Une prise de parole de salubrité publique dont cet extrait, parmi d'autres, devrait convaincre du caractère pertinent et remarquable. " Qui aime le mieux son pays ? Celui qui en accepte les zones d'ombre (et les pages sombres) ou celui qui les nie ? Qui, en France, est vraiment patriote ? Celui qui reconnaît que l'Etat français a profité de l'esclavage et de ses colonies, a organisé des rafles, et ordonné, entre autres, la torture en Algérie ? Ou bien celui qui voit dans le rappel de ces faits (tous avérés) les accents de "l'anti-France" et la tyrannie de la pénitence ? " [...] " Mais changeons de pays, un instant, prolonge Enthoven : "Qui aime le mieux la Turquie ? Celui qui reconnaît le génocide arménien ? Ou celui qui brûle des kiosques en France parce qu'il n'aime pas la Une du Point ? Qui aime le mieux la Russie ? Celui qui réhabilite le stalinisme ou celui qui en détaille les crimes ?" "...

Pour démontrer que l'ambition des participants à cette convention " d'arriver au pouvoir en passant par la droite " était vouée à l'échec, l'auteur du Philosophe de service (Gallimard, 2011, 122 p.) a avancé trois arguments. Primo, au paradigme gauche-droite s'est substitué le clivage libéral - souverainiste. " En essayant de capter les déçus de la droite et en leur laissant entendre qu'avec vous, ils ne seront pas déçus [...], vous vous engouffrez dans une impasse ", a-t-il prédit. Deuxio, la nostalgie ne fait pas un projet. " Le sentiment que tout s'est perdu, l'exhumation idéale de valeurs égarées dans le tourbillon de nos moeurs décadentes... Tout cela ne rassemble que des craintifs qui sont nombreux, mais qui le sont de moins en moins. Et qui vieillissent. " Tertio : une liberté acquise n'est jamais remise en question, " à moins d'un changement de régime ". " La nature humaine est ainsi faite que si vous lui donnez une liberté qu'elle n'avait pas auparavant, elle considérera qu'en la lui retirant, vous l'amputez d'une partie d'elle-même. "

On aimerait tant que Raphaël Enthoven ait raison et, qu'ainsi, nos démocraties soient à l'abri d'évolutions extrémistes et antidémocratiques. Mais ses arguments, deux d'entre eux au moins, sont-ils si solides ? L'obsolescence de la confrontation gauche-droite ? Marine Le Pen, la tante - et rivale en politique ? - de Marion Maréchal, ne l'a-t-elle pas intégrée et théorisée en colorant le programme de son Rassemblement national d'accents sociaux que ne rejetterait pas l'extrême gauche ? Surtout, les libertés conquises sont-elles vraiment irréversibles ? Cette théorie est ébranlée par une actualité sur laquelle pèse de plus en plus la pression des populistes. Les tentatives de limitation du droit à l'avortement constituent un indicateur éloquent de la fragilité des acquis de la démocratie. Une loi adoptée par le Parlement de Louisiane en restreint l'accès. La Cour suprême des Etats-Unis, au sein de laquelle Donald Trump a nommé deux nouveaux juges conservateurs, statuera sur sa légalité en 2020. Même intention de la part de certains membres de la Diète polonaise, qui doit être renouvelée ce dimanche 13 octobre, un projet de loi entend limiter son autorisation aux seuls cas de viol et d'inceste. Vieilles et jeunes démocraties ne sont donc pas à l'abri d'un recul des libertés, sans changement de régime. Un constat qui oblige à être encore plus vigilant face à l'extrême droite.