Lire également : "Compostelle : un chemin, mille cheminements"
...

C'est un rendez-vous que beaucoup ne veulent pas manquer. Croyants ou non, près de la moitié des personnes qui se lancent sur le chemin de Compostelle au départ du Puy-en-Velay, en Auvergne (dans le sud-est de la France), assistent à la messe de bénédiction des pèlerins. Elle est célébrée chaque jour à 7 heures dans la cathédrale Notre-Dame, l'édifice qui domine la ville, haut-lieu de l'art roman et de l'Occident chrétien. Aujourd'hui, trois prêtres officient et un choeur de jeunes filles aux voix célestes chante les psaumes. L'assemblée est en tee-shirt " technique ", short et chaussures de randonnée. Les sacs à dos volumineux et les bâtons de marche ont été déposés sur les bas-côtés. De mai à septembre, mois les plus chargés sur le chemin, 100 à 300 personnes se rendent quotidiennement à la messe des pèlerins. Ce jeudi matin d'été, elles sont moins d'une centaine alignées sur les bancs de la nef. La fréquentation de la Via Podiensis, la plus connue et la plus ancienne des quatre grandes routes jacquaires en terres françaises - surnommée la " voie royale " -, se tasserait-elle, après des décennies de croissance continue ? " Les pointes d'affluence s'observent les jours de week-end et de début de semaine, signale un vicaire. Mais il est vrai que nous voyons passer un peu moins de pèlerins cette année. Les commerçants parlent d'un "effet" Coupe du monde de football. Ils pointent aussi le mauvais temps du printemps dernier, qui a peut-être été dissuasif pour certains de ceux qui projetaient de faire le chemin. " D'autres sources font état de la montée en puissance, dans la région, de randonnées pédestres concurrentes du célèbre GR 65 reliant Le Puy-en-Velay à Saint-Jean-Pied-de-Port, à l'ouest des Pyrénées, dit " chemin de Compostelle ". Parmi ces sentiers de plus en plus fréquentés : le tour du Gévaudan, le GR 470 qui longe les gorges de l'Allier, ou encore le GR 70, autrement appelé " chemin de Stevenson " en référence à l'écrivain écossais qui, en 1878, a traversé les Cévennes en compagnie d'une ânesse. Chaque année, près de 30 000 pèlerins prennent le départ du chemin de Saint-Jacques au Puy-en-Velay, selon les estimations. Un peu plus de 3 000 d'entre eux atteignent Compostelle. Ce dernier chiffre est à prendre avec précaution, car nombre de ceux qui, à Santiago, déclarent être partis du Puy ont, en réalité, fait ce pèlerinage de mille cinq cent kilomètres sur plusieurs années. " D'où venez-vous ? Et jusqu'où irez-vous ? " interroge le prêtre africain qui, à la fin de la messe, a rassemblé autour de lui les pèlerins pour la bénédiction d'envoi. Les randonneurs venus d'autres régions de France, dont une trentaine de scouts catholiques de la région parisienne, sont majoritaires. Mais l'assistance compte aussi des Belges, des Allemands, deux Américaines de Minneapolis, une Néerlandaise de La Haye, un Japonais... Ils marcheront en solo, en couple ou en groupe. Un cyclo tchèque qui a déjà parcouru près de deux mille kilomètres depuis Prague sur un vélo lourdement chargé se risque sur les sentiers parfois très escarpés et caillouteux de la voie du Puy. De jeunes parents bretons et leurs trois enfants partent à l'aventure avec un âne chargé de bagages. Parmi la petite centaine de pèlerins présents dans la cathédrale, ceux dont l'objectif est, dès cette année, Santiago de Compostela se comptent sur les doigts d'une main. Les autres se contenteront, cet été, d'une à deux semaines de randonnée avec, assurent certains, l'intention de récidiver. Dans l'immédiat, ils vont arpenter les terres volcaniques du Velay, les gorges sauvages de l'Allier et le massif granitique de la Margeride. Plus loin, entre Lozère et Aveyron, ils traverseront les hauts plateaux désolés de l'Aubrac et la verdoyante vallée du Lot. Ce tronçon Le Puy - Conques, réputé pour la variété de ses paysages, ses cités et sites remarquables - Saugues, Saint-Alban-sur-Limagnole, Nasbinals, Aubrac, Saint-Côme-d'Olt, Espalion, Estaing, Espeyrac... - est l'un des plus appréciés des habitués du " Camino ". Avant de redescendre les 134 marches qui relient la cathédrale aux ruelles de la vieille ville, les participants défilent dans la sacristie pour faire tamponner leur crédentiale (on dit aussi " créanciale "), le carnet du pèlerin. A chaque étape du chemin de Compostelle, ils obtiendront au gîte, à la mairie, à l'office du tourisme ou dans l'église locale, un nouveau cachet, qui atteste de leur passage. Ce matin, dans la cathédrale, le