunion en Suisse, fin août, de plusieurs dirigeants séparatistes, dont l'ancien président régional Carles Puidgemont. Parmi les personnalités présentes, outre ce dernier, le président du gouvernement catalan, Quim Torra, et la secrétaire générale de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), Marta Rovira. A l'ordre du jour figurent la tentative d'unifier le camp indépendantiste et la préparation de la suite du mouvement après les verdicts attendus de la Cour suprême.A l'issue de cette réunion, Carles Puidgemont et Marta Rovira insistent sur les réseaux sociaux sur " la nécessité de passer à l'action " et de " reprendre l'initiative ". Quelques jours plus tard, le profil Tsunami Democràtic est créé sur Twitter. Trois minutes seulement après la publication du premier message posté par le collectif, Marta Rovira le retweete, rapidement suivie par Oriol Junqueras, l'ancien vice-président du gouvernement de Catalogne, Carles Puigdemont et Quim Torra. Tsunami Democràtic nie leur implication et avance que le collectif " regroupe des gens de sensibilité différente, mais n'est contrôlé par aucune entité ou parti ". En attendant, le mouvement continue d'attirer de plus en plus de militants. " Nous voulons continuer à montrer #LaForceDuPeuple avec plus d'actions. Le succès de lundi (NDLR : 14 octobre) réside dans la maîtrise du temps et dans la prise d'initiatives : décider quand et comment agir mieux ", a posté l'organisation le 17 octobre. L'appel semble avoir été entendu : le lendemain, au moins 525 000 personnes étaient réunies à Barcelone, selon les premiers chiffres communiqués par la police municipale.Cette popularité semble inquiéter la justice espagnole : le même jour, une enquête a été ouverte à l'encontre de la mystérieuse organisation. L'investigation, menée par l'Audience nationale, porte sur des soupçons de " terrorisme ". Bien que sa compétence se limite au territoire espagnol, ce haut tribunal madrilène a également bloqué l'accès aux sites Internet et aux profils sur les réseaux sociaux de la plateforme. De son côté, l'organisation a confirmé le blocage sur son compte Telegram. " C'est le début de la censure, comme le 1er octobre ", a-t-elle écrit, évoquant le référendum d'autodétermination de 2017, interdit par la justice espagnole. " Mais, ajoute le collectif, pensez-vous qu'un tsunami puisse être arrêté ? " Par Céline Delbecque.