Vous êtes directeur artistique du NTGent (théâtre de la Ville de Gand) depuis la saison 2018-2019. Quel bilan tirez-vous de cette période ?
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Vous êtes directeur artistique du NTGent (théâtre de la Ville de Gand) depuis la saison 2018-2019. Quel bilan tirez-vous de cette période ? Objectivement, c'est un succès absurde. On a d'excellents chiffres de fréquentation. On peut annoncer n'importe quel spectacle et c'est complet ! Lors de ma première saison, il y avait une quinzaine de productions plus difficiles à défendre, il fallait investir dans la communication. Chaque semaine se tenaient des réunions pour établir une stratégie. Maintenant, ça n'existe plus, on n'en a plus besoin. Alors qu'on propose des spectacles plus classiques, mais aussi dans des langues que personne ne parle, dans des formes nouvelles, etc. On présente un théâtre qui est non seulement avant-gardiste mais aussi populaire, avec des débats, des scandales... Je trouve ça très beau de voir qu'un théâtre démocratique peut fonctionner dans une institution classique, avec une certaine tradition. Quand j'ai affiché " théâtre de ville du futur " sur la façade, j'étais presque sûr que ça n'allait pas marcher. Il se fait que ça fonctionne mais on n'a pas encore compris tout à fait pourquoi. Ça donne de l'énergie pour continuer. A votre arrivée à Gand, vous avez publié un manifeste en dix points (1). Est-il respecté jusqu'à présent ? Oui, il est respecté, comme dans tous les partis néoléninistes (rires). Enfin, respecté et pas respecté, comme pour tous les manifestes. Celui du Dogma 95 de Lars von Trier n'a jamais été respecté à 100 %, même par lui. Mais c'est une méthodologie pour parvenir à des spectacles ouverts, avec d'autres personnes sur scène, pour que la ville revienne dans les théâtres. Entre-temps, on y a ajouté beaucoup de points, notamment sur l'écologie et la diversité au niveau institutionnel. Grâce à ce manifeste, Luk Perceval, qui normalement met en scène des textes du répertoire, a monté des créations avec une écriture de plateau qui sont, à mon avis, encore plus intéressantes. C'est plus stressant, ça demande plus d'énergie parce que ce n'est plus " du karaoké ", on doit créer des chansons. En fait, ce sont de vieilles règles qu'on a juste rappelées, après une centaine d'années de théâtre bourgeois néolibéral qui étaient une petite farce dans l'histoire du théâtre. Heureusement, cette farce est à présent terminée. Comment interprétez-vous les coupes dans le budget de la culture annoncées par le ministre-président N-VA Jan Jambon en novembre dernier à propos desquelles il semble faire marche arrière, notamment en débloquant quatre millions d'euros de subsides en janvier ? En Flandre, le secteur où il y a le plus de retour sur investissement, c'est le secteur culturel et médiatique. Si on est capitaliste, c'est logiquement dans ce secteur qu'on va investir le plus d'argent possible. Quelle peut être la raison de couper là où il y a le plus de revenus ? Ça ne peut être qu'une raison politique. Mais ce qui s'est passé, c'est que tous les artistes, tous ceux qui travaillent dans le secteur et le public ont dit non ensemble et le gouvernement a fait marche arrière. Parce que le pouvoir n'appartient pas au gouvernement, le pouvoir appartient toujours au peuple. Ici, la démocratie s'est réveillée, on a fait savoir qu'on ne voulait pas que la culture flamande soit détruite. Avant d'arriver à Gand, les arts de la scène en Flandre, c'était pour moi le paradis. Je voulais venir ici. Gand était une ville connue internationalement avant mon arrivée et elle le sera toujours quand je partirai, sauf si on coupe dans les budgets, parce que sans argent, on ne peut pas survivre, on doit aller ailleurs. Alors des artistes comme Miet Warlop ou Alain Platel s'en iront, parce que les frontières sont ouvertes. Vous qui êtes Suisse, quel regard portez-vous sur la situation politique belge actuelle, notamment sur l'absence de gouvernement fédéral ? Je crois que les dysfonctionnements de l'Union européenne précèdent et se reflètent dans ceux de l'Etat belge. C'est, comme on le sait, une construction artificielle, avec des forces nationalistes, fascistes mais aussi de gauche, une immigration importante. C'est extrêmement intéressant comme laboratoire de l'Europe. Ce n'est pas par hasard, à mon avis, si la capitale européenne se trouve au milieu de ce chaos belge. En Belgique, il y a des choses négatives, comme le salafisme, mais aussi de bonnes choses comme un certain mépris de la classe politique, le fait de prendre les choses en main, les mouvements populaires. C'est quelque