Chez ces gens-là, monsieur, on ne cogne pas, on cause. Quoique. Dans le club très policé des banquiers centraux, où chaque mot est pesé au trébuchet, les gants de boxe sont de sortie. La cible de toutes les attaques ? L'Italien Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE), qui a tiré sa révérence début novembre, et dont l'ancienne patronne du Fonds monétaire international, la Française Christine Lagarde, a enfilé le costume. Interviews piquantes dans le Financial Times, le journal de l'élite mondialisée, petites phrases assassines distillées dans des colloques de haut vol, communiqué de presse en apparence sibyllins... Presque trois fois rien pour le commun des mortels. Mais, dans ce monde d'hommes où le poids des années nourrit les rancoeurs, le dézingage est de règle. " Christine Lagarde prend la tête d'une institution qui n'a jamais été aussi divisée depuis la création de l'euro ", décrypte l'économiste Eric Chaney, fin connaisseur des arcanes de la BCE. Certes, les fractures ont toujours existé ; elles sont aujourd'hui béantes. Un schisme entre les pro- et les anti-Draghi. Une opposition entre les gardiens du temple d'une orthodoxie monétaire à l'allemande et les partisans d'une politique économique inventive, pragmatique, adaptée au monde qui se dessine. Une division géographique, aussi, entre les buveurs de bière et les amateurs d'huile d'olive.
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Chez ces gens-là, monsieur, on ne cogne pas, on cause. Quoique. Dans le club très policé des banquiers centraux, où chaque mot est pesé au trébuchet, les gants de boxe sont de sortie. La cible de toutes les attaques ? L'Italien Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE), qui a tiré sa révérence début novembre, et dont l'ancienne patronne du Fonds monétaire international, la Française Christine Lagarde, a enfilé le costume. Interviews piquantes dans le Financial Times, le journal de l'élite mondialisée, petites phrases assassines distillées dans des colloques de haut vol, communiqué de presse en apparence sibyllins... Presque trois fois rien pour le commun des mortels. Mais, dans ce monde d'hommes où le poids des années nourrit les rancoeurs, le dézingage est de règle. " Christine Lagarde prend la tête d'une institution qui n'a jamais été aussi divisée depuis la création de l'euro ", décrypte l'économiste Eric Chaney, fin connaisseur des arcanes de la BCE. Certes, les fractures ont toujours existé ; elles sont aujourd'hui béantes. Un schisme entre les pro- et les anti-Draghi. Une opposition entre les gardiens du temple d'une orthodoxie monétaire à l'allemande et les partisans d'une politique économique inventive, pragmatique, adaptée au monde qui se dessine. Une division géographique, aussi, entre les buveurs de bière et les amateurs d'huile d'olive.Comment a-t-on pu en arriver là ? Pourquoi Mario Draghi, élevé il n'y a pas si longtemps au rang de sauveur de l'euro, est-il aujourd'hui sur la sellette ? Ou, plutôt, pourquoi la politique qu'il a menée à la tête de l'institution monétaire européenne est-elle vilipendée ? Certes, certains membres de la BCE, notamment le président de la Bundesbank Jens Weidmann, n'ont pas vraiment avalé la pilule de la nomination de Christine Lagarde. Ils se seraient bien vus s'asseoir dans le fauteuil de patron de l'institution monétaire. Alors, ils n'ont plus rien à perdre et se lâchent. Mais les rancunes sont plus anciennes. Elles éclatent au grand jour le 12 septembre dernier, lors d'un traditionnel comité de politique monétaire. Dans la vaste salle du conseil des gouverneurs au 41e étage d'une des tours jumelles du siège de la BCE, à Francfort, Draghi s'exprime. Il affirme redouter les effets de la guerre commerciale menée par Donald Trump et s'inquiète des conséquences négatives sur la croissance européenne d'un Brexit dont on ne voit pas l'issue. Il plaide pour un nouvel assouplissement de la politique monétaire et la reprise des achats par la BCE d'obligations publiques des Etats membres à hauteur de vingt milliards d'euros par mois. Autour de la table ovale, on s'étouffe un peu.Chacun à leur tour, les 25 membres du conseil donnent leur avis. Le bloc du Nord - composé des Allemands, des Autrichiens, des Néerlandais, des Finlandais et des Français - est contre la reprise des achats. Et, à lui seul, il pèse pour un peu plus de la moitié du produit intérieur brut de la zone euro. Sauf que la voix de l'Allemagne compte autant que celle de la Grèce. Mario Draghi, pourtant fin tacticien, passe cette fois en force. " Il n'a pas suffisamment expliqué, défendu sa position. Il a rapidement compté ses soutiens et, sans faire de vote officiel, affirmé que la mesure serait appliquée, puisqu'il disposait d'une majorité. Surtout, il a demandé que les critiques formulées par certains ne sortent pas de la salle ", raconte un haut cadre de la BCE. Droit dans ses bottes, le Néerlandais Klaas Knot répond qu'il s'exprimera officiellement le lendemain. La bombe est lâchée dans un communiqué que la Banque centrale néerlandaise publie le vendredi 13 septembre sur son site. Dans la foulée, les gouverneurs allemand, autrichien et français expriment leur désaccord. Quelques jours plus tard, Sabine Lautenschläger, membre du directoire de la BCE, claque la porte. Début octobre, six