"C'est ainsi que le comte Draghila vide nos comptes", titrait le tabloïd allemand Bild la semaine dernière. La Banque centrale européenne (BCE), sous la direction du président Mario Draghi, a une fois de plus abaissé les taux d'intérêt. Le taux de dépôt est passé de moins 0,4 % à moins 0,5 %, et c'est historiquement bas. Dans le passé, les banques recevaient de l'argent lorsqu'elles parquaient leurs liquidités excédentaires à la BCE, mais aujourd'hui, elles doivent les payer de plus en plus cher.

Draghi défend la mesure, parce que l'économie continue de stagner. Il espère que le taux d'intérêt faible encouragera les citoyens, les entreprises et les gouvernements à épargner moins et à dépenser plus. Cela devrait stimuler l'économie, augmenter les salaires et les prix et faire fonctionner l'économie. Mais quels sont les effets réels de la politique de la BCE ?

1. Que signifient les taux bas pour vous et pour moi?

La politique de la BCE provoque une baisse larvée du pouvoir d'achat des bons épargnants, parce que pendant des années le taux d'intérêt sur votre épargne a été sous l'inflation, l'augmentation du coût de la vie. Entre 2010 et aujourd'hui, l'épargne n'a rapporté que 9 mois : entre août 2014 et avril 2015. Sur l'ensemble de la période, environ 10 % de l'argent des livrets d'épargne est parti en fumée : si vous aviez 100 000 euros sur votre compte épargne en 2010, cela représente encore 90 000 euros de pouvoir d'achat. C'est de l'expropriation silencieuse, dans le jargon de la "répression financière".

Suite à la baisse récente supplémentaire, les épargnants peuvent oublier un taux d'intérêt décent pour leur épargne. "La politique monétaire et les faibles taux d'intérêt qui en découlent sont gelés depuis des années", explique Carsten Brzeski d'ING Allemagne.

En Europe, des voix s'élèvent en faveur d'un taux d'intérêt négatif sur un livret d'épargne. L'épargnant devrait alors payer la banque pour placer son argent sur un compte d'épargne. En Belgique, le taux d'intérêt minimum est fixé par la loi : une banque doit donner au moins 0,11% d'intérêts. Il est douteux que cela change bientôt, car le taux d'intérêt minimum devra alors être aboli. Quel politicien oserait prendre une telle mesure?

Pour les personnes endettées, les taux d'intérêt faibles sont une bonne nouvelle. Ils peuvent remplacer leur prêt actuel par un prêt à taux d'intérêt beaucoup moins élevé. Et il est possible d'emprunter à un prix avantageux. Mais c'est précisément parce que tant de gens veulent aujourd'hui profiter de ces prêts bon marché que la demande de biens immobiliers, par exemple, est en hausse et que ces prix augmentent fortement. Selon la Banque Nationale, nos biens immobiliers sont surévalués d'environ 6,5 %. Pour les familles qui s'endettent lourdement avec un prêt hypothécaire, cela peut avoir des conséquences dramatiques si la bulle immobilière éclate.

2. Et pour les banques?

Les banques gagnent traditionnellement leur argent en demandant plus d'intérêts pour leurs prêts et hypothèques, qu'elles accordent à long terme, qu'en payant des intérêts pour l'argent qu'elles reçoivent des épargnants et des investisseurs, pour une courte période. La politique de bas taux d'intérêt de la BCE a rendu ce modèle difficile, car la marge entre les emprunts à court terme et les prêts à long terme se réduit progressivement. "Des taux d'intérêt négatifs ruineront le système financier", préviennent les banquiers.

Les banques recherchent donc d'autres revenus et se concentrent sur les activités de gestion d'actifs ou de banque d'investissement. Les frais bancaires augmentent et des économies sont réalisées. Le dirigeant de KBC, Johan Thijs, par exemple, a déclaré à plusieurs reprises que la politique de la BCE en matière de taux d'intérêt exerce des pressions sur le modèle de revenus de sa banque. Récemment, il a annoncé que KBC supprime 1400 emplois dans notre pays.

3. Et pour l'état ?

Pour les gouvernements lourdement endettés, une politique de taux d'intérêt faible est une bénédiction. Prenons la Belgique, dont la dette s'élève à 398 milliards d'euros, ce qui représente un taux d'endettement supérieur à 100 % du PIB. Cette année, grâce au faible taux d'intérêt, le gouvernement fédéral devra dépenser 220 millions de dollars de moins en intérêts. Dans les années à venir, ces charges d'intérêts continueront de s'effriter. Ce sont toujours des aubaines pour le budget. Mais ne vous y trompez pas : la Belgique paie encore plus de 8 milliards d'euros d'intérêts par an.