chose qui est très fort ici et qui, pour moi, est la vraie idée libérale de la démocratie. Le peuple est toujours éveillé. On peut faire très facilement scandale ici, il y a toujours des gens intéressés, qui ont une opinion sur tout. Beaucoup de gens m'écrivent, pour tout et n'importe quoi. C'est pour ça que je fais du théâtre : j'aime travailler avec les artistes, mais aussi avec le public au sens large et je trouve ça plus simple ici que dans des pays plus calmes, plus organisés. C'est aussi très intéressant en Russie, où les opinions se confrontent de manière assez directe, mais je ne peux plus entrer dans le pays depuis 2013, depuis Le Procès de Moscou (NDLR : un tribunal fictionnel sur la liberté d'expression, faisant écho au procès du groupe féministe punk Pussy Riots). Ici, c'est un peu comme en Russie, mais on ne risque pas de perdre son visa (rires). Votre dernier spectacle, Familie (2), évoque le suicide collectif d'une famille qui a eu lieu à Calais en 2007. Pourquoi avoir choisi ce fait divers ? C'est un alibi, comme Madame Bovary pour Flaubert afin de parler de la bourgeoisie. Personne ne connaît la cause de ce suicide, c'est un mystère. Il n'y a pas d'histoire d'adultère, de vengeance, il n'y a rien. Pour moi, c'est évidemment une critique de notre façon de vivre. Notre civilisation est arrivée à une fin matérielle. La génération de mes enfants ne pourra plus vivre comme la mienne et devra payer. On constate que tout ce qu'on nous a raconté depuis une dizaine de générations est faux. On a détruit la planète et on ne sait pas pourquoi. Un autre élément important est que dans Familie, il y a des adolescents sur scène. L'adolescence est un âge existentialiste : on sort de l'enfance, on n'est pas encore adulte, on ne sait pas qui on est. C'est comme notre société : on a perdu la naïveté qu'on avait encore il y a trente ans. Quand j'étais adolescent, soit on envisageait de faire une belle carrière, soit on était grunge, no future, mais tout était dans la même logique. Vous pouviez être dans la révolte ou dans le conformisme par rapport au système mais le système allait toujours continuer. C'était d'une naïveté totale. Aujourd'hui, on a perdu cette naïveté. Quelque chose est fondamentalement faux et mort. C'est de cela que je voulais parler. Un autre point est que je voulais faire une pièce absolument banale. Faire du théâtre comme un film de Chantal Akerman, comme Jeanne Dielman. Que l'on regarde seulement comment les gens vivent et, parce qu'on sait comment ils vont mourir, on les regarde différemment. Et là on commence à voir la beauté, les petites choses qu'on a oubliées. La beauté derrière tous les péchés du consumérisme. Qu'est-ce que vous dites à vos enfants à propos de leur futur ? Gramsci a dit : " Je suis pessimiste avec l'intelligence, mais optimiste par la volonté. " Ce que je leur dis, c'est de s'engager, de faire des choses importantes. Je les emmène à des manifestations. Par exemple, une manifestation contre la destruction d'une forêt près de Cologne, où je vis, pour y extraire le charbon. La forêt n'a pas été détruite parce qu'on y a trouvé une espèce rare d'oiseau nocturne. Mes enfants ont compris que si on bouge, on peut changer les choses. Votre projet de monter l' Antigone, de Sophocle, en Amazonie a-t-il un objectif écologique ? Oui, l'Amazonie pose évidemment une question écologique. Si cette forêt disparaît, c'en est fini de notre pauvre petite planète. Lors d'un festival à São Paulo, j'ai rencontré des membres du Mouvement des sans-terre et ils m'ont proposé de monter un projet avec eux. J'ai pensé à Antigone : Antigone est une terroriste indigène qui s'oppose à la raison d'Etat, incarnée par Créon. Le capitalisme contre les autochtones... Des gens qui disent : non, on ne veut pas être dans votre système, car votre système, c'est la mort. L'impérialisme grec n'est pas différent de l'impérialisme capitaliste. C'est pour cela qu'on joue encore cette pièce de Sophocle : ces questions nous concernent toujours. Notre choeur : les survivants d'un massacre perpétré contre des paysans. Il y a eu beaucoup de morts dans le nord du pays. Quant à l'état de l'Amazonie, on constate que de nombreux fleuves s'y assèchent, ce qui n'était encore jamais arrivé depuis les débuts de l'humanité. Il existe actuellement des projets d'exploitation des réserves de fer dans le sous-sol de l'Amazonie. Des projets d'industries immenses, comme dans les années 1930 sous Staline en Sibérie. La résistance s'organise contre ces projets de destruction qui assureraient une vingtaine d'années de plus de richesses pour une petite élite. C'est une lutte écologique et économique.