tamponneur de service est un jeune ecclésiastique français de retour de Bruxelles, où il a vécu, assure-t-il, " trois belles années ". Il montre, sous une imposante statue en bois de l'apôtre saint Jacques, une urne dans laquelle on peut glisser une intention de prière pour un proche, sa famille, le monde... Un autre pèlerin en partance pourra emporter l'un de ces petits papiers. Sur celui que nous avons pioché, nous lisons l'intention d'une grand-mère qui forme le voeu que ses enfants et petits-enfants viennent plus souvent la voir. Il est temps de se mettre en route. Pas si facile car, au Puy-en-Velay, le charme de lieux chargés d'histoire retient le visiteur. Comment résister à l'envie de grimper jusqu'à la chapelle Saint-Michel d'Aiguilhe, lieu mythique de la ville, perché entre terre et ciel, sur un piton volcanique de plus de quatre-vingt mètres de hauteur ? L'évêque Godescalc, le tout premier pèlerin français à avoir rallié Compostelle, en l'an 951, a autorisé l'édification, sur cette fantaisie géologique, d'un oratoire, englobé au xiie siècle dans un monument plus vaste. Les marcheurs aiment aussi s'attarder place du Plot, coeur de la cité historique entouré de façades aux couleurs vives, ou sur le pont " tordu ", daté du xive siècle. Plus prosaïquement, il y a les provisions à acheter pour le pique-nique de midi et les indispensables réserves d'eau à emporter. Or, chaque heure perdue au départ vous contraint à devoir cheminer plus longtemps l'après-midi, quand la chaleur se fait écrasante. Dès les premiers kilomètres, les organismes mal préparés sont mis à rude épreuve : pour sortir du bassin du Puy, la route est raide. Certains marcheurs multiplient les pauses, retirent leurs chaussures pour y glisser des semelles ou enfiler des chaussettes double épaisseur. Les jours suivants, des pèlerins rencontrés à l'étape avoueront souffrir de " cloches " aux pieds ou de tendinites. Mais la bonne humeur reste de mise. " Bon chemin " est le mot le plus échangé entre pèlerins ( buen camino en Espagne). Ou encore ultreïa, cri d'encouragement à aller plus loin. Sur la ligne de crête en direction de Saint-Christophe-sur- Dolaizon, un sexagénaire efflanqué, qui se présente comme un " ami de Saint-Jacques ", aborde les randonneurs et engage la conversation. L'homme à casquette tente de les convaincre d'emprunter, pour atteindre le village de Montbonnet, un itinéraire alternatif. " Je vais vous indiquer le vrai chemin de Compostelle, le seul qui existait jusqu'au milieu des années 1980, avance-t-il. Le balisage actuel oriente à tort les pèlerins vers Saint-Christophe, une fleur faite au maire du patelin, qui y a aménagé un gîte. " Accusations fondées ? Ou divagations d'un " allumé " ? Quelques centaines de mètres plus loin, là où les deux GR se séparent, un panneau officiel prévient : " Soyez vigilants, n'écoutez pas les personnes qui vous proposent d'autres itinéraires. Vous risquez de vous égarer. " De fait, le marquage se fait rare sur le prétendu " vrai " chemin. Il faut demander sa route dans des hameaux où l'on peine à trouver âme qui vive. Mais ceux qui ont pris le risque de s'aventurer sur ce parcours alternatif sont récompensés : dans le bourg de Bains, l'église Sainte-Foy, des xiie et xiiie siècles, est un bijou qui mérite le détour. Le lendemain, après avoir traversé une lande parsemée de pins, les pèlerins découvrent Saint-Privat-d'Allier, gros village montagnard qui doit son essor au chemin. Plus loin, le belvédère de Rochegude, ancienne place forte à la frontière du Velay et du Gévaudan, fait également forte impression sur les marcheurs. Les jacquaires d'autrefois ne manquaient pas d'accomplir leurs dévotions dans la petite chapelle Saint-Jacques. Pierre et Cécile, un couple de randonneurs ardennais, cassent la croûte sur un muret. " Nous avons marché l'an dernier du Puy-en-Velay jusqu'à Compostelle, mais nous avions négligé ce tronçon-ci, expliquent-ils. La traversée du nord de l'Espagne est souvent plus monotone et offre peu de paysages d'une telle splendeur. " Pourquoi ont-ils décidé de marcher jusqu'à Santiago ? Et, après s'être infligé un tel effort, pourquoi revenir cet été sur le GR 65 ? " Le camino est une expérience de simplicité, qui renvoie à une tradition séculaire, répond Pierre. Le temps y prend une autre dimension. Dans nos vies marquées par l'exigence de rentabilité, la société de consommation et la dépendance aux réseaux sociaux, le chemin répond à un besoin de coupure et de retour à soi. " Les pèlerins dont la motivation est