La Petite Fille qui en savait trop (1), écrit il y a quarante ans, mettait déjà en évidence l'étrange relation entre la Grande-Bretagne et l'Europe.
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La Petite Fille qui en savait trop (1), écrit il y a quarante ans, mettait déjà en évidence l'étrange relation entre la Grande-Bretagne et l'Europe. C'était en effet un grand point de discussion dans les années 1970, au moment de l'adhésion de la Grande-Bretagne au Marché commun, comme on l'appelait à l'époque. J'étais un jeune journaliste, je travaillais pour le quotidien écossais de qualité The Scotsman, qui ne payait pas très bien, et je me suis décidé à écrire un livre avec ce sujet en toile de fond. A l'époque, déjà, les Anglais n'étaient jamais contents. Il y a eu un référendum en 1975, auquel j'ai participé, pour déterminer si l'on souhaitait rester ou non dans l'Europe : 70 % avaient répondu en faveur du maintien. Mais les eurosceptiques, à l'aile droite du parti conservateur, n'ont jamais accepté ce résultat : ils haïssent l'Europe et ils ont passé les quarante dernières années à tenter de rompre ce lien. Ils contrôlent la presse en Grande-Bretagne et ont multiplié les désinformations. Ce travail de sape visait à obtenir un nouveau référendum. La suite est connue : la Grande-Bretagne va bientôt quitter l'Union. C'est une immense erreur. Pourquoi ? C'est de la folie pure et simple. Je viens d'Ecosse et je suis conscient du fait que nous avons énormément profité de cette adhésion à l'Europe. Des sommes colossales nous ont été transférées pour des infrastructures et des projets communautaires. Ces montants ne seraient jamais venus de Westminster. L'Ecosse a voté en faveur du maintien. Si l'Angleterre s'obstine, je pense qu'il y aura un nouveau référendum pour l'indépendance en Ecosse, qui quittera la Grande-Bretagne pour rester dans l'Union européenne. Etes-vous indépendantiste ? S'il s'agit d'être indépendantiste pour rester en Europe, sans aucun doute. Ce n'est pas un nationalisme romantique : je veux faire partie de cet ensemble qui cultive la diversité. L'Ecosse a toujours été favorable à l'immigration parce que sa petite population en a besoin pour faire tourner l'industrie, les services, les hôpitaux, les commerces, le tourisme... L'Angleterre profonde, au contraire, est très antimigrants. C'est pour ça que vous vivez en France ? J'ai commencé à me rendre régulièrement en France il y a quarante ans et j'y vis en permanence depuis près de vingt ans. C'est ma maison. J'ai même pris la nationalité française : si la Grande-Bretagne quitte l'Union, je resterai un citoyen européen ! L'ironie du sort a voulu que je l'obtienne juste avant le référendum du Brexit, en 2016. Ce fut un long processus, près de deux ans : j'ai dû constituer un dossier parce que la France reste un pays très bureaucratique, faire un test de langue, être interviewé à la préfecture... mais ils ont fini par m'accepter. Les médias français avaient coutume de m'appeler "le plus Français des Ecossais", ils m'appellent désormais "l'Ecossais français". Vous croyez que le Brexit peut ne pas avoir lieu ? Je pense qu'il devrait y avoir un nouveau référendum. Il inverserait la tendance, même si je ne pense pas que la majorité en faveur du maintien serait large. Tous les sondages montrent que bien des gens se rendent compte qu'ils ont été lésés par les politiciens leur promettant monts et merveilles avec le Brexit. Le mensonge est désormais établi. Il y en a, bien sûr, qui resteront opposés à l'Europe. Mais la démographie électorale a changé et les jeunes, particulièrement, veulent rester dans l'Union. Tout nouveau deal conclu devra, à tout le moins, être soumis à un nouveau vote. Vous aviez écrit ce roman à 27 ans, mais il reste brûlant d'actualité. Il avait déjà été publié au Royaume-Uni et aux Etats-Unis en 1981, mais personne ne me connaissait à l'époque et on en a peut-être vendu 500 exemplaires. Mon éditeur britannique l'a relu et a insisté pour qu'on le publie à nouveau, tant sa thématique est redevenue actuelle, en effet. J'ai moi-même été surpris de le redécouvrir. Quand il est ressorti, il est directement entré à la deuxième place des classements de ventes. Quel regard portez-vous sur Bruxelles ? Je ne m'y étais rendu à ce jour qu'une fois, il y a quarante ans. A l'époque, je ne gagnais pas bien ma vie, je logeais dans des petits hôtels bon marché et je passais mon temps à me balader dans les rues. C'était au milieu de l'hiver, il faisait froid, gris, neigeux, comme je le décris dans le livre. Bruxelles