anciens banquiers centraux, dont trois Allemands, envoient une note à l'agence de presse Bloomberg pour tailler en pièces la politique de la BCE sous le mandat de Draghi. " C'est une attaque de vieux schnoks pilotée par la Bundesbank ", défend férocement un soutien de l'Italien. La presse allemande se déchaîne. En pleine page, le tabloïd Bild montre un Mario Draghi déguisé en vampire, les canines aiguisées, suçant le sang des épargnants allemands.Evidemment, depuis la grande récession de 2008, toutes les banques centrales de la planète se sont aventurées dans des terres inconnues, prenant des mesures " non conventionnelles " inimaginables avant la crise. En la matière, la BCE a fait même mieux que les Américains. En l'espace de dix ans, elle a racheté pour près de 2 700 milliards d'euros d'obligations publiques des Etats membres. Grâce à la BCE, la plupart des pays de la zone s'endettent désormais à des taux négatifs. Difficile d'imaginer où en seraient l'Europe et la monnaie unique si toutes ces mesures n'avaient pas été prises." Nous n'avions pas besoin d'aller au-delà aujourd'hui ", souffle l'ancien président de la Banque de France et membre de la BCE Christian Noyer. Un autre Français tient le même discours. Ancien directeur du FMI, Jacques de Larosière ne mâche pas ses mots. " Nous sommes dans une impasse. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'investissement des entreprises ne profite pas de cette politique ", tance le vieux sage. A ses côtés, de plus en plus d'économistes s'élèvent pour affirmer que l'innovation des taux négatifs de Draghi a désormais des effets majoritairement délétères. Parmi les grands perdants, les banques, dont les marges sont rabotées, ou les épargnants, qui ne savent plus à quel saint se vouer pour trouver un peu de rendement. " La gauche ne veut pas en parler. Mais la politique de Draghi accroît les inégalités. Les petits épargnants sont euthanasiés par les taux zéro, mais les plus fortunés, eux, profitent de l'envolée du prix des actifs qu'ils détiennent ", dénonce un des signataires du pamphlet envoyé à Bloomberg. Et il y a toutes ces compagnies d'assurance, et notamment les assureurs-vie, totalement asphyxiés. Leur modèle économique a volé en éclats : ils ont vendu à des millions d'épargnants des contrats assortis de garanties qu'ils ont de plus en plus de mal à tenir. La raison ? La réglementation les force à investir dans des obligations d'Etat dont les taux sont en chute libre. L'effet de ciseau est dramatique. " D'ici à deux ans, de grandes compagnies devront être recapitalisées pour ne pas faire faillite ", pronostique l'économiste de Natixis, Patrick Artus. Dans le viseur, cette Allemagne, trop prudente, assise sur ses excédents budgétaires alors que la récession rôde à ses portes, obsédée par une règle qu'elle s'est elle-même imposée, le schwarze null - le " déficit zéro ". " Le pays doit utiliser ses marges de manoeuvre budgétaires ", soutient Jean-Claude Trichet, l'ancien patron de la BCE, que l'on ne peut guère accuser d'être un furieux partisan du laxisme budgétaire. Sauf que la fragilité de la coalition au pouvoir outre-Rhin ne permet pas d'envisager une relance... au moins à court terme. Alors, la BCE continue de soutenir l'activité comme elle peut. " Elle ne remontera jamais ses taux d'intérêt. Tout simplement parce qu'elle ne peut pas prendre ce risque. Si elle le faisait, beaucoup de pays européens, au premier rang desquels la France, se retrouveraient étranglés par le poids de leur dette publique ", explique Patrick Artus. Alors, comment faire si la croissance se dérobe à nouveau ? Outre-Atlantique, un concept est sur toutes les lèvres : " l'hélicoptère monnaie ". En clair : de la distribution d'argent aux ménages ou aux entreprises directement par la Banque centrale. Imaginez recevoir un jour un chèque aux couleurs de l'euro. Dans une note, que Le Vif/L'Express s'est procurée, quatre pontes de BlackRock, le plus gros gestionnaire d'actifs de la planète, ont écrit une sorte de vade-mecum à destination de la BCE. Ce ne sont pas des hurluberlus, trois d'entre eux ont même dirigé une banque centrale par le passé : Stanley Fischer a oeuvré à la Réserve fédérale américaine et à la banque d'Israël, Philipp HiIdebrand à celle de Suisse et Jean Boivin au Canada. " En cas de récession, la BCE pourrait ouvrir une sorte de ligne de crédit à taux zéro et à perpétuité aux Etats. A eux ensuite de décider à qui distribuer cet argent et comment ", résume Jean Boivin, directeur général du BlackRock Investment Institute. Révolutionnaire. La solution miracle pour financer, par exemple, un grand plan de transition énergétique ou un revenu universel en cas de gros pépin. Christine Lagarde peut-elle être celle qui mettra en musique cette partition ? " Elle maîtrise parfaitement l'art du consensus politique ", relève un ancien membre de son cabinet au ministère français de l'Economie. Mais elle aura fort à faire. Lors de la passation de pouvoir ce lundi à Francfort, Mario Draghi lui a remis une cloche, reproduction de celle qui est posée à la place du président de la BCE sur la grande table ovale de la salle des gouverneurs. L'objet est utilisé pour clore les débats lors des réunions. En huit ans, Mario Draghi ne l'a jamais fait tintinnabuler. Par Béatrice Mathieu.