religieuse sont devenus largement minoritaires, révèlent les enquêtes. Et plus question de partir sur les routes pour faire pénitence, comme les jacquaires d'autrefois. Alain et Elisabeth, un couple de musiciens liégeois habitués du camino, confirme : " Le chemin de Compostelle n'a plus tellement l'image d'une rando catho. Mais qu'on ait la foi ou pas, cette itinérance prolongée favorise la quête d'intériorité et la spiritualité. " Marianne, une jeune Suissesse qui se déclare " ni chrétienne, ni croyante ", insiste plutôt sur les nombreuses rencontres, plus ou moins longues, plus ou moins marquantes, qu'elle fait avec des pèlerins de tous âges et de tous pays. " J'en retrouve certains à plusieurs reprises sur la route ou à l'étape ", raconte la jeune femme, journaliste à la Tribune de Genève. Partie à pied, fin juin, de la cité de Calvin, elle compte atteindre Santiago en trois mois et alimente régulièrement un blog avec ses chroniques, vidéos et photos (1). Les rencontres avec des habitants des localités traversées réservent, elles aussi, des surprises. Certains ont installé une buvette devant leur domicile, mettant du café et du thé à la disposition des marcheurs, qui peuvent laisser quelques sous en remerciement. Au lieu-dit Escluzels, sur les hauteurs de Monistrol-d'Allier, Robert, dit Bob, ne passe pas inaperçu, avec son chapeau de pèlerin médiéval orné de la coquille. Tout sourire, il assure être allé quatre fois jusqu'à Compostelle et dit avoir marché vingt mille kilomètres sur le chemin. Il accueille les randonneurs devant sa " boutique ", un local antédiluvien où il tamponne les crédentiales. Pour deux euros pièce, on peut lui acheter des coquilles Saint-Jacques de toutes tailles, à attacher au sac à dos. Pour dix euros de plus, vous voilà équipé d'un bâton de marche. Surtout, Bob se révèle un intarissable conteur de légendes locales. Celles liées à la chapelle troglodytique dédiée à Marie-Madeleine, nichée dans la falaise quatre cent mètres au-dessus du village, captivent ses auditeurs. Halte séculaire du pèlerinage, la grotte, bordée de coulées basaltiques et incorporée dans une chapelle au xviie siècle, aurait servi d'habitation celtique. Un cavalier aurait échappé à un accident après avoir évoqué la sainte. Pour se loger, les pèlerins ont l'embarras du choix. Renaud et Vincent, deux trentenaires sportifs originaires du Brabant wallon rencontrés à Aumont-Aubrac, ont téléchargé une application mobile " Chemin de Compostelle " sur leur smartphone. Elle indique non seulement le descriptif complet de l'itinéraire pédestre, les lieux à découvrir et les endroits où se restaurer, mais aussi les bonnes adresses où dormir. " Nous prenons le risque de réserver un hébergement le soir même, car nous n'avons pas fixé à l'avance nos étapes, avouent-ils. Si nous ne trouvons pas de gîte, nous sortons nos hamacs et dormons à la belle étoile. " D'autres marcheurs, pour qui pèlerinage ne doit pas rimer avec pénitence, font transporter leurs bagages d'étape en étape par camionnette et logent en hôtel, chambre d'hôtes ou monastère. A chaque soir son ambiance particulière. A Monistrol-d'Allier, le bar-restaurant et la déco vintage des chambres de l'auberge rappellent aux aînés les bonnes petites adresses françaises des sixties. A Saugues, ancienne place forte dominée par une imposante " tour des Anglais " du xiiie siècle, le patron d'un hôtel vieillissant propose aux pèlerins un dîner gastronomique inattendu. " Ma famille gère l'établissement depuis dix générations, confie-t-il. Moi, je vais bientôt avoir 60 ans et je n'ai pas eu d'enfants. Je compte vendre mon hôtel et entrer dans les ordres... " Au gîte du hameau Le Villeret d'Apchier, les randonneurs - des Français, des Belges, des Allemands et la blogueuse genevoise - sont conviés à partager le repas à la même table. Leurs hôtes leur font chanter en choeur une ballade jacquaire, avec accompagnement à la guitare. Au couvent de Malet, vaste complexe situé près de Saint-Côme-d'Olt, on dîne tôt, entre vêpres et complies, en compagnie de soeurs ursulines octogénaires... Et voilà déjà Conques, étape majeure de la Via Podiensis. La cité médiévale ne se livre qu'au dernier moment au marcheur venu des hauteurs boisées. La ville s'étend devant lui, gradins de toits pointus dominés par les tours de l'église abbatiale Sainte-Foy, classée au patrimoine mondial de l'humanité. Reste à faire tamponner, une dernière fois, sa crédentiale. Fin de parcours pour cette année. Et déjà une envie de repartir. Ultreïa, toujours plus loin !