était une ville que je situais quelque part entre Paris et Glasgow, avec cette dimension particulière d'être le coeur vibrant de l'Europe. J'ai beaucoup aimé ça. Le correspondant européen de mon journal m'a ouvert les portes du Berlaymont, du Conseil des ministres... Tout ça a énormément changé, bien sûr. Voyez-vous désormais cette ville comme un monstre bureaucratique ? Dans un certain sens, oui. Le système européen a manifestement échoué, il aurait pu être bien plus démocratique qu'il ne l'est actuellement. Le Parlement devrait jouer un bien plus grand rôle pour déterminer la législation et la Commission rester moins dominante. Mais en même temps, un ensemble de la taille de l'Union européenne doit forcément être bureaucratique, c'est inévitable. Un pays de l'étendue de la Chine, que je connais bien, ne peut fonctionner que grâce à la taille d'une bureaucratie construite au cours de deux millénaires. C'est la colle qui maintient le tout ensemble. Les enquêtes criminelles sont-elles une autre manière de décrire le monde ? Le crime est une sorte d'expérience universelle. Tout le monde aime lire de telles enquêtes, c'est immensément populaire. Quand vous écrivez ce type d'histoires, vous renvoyez au thème éternel de la guerre entre les bons et les méchants. J'essaie, moi, de faire en sorte que les bons s'en sortent toujours bien à la fin, même si c'est loin d'être toujours le cas dans la vraie vie. Le crime reflète l'intensité de la vie, il permet de plonger au plus profond de la condition humaine. De tels récits permettent de comprendre ce qui corrompt profondément les êtres : l'argent et le pouvoir, mais aussi la perte, le chagrin, le regret... Dans mon roman, un ministre est assassiné après qu'on l'a fait chanter parce qu'il menait un trafic d'armes. C'était avec l'Afrique du Sud et la Rhodésie, à l'époque, mais ce pourrait être n'importe où, n'importe quand. J'ai écrit un autre livre, en 1990, au sujet des boat-people quittant le Viêtnam : ces réfugiés fuyant l'horreur, on pourrait aussi les situer n'importe où, n'importe quand. Vous pouvez tirer une ligne à travers le temps et l'espace et retrouver les mêmes urgences.Le réchauffement climatique s'impose comme une priorité absolue. Ce thème-là vous touche ? Les manifestations des écoliers, ces derniers mois, m'ont bouleversé. Ils se battent pour modifier le monde dont ils vont hériter face à la génération actuelle de gouvernants et de dirigeants d'entreprises qui ne se soucient que de leur profit. J'ai écrit un roman, Les Disparus du phare (Le Rouergue, 2016), qui évoque, toujours sur fond d'enquête criminelle, l'impact de l'industrie pharmaceutique sur la disparition des abeilles. C'est un enjeu majeur pour notre civilisation. Trop de gens n'en sont pas conscients et publier un best-seller qui en parle permet de jouer un rôle éducatif. Je suis conscient de la force du divertissement pour conscientiser les lecteurs. Plusieurs des romans de ma série chinoise parlent des modifications génétiques et des évolutions de la science. Au moment de l'écriture, la Chine était complètement dérégulée, c'était très inquiétant d'y voir des pratiques interdites partout ailleurs. Comment expliquer le succès actuel des romans policiers ? Quand j'ai commencé à écrire des histoires de crime, elles représentaient 12 % du marché de l'édition contre 52 % pour les fictions romantiques. Aujourd'hui, la proportion s'est inversée. C'est une évolution extraordinaire. Peut-être est-ce l'expression de la face sombre de notre société ou, au contraire, le reflet d'un besoin de s'évader et de se rassurer en sachant que les bons gagnent toujours à la fin. De nombreux écrivains ont choisi ce genre parce qu'il n'a aucune frontière, il permet d'aborder tous les pans de la société, de la politique à la religion en passant par l'environnement. Le polar me permet de braquer les projecteurs sur des enjeux prioritaires, en évoquant tous les tourments de l'âme humaine. Et en voyageant dans tous les endroits de la planète. Mon prochain livre, qui paraîtra en janvier 2020, en anglais, se passera dans le sud de l'Espagne. J'ai un appartement à Estepona où je vais travailler chaque hiver, depuis une petite dizaine d'années. Il était temps pour moi d'écrire sur ce lieu, mais en dépassant les clichés des plages et de la sangria : il y a là-bas des enjeux énormes d'immigration clandestine, de plantations agricoles massives cultivées à coup de pesticides, de crimes violents... Les enquêtes criminelles me permettent d'aller au-delà de la superficialité des choses.