Sa voix est douce, caressante, articulée avec la précision délicate de quelqu'un qui sait ce que transmettre veut dire. Derrière un micro à France Culture, ou devant les caméras de France 2, Adèle Van Reeth est l'incarnation d'une certaine idée, de plus en plus rare, de l'accueil, de la curiosité, de l'attention, de la bienveillance. C'est cette forme de délicatesse, assortie à une dignité impériale, qui a fait d'elle une des personnalités des médias français les plus appréciées du public. Depuis de longues années, son émission Les Chemins de la philosophie caracole en tête des listes des podcasts les plus téléchargés, n'abandonnant que les miettes à la concurrence. Pourtant, la journaliste et philosophe est toujours restée discrète. Ce n'est qu'aujourd'hui, avec un premier livre paru chez Gallimard, La Vie ordinaire, qu'à 37 ans, Adèle Van Reeth lève le voile sur ses inquiétudes, ses désirs, ses idées, au fil d'un texte qui n'est ni un essai à thèse, ni un récit intime, ni un traité de philo- sophie, mais un peu des trois à la fois. Recourant à un " je " de convention, elle raconte l'être aimé, la grossesse, l'enfantement - et les traces d'une vie qui a longtemps cherché dans la pensée des réponses que seule l'expérience pouvait donner.
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Sa voix est douce, caressante, articulée avec la précision délicate de quelqu'un qui sait ce que transmettre veut dire. Derrière un micro à France Culture, ou devant les caméras de France 2, Adèle Van Reeth est l'incarnation d'une certaine idée, de plus en plus rare, de l'accueil, de la curiosité, de l'attention, de la bienveillance. C'est cette forme de délicatesse, assortie à une dignité impériale, qui a fait d'elle une des personnalités des médias français les plus appréciées du public. Depuis de longues années, son émission Les Chemins de la philosophie caracole en tête des listes des podcasts les plus téléchargés, n'abandonnant que les miettes à la concurrence. Pourtant, la journaliste et philosophe est toujours restée discrète. Ce n'est qu'aujourd'hui, avec un premier livre paru chez Gallimard, La Vie ordinaire, qu'à 37 ans, Adèle Van Reeth lève le voile sur ses inquiétudes, ses désirs, ses idées, au fil d'un texte qui n'est ni un essai à thèse, ni un récit intime, ni un traité de philo- sophie, mais un peu des trois à la fois. Recourant à un " je " de convention, elle raconte l'être aimé, la grossesse, l'enfantement - et les traces d'une vie qui a longtemps cherché dans la pensée des réponses que seule l'expérience pouvait donner. Quel rôle attribuez-vous au "je" ? Comme beaucoup de personnes qui écrivent, j'ai besoin de partir d'une expérience vécue pour écrire. Mais me contenter de consigner les faits qui me seraient arrivés, sans la moindre distance, me serait insupportable, et ne représenterait aucun intérêt pour le lecteur. Le rôle que joue le " je " dans mon livre est donc celui d'une sorte de représentant. Grâce à ce " je " qui n'est pas " moi ", je peux raconter l'enquête intime qui constitue le livre. Aujourd'hui, s'il s'agit de raconter sa vie, une story sur Instagram suffit. Ce que que je recherche, au contraire, est plutôt de l'ordre de la construction de quelque chose de neuf à partir de mon expérience. A aucun moment je ne prétends délivrer une vérité que je ne détiens de toute façon pas. C'est un livre qui questionne, et non un livre qui affirme. Votre livre décrit l'ennui que vous cause la vie ordinaire. Quel est-il ? Comme je suis incapable de donner une définition de la vie ordinaire (ce qui devient un ressort comique dans le livre), bien que j'en fasse chaque jour l'expérience, je suis obligé de recourir à l'idée de " vie possible ". Pour moi, la vie possible est la vie qu'on n'a pas, mais qu'on pourrait avoir. Elle est notre vie en mieux, parce que justement celle-ci ne serait pas lestée du poids de l'ordinaire. Mais une telle vie possible ne guérit pas de la nausée que suscite chez moi la vie ordinaire. Pourquoi, dans les moments les plus anodins, quelque chose me donne envie de m'enfuir pour aller vivre sur une autre planète ? Il y a quelque chose d'insupportable et d'insurmontable à se dire que ceci est la vie ordinaire, et que mon existence pourrait ne pas connaître d'autre horizon. Mais j'ai conscience que ce sentiment de nausée est inattendu, car la vie ordinaire est d'habitude associée au banal et à la facilité. Or, mon livre montre que si on prend le temps de s'y pencher, il n'en est rien. Quand vous parlez de nausée, on pense tout de suite à Jean-Paul Sartre... La narratrice du livre est enceinte. Elle se rend compte que l'expérience de la grossesse change son rapport au monde, à commencer par son rapport, littéral, à la nausée. Celle du héros de Sartre, Roquentin, est suscitée par la prise de conscience de la contingence absolue de sa vie. Il y a une insolence de la matière qui nous est extérieure, et qui épuise le mystère de l'existence. La femme enceinte, elle, ne peut pas ressentir une telle nausée, puisque, pour elle, l'existence n'est pas sans mystère : il y a celui de l'autre vie que la sienne, qu'elle porte en elle. De sorte que les choses ne sont plus telles qu'elles apparaissent. Dans la grossesse, le monde ne se réduit plus à ce qu'il y a devant moi , puisqu'existe un individu qui n'apparaît pas encore. Voudriez-vous