On peut se demander si ces aubaines n'ont pas facilité la tâche du gouvernement Michel. Même sans rien décider, il a dû dépenser moins d'argent. Ce n'est même pas si vite dit: alors que les gouvernements laxistes très endettés profitent de la politique de faibles taux d'intérêt, ce sont surtout leurs citoyens épargnants modèles qui en sont les principales victimes.

4. Et pour l'économie ?

La BCE tente depuis des années de relancer l'économie avec sa politique d'argent bon marché. Aucun effet positif n'est visible. Karel Van Eetvelt, patron de l'association bancaire Febelfin, décrit la récente baisse des taux d'intérêt comme " un renforcement d'un médicament qui ne fonctionne pas ". Geert Noels (Econopolis) l'explique ainsi : "Imprimer de l'argent et espérer une croissance durable, c'est comme imprimer et distribuer des diplômes et compter ensuite sur plus de connaissances".

La BCE déclare que, sans son intervention, les choses seraient bien pires. "Si la BCE n'avait pas pris ses mesures, nous aurions été dans une dépression", déclarait Peter Praet il y a quelques années à Knack. Hans Bevers (Banque Degroof Petercam) estime également que la BCE mérite plus de crédit et souligne que "le faible taux d'intérêt est un phénomène mondial qui affecte presque tous les pays riches". C'est un fait que l'économie (mondiale) est de plus en plus endettée. La dette est le dopage de l'économie, mais que se passera-t-il si elle prend fin ?

Il y a longtemps que Draghi dit que les gouvernements doivent prendre leurs responsabilités pour stimuler l'économie. Mais tous les pays n'ont pas besoin d'investir davantage, ce sont des pays qui ont "beaucoup d'espace budgétaire inutilisé", souligne Christine Lagarde, qui succédera à Draghi le 1er novembre. Ce sont donc les pays ayant d'importants excédents budgétaires, comme l'Allemagne et les Pays-Bas, qui doivent dépenser davantage. Pour des pays comme la Belgique, qui enregistrent un déficit budgétaire année après année, cela sera difficile. Non pas que la Belgique ne doive pas investir d'urgence dans les infrastructures, l'éducation et les soins de santé, mais elle doit alors économiser ou faire de l'argent ailleurs - et c'est encore une autre histoire.

5. Et pour la BCE ?

"Les banquiers centraux se disputent à la manière de hérissons qui font l'amour. Très prudemment", écrivait l'économiste néerlandais Mathijs Bouman. Sa phrase est motivée par un communiqué de presse du président de la Banque centrale néerlandaise, Klaas Knot, où il qualifie la récente baisse des taux d'intérêt de la BCE de " disproportionnée " et se demande même si elle va fonctionner. C'était la première fois qu'un membre du conseil d'administration de la BCE exprimait publiquement sa désapprobation au sujet d'une décision. L'Allemagne, l'Autriche, l'Estonie et même la France étaient également en désaccord avec la décision de réduire encore davantage les taux d'intérêt.

Le fait que les politiques de la BCE soient si peu recommandables et que ses membres se détournent avec tant de véhémence d'une décision sape la confiance dans la BCE et met en danger la proximité de la zone euro. Tout comme Draghi remet le marteau à Lagarde. Sa nomination est le résultat d'un puzzle politique européen. "Lagarde a été choisie parce que c'était pratique, et non parce qu'elle était la meilleure candidate", explique Peter Vanden Houte (ING). Lagarde n'est pas économiste et n'a aucune expérience dans une banque centrale, mais d'autant plus en politique. Son indépendance est donc remise en question.

Ce n'est pas bon pour la BCE, ce n'est pas bon pour l'économie européenne et ce n'est pas bon pour votre portefeuille ou le mien. Le gouverneur de la Banque Nationale de Belgique, Pierre Wunsch, réagit laconiquement : "Avec Lagarde, il y aura un vent nouveau. Elle traitera les divergences d'opinions à sa façon. Un changement de garde - et je le dis avec le plus grand respect pour Mario Draghi - permet de prendre un nouveau départ. Tant que ce 'vent nouveau' ne devient pas une tempête violente."