Ni la réalité de l'enquête ni la comparaison avec d'autres affaires n'accréditent cette thèse. Mais cette suspicion récurrente est alimentée par ce particularisme du droit français qui veut que les procureurs de la République sont nommés par décret présidentiel et qu'ils devaient, jusqu'à l'adoption de la loi Taubira en 2013, se plier à d'éventuelles instructions du ministre de la Justice dans des affaires individuelles.
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Ni la réalité de l'enquête ni la comparaison avec d'autres affaires n'accréditent cette thèse. Mais cette suspicion récurrente est alimentée par ce particularisme du droit français qui veut que les procureurs de la République sont nommés par décret présidentiel et qu'ils devaient, jusqu'à l'adoption de la loi Taubira en 2013, se plier à d'éventuelles instructions du ministre de la Justice dans des affaires individuelles. Jean-Luc Mélenchon n'est pas le premier à faire vibrer la fibre complotiste pour détourner l'attention de ses malversations présumées. François Fillon l'avait usée jusqu'à la corde pour galvaniser ses supporters en nourrissant l'espoir qu'il accéderait au deuxième tour de la présidentielle de 2017. Cependant, la croisade du leader de La France insoumise atteint, par sa virulence et la multiplication de ses cibles, un niveau inégalé au point de questionner sa fidélité aux institutions démocratiques, comme l'avait déjà suggéré sa difficulté à reconnaître la légitimité du président Macron. Ainsi, l'enquête sur les surfacturations a donné une nouvelle occasion au leader de La France insoumise et à son entourage d'en rajouter une couche dans leur détestation des médias. Des reporters de Radio France, " média mainstream ", ont ainsi été traités tantôt de " pseudo-journalistes d'investigation ", tantôt d'" abrutis ". D'autres, de Médiapart, pourtant " média alternatif ", sont poursuivis en justice pour divulgation du secret de l'instruction. L'attitude de Jean-Luc Mélenchon, à l'instar de celle d'un Donald Trump voire de celle d'un Emmanuel Macron, participe d'une stratégie de polarisation délétère que l'historienne belge Marie Peltier, dans son essai Obsession, juge avoir atteint son paroxysme : " D'une part, ce qui est perçu comme le discours "officiel" - porté dans l'imaginaire collectif par "les médias" et "les politiques" -, largement ressenti comme oppressif et condescendant, et d'autre part ce qui se définit comme la posture "alternative" qui se targue de donner "l'autre version" des faits, celle que le pouvoir tenterait à tout prix d'étouffer. " C'est à leur corps défendant que les journalistes sont pris dans cette hystérie obsessionnelle. Plutôt individualistes, ils n'ont pas une propension à être serviles et à servir une pensée unique. La concentration parmi leurs employeurs est une réalité. Mais elle n'exclut pas - encore - une salutaire diversité. A côté de la perte de reconnaissance qui les frappe d'année en année, c'est surtout la déperdition de la lecture et le détournement des lecteurs vers d'autres distractions sociales qui les menacent. Rappelez-vous cette anecdote éloquente contée par Roberto Saviano dans son interview au Vif/L'Express du 18 octobre. A quelqu'un qui interrogeait Matteo Salvini à propos des révélations d'un article de l'écrivain antimafia sur ses accointances avec la 'Ndrangheta, le ministre italien de l'Intérieur répondit : " Qui a encore le courage de lire deux pages entières (d'un journal) ? ". Ce cynisme est, pour un journaliste, à la fois désespérant - parce que le constat de Salvini n'est pas infondé - et motivant - parce que la réflexion de ce chantre de l'illibéralisme démontre a contrario l'importance du journalisme pour la vitalité de la démocratie.