dire que devenir mère suscite un rapport différent à la vie ordinaire ? Le livre est le récit de la difficulté d'apprendre à vivre avec l'absence de réponse au problème de la vie ordinaire. Son pari consiste à tenter de confronter deux réalités en apparence antithétiques : la vie ordinaire, considérée comme allant de soi ; et l'expérience, considérée comme exceptionnelle, de la grossesse. A un moment, juste avant l'accouchement, les deux se rejoignent, et la narratrice comprend qu'elle peut se mettre à écrire. Or, de manière traditionnelle, on définit la philosophie comme l'art d'accoucher d'autres âmes, en tant qu'elles seraient porteuses de vérité. Dans mon livre, je me demande ce qui resterait du travail de la philosophie si l'accouchement n'était pas qu'une métaphore. Qu'est-ce que ça change d'être un corps qui accouche réellement ? Qu'est-ce que ça fait à la philosophie, et qu'est-ce que ça fait au corps ? Aucun grand philosophe n'a tenté de répondre à ces questions. Il y a pourtant des philosophes qui accompagnent votre enquête... Oui, avant l'accouchement. Mais même s'il s'agit d'auteurs qui m'ont éveillée, aucun d'entre eux ne nourrissait le rapport au corps qui m'intéresse. Ils sont des jalons dans un parcours qui est théorique dans un premier temps : ils aident à définir le problème, et à lui donner une légitimité. Pendant longtemps, j'ai nourri l'espoir que la philosophie pourrait procurer des réponses, avant de déchanter. C'est pour ça que, dans la manière dont je mets en scène les penseurs, je préfère parler de la rencontre humaine que j'ai faite avec eux, plutôt que de leurs idées. Il s'agit d'une manière d'hommage, qui en marque aussi la limite. A certains égards, on peut donc considérer mon livre comme une confrontation entre l'expérience et la théorie. Puis, après l'accouchement, un autre type d'écriture apparaît, comme si le livre lui-même ne pouvait s'écrire qu'au moment où l'expérience elle-même donnait matière à penser. C'est pourquoi l'accouchement est aussi celui du texte en tant que tel. On a l'impression que l'idée de se détacher est très importante pour vous... C'est vrai. Même si je ne fais pas du détachement une idée en soi. J'ai plutôt voulu proposer une enquête autour de ce qu'on pourrait appeler la séparation. La séparation avec le fils, avec le père, avec l'être qu'on aime, avec la pensée. Comment vivre la séparation, sachant qu'elle a pour corollaire un sentiment de séparation d'avec le monde ? La question qui hante ce que j'ai essayé d'écrire est donc la suivante : à quelle moment est-ce que je coïncide vraiment avec le monde ? Comment être de plain-pied dans l'existence ? Et pourquoi cette expérience du plain-pied est-elle impossible dans la vie ordinaire ? Que faites-vous des tentatives d'échappatoire, face à ces questions ? Par exemple, le divertissement... On n'a pas d'autre choix que de se divertir. Pascal montre très bien que le divertissement est notre lot commun. Nos existences se construisent autour d'un vide, et sans le divertissement, nous ne pourrions pas tenir bon une seconde de plus. Personne n'est dupe, mais je m'agace contre ceux qui prétendent faire de ce divertissement le but de l'existence, alors que ce n'est qu'un moyen. Je parle de mauvaise foi à leur sujet. " Vivre bien " ne peut pas être le sens de la vie. Mais si ce n'est pas ça, qu'est-ce que c'est ? Un jeu de société ? Ah ! Le jeu de société, c'est le moment où se rencontrent ceux qui veulent conjurer leurs problèmes existentiels de manière collective. Il est le visage social de la vie ordinaire, car quand on joue, on est ensemble, et on se dit qu'être ensemble va nous aider à mieux combler le vide. J'ai beaucoup de mal avec cette injonction à jouer. Car ceux qui jouent, jouent-ils vraiment ? Le vrai jeu n'est-il pas du côté de l'existence, et non autour d'un plateau ? Pour moi, la distinction entre jeu et vie n'a pas de sens. Les deux se trouvent du même côté. Etre de plain-pied dans l'existence, serait-ce une forme de joie de vivre ? Je n'aime pas trop la promotion, par certains philosophes, de la joie. A les lire, on a l'impression qu'elle ne serait qu'une affaire de volonté. Je préfère le bonheur, parce qu'il ne dure pas, est moins totalitaire, dépend moins de nous. Mais il y a aussi une troisième voie : celle de la jouissance. Elle définit un rapport au monde où la vérité s'efface. Seul demeure le désir qu'on vous laisse jouir en paix. C'est peut-être ça, être de plain-pied dans l'existence. Dans la jouissance, on ne se trouve plus du côté de la théorie, mais dans un rapport d'immédiateté à l'existence, qui devient elle-même jouissive. Je dirais que la jouissance est ce qui s'oppose le plus à la nausée. Que répondriez-vous alors à ceux qui voient la jouissance comme le symptôme des dérives du monde contemporain, du capitalisme à la publicité ? La société de consommation n'a rien à voir avec la jouissance. Jouir, ce n'est pas se faire plaisir, mais explorer le plaisir que l'on prend au plaisir. C'est se plonger dans la délectation du plaisir qu'on a. De ce point de vue, elle réclame l'apprentissage d'un art de faire, et non pas une injonction ou une règle. Il s'agit d'une expérience absolument spontanée, qui ne peut émaner que de la rencontre singulière qui peut s'opérer entre soi et quelque chose. La jouissance n'est jamais collective.