Il semble se propager en Italie le sentiment d'un temps nouveau. D'un temps où les préjugés et les haines viscérales se baladent en plein jour, fiers de leur bel effet. D'un temps où l'outrage à l'étranger, au noir, au juif, à l'opposant, à la femme, à l'homosexuel est autorisé par ce que l'obscur tumulte des consciences peut produire de plus nauséabond. Quelques exemples : À Salerno, un jeune africain se fait insulter par une vieille femme dans un couloir d'hôpital : "Rentre chez toi. Va crever en Afrique." A Turin, un homosexuel de 53 ans est passé à tabac dans son immeuble par une horde ensauvagée de voisins au cri de : "Sale pd, on va te tuer." A Rome, un enseignant est agressé en plein jour parce que des inscriptions en yiddish sont visibles sur son sac à dos.

Un réel venimeux, violent et conflictuel est à l'oeuvre en Italie

Il est indéniable qu'une sorte de débordement d'un réel venimeux, violent et conflictuel est à l'oeuvre en Italie, dans un contexte d'indifférenciation généralisée des valeurs et des comportements, au motif qu'il est compréhensible, en période de réelles souffrances individuelles et collectives, d'exhiber ses viscères au grand jour. De faire de l'Autre un défouloir. Fini, en quelque sorte, le temps de la honte. Tout peut se dire.

Voilà pourquoi Matteo Salvini, ministre de l'Intérieur, peut afficher ouvertement sa proximité avec des mouvements néofascistes. Avec les milieux hooligans les plus durs. Son admiration pour Benito Mussolini. Voilà pourquoi, Lorenzo Fontana, ministre de la Famille, peut revendiquer fièrement sa misogynie, son hostilité aux juifs, aux homosexuels, aux francs-maçons. Voilà pourquoi l'arrêt de la Cour d'Appel d'Ancône, réformant la condamnation à 5 et à 3 ans de prison de deux violeurs au motif que leur victime était bien trop masculine et bien trop peu avenante pour leur apparaître tel un objet d'attraction sexuelle, suscite une volée de commentaires positifs. Comment considérer autrement l'"expérimentation pédagogique" d'un enseignant de Foligno, en province de Pérouse, plaçant un élève noir face à la fenêtre et demandant à ses petits camarades d'en observer la laideur des traits ? La décision de la municipalité de Lodi d'exclure les enfants extracommunautaires de ses cantines scolaires ? La déclaration de la journaliste Maria Giovanna Maglie, proche de Matteo Salvini, à l'attention de Greta Thunberg, la jeune Suédoise de 16 ans devenue l'icône de la lutte environnementale : "Si elle n'avait pas été atteinte d'autisme, cette petite, je l'aurais écrasée avec ma voiture."

Cette haine de l'Autre est-elle nouvelle ? A-t-elle été rendue possible par l'avènement au pouvoir de la Ligue du Nord et du Mouvement Cinq Etoiles ? Bien sûr que non ! Qu'a fait Silvio Berlusconi début des années 1990, si ce n'est dédouaner la Ligue du Nord, ouvertement xénophobe, d'Umberto Bossi, et le Mouvement Social Italien néo-fasciste de Gianfranco Fini ? Relever les déclarations racistes, homophobes, misogynes ou assimilant l'opposant politique à un ennemi à abattre sous l'ère berlusconienne demanderait plusieurs semaines de travail tant elles furent nombreuses.

Matteo Salvini et Luigi Di Maio sont, en ce sens, les héritiers parfaits de l'ère berlusconienne. De même, qu'a fait la gauche démagogue de Matteo Renzi, en plus d'avoir abandonné à son triste sort les classes socialement et économiquement défavorisées, en plus d'avoir laissé se créer des ghettos d'immigrés où nul n'ose plus entrer dans les périphéries romaine, milanaise, turinoise, etc - si ce n'est manquer à son devoir élémentaire de radicalité morale en gouvernant avec cette droite aujourd'hui hégémonique, au nom du réalisme politique ?

Ce qui a changé, entre-temps, c'est que les élèves ont dépassé les maîtres. Les rapports de force se sont inversés. En quelques années à peine, la droite berlusconienne a été vampirisée par la Ligue salvinienne, qui, à son tour, a vampirisé en moins d'un an une bonne partie de l'électorat du Mouvement Cinq Etoiles. Ce qui est en cours aujourd'hui, dans le chef de Matteo Salvini, vrai leader du gouvernement, c'est l'application d'une stratégie de tension politique en vue d'imposer, en réaction à un phénomène de peur exacerbée de l'Autre et de conflit de tous contre tous, son personnage de Lider Maximo, seul garant possible de l'ordre et de la sécurité.

Le mécanisme est assez simple : renforcer cette peur chez ceux qui la ressentent. L'insinuer chez ceux qui ne l'éprouvent pas encore. Alors bien sûr, les antidotes existent. De nombreux actes d'altruisme et d'entraide sont à relever quotidiennement. Mais les condamnations s'avèrent de moins en moins nombreuses et sont de plus en plus marginalisés. Réduites à des sursauts dérisoires de bien-pensance. Car quand faiblissent les forces morales qui s'opposent à la manifestation d'une agressivité ambiante, l'homme a une fâcheuse tendance à se rabattre sur la horde. Si nous possédons une tendance pacifique à nous associer, à cohabiter harmonieusement afin de nous sentir plus "homme", notre constitution psychique se caractérise également par un penchant très net à nous séparer de l'Autre, à en faire la cause de tous nos maux. Les écrits de Kant et de Freud sont là pour en témoigner.

Or la politique n'est pas que forme. Elle n'est pas que règle. Avant toute autre chose, elle est un mécanisme d'éducation publique. Un ressenti. Autrement dit, une histoire de sentiment. Si son action pédagogique est dépourvue de tout sens de la communauté, quels que soient les visions idéologiques et les moyens choisis pour la mettre en oeuvre - gauche, droite, centre, peu importe -, l'instinct social, à terme, prêtera le flanc aux pires aventures possibles. Ce n'est qu'une question de temps. Aucun régime de liberté ne peut en effet survivre s'il ne règne chez ses membres une large dose de vertu. L'union de Berlusconi et du renoncement de la gauche ont enfanté Matteo Salvini. Quel sera le fruit de l'accouplement de Matteo Salvini et de la complicité apathique de Luigi Di Maio ?