Nous sommes le 4 octobre 1999. Bernard Buffet vient de terminer sa sieste et s'apprête à rejoindre son atelier planté au milieu de sa propriété de 40 hectares perdue dans le sud de la France. Avant de la quitter, il dit à Annabel, son épouse et sa muse, qu'il aimerait qu'elle lui prépare une omelette aux herbes pour le dîner. Quelques heures plus tard, le peintre est retrouvé mort asphyxié dans le corridor de son atelier, la tête emballée dans un sac en plastique et dont sa célèbre signature recouvre toute la surface. C'est Annabel qui le retrouvera. Elle déclarera avoir ouvert le sac avec les petits ciseaux qu'il utilisait pour tailler sa barbe et expliquera qu'elle n'avait pas vu le visage de son mari aussi serein et souriant depuis longtemps.
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Nous sommes le 4 octobre 1999. Bernard Buffet vient de terminer sa sieste et s'apprête à rejoindre son atelier planté au milieu de sa propriété de 40 hectares perdue dans le sud de la France. Avant de la quitter, il dit à Annabel, son épouse et sa muse, qu'il aimerait qu'elle lui prépare une omelette aux herbes pour le dîner. Quelques heures plus tard, le peintre est retrouvé mort asphyxié dans le corridor de son atelier, la tête emballée dans un sac en plastique et dont sa célèbre signature recouvre toute la surface. C'est Annabel qui le retrouvera. Elle déclarera avoir ouvert le sac avec les petits ciseaux qu'il utilisait pour tailler sa barbe et expliquera qu'elle n'avait pas vu le visage de son mari aussi serein et souriant depuis longtemps. Depuis 1997, Buffet se savait atteint de la maladie de Parkinson, un mal qui le condamnait à plus ou moins brève échéance à ne plus pouvoir tenir un pinceau. Lui, l'artiste qui ne se sentait plus capable de vivre s'il ne pouvait plus peindre. Au moment de se donner la mort, il avait 71 ans et venait juste d'expédier sa dernière série de tableaux à Maurice Garnier, son fidèle galeriste parisien. Son exposition annuelle était prévue pour le mois de février. Une ultime série de 24 toiles numérotées qui n'avait pour autre titre et sujet que " la mort " mais dont aucune, pourtant, n'était son dernier opus. Dans son atelier, en effet, au milieu des châssis, des tableaux et des tubes de peinture, on découvre sur son chevalet la toile qu'il venait d'achever, Tempête en Bretagne, une oeuvre sombre et tragique qui lui évoquait les souvenirs des vacances passées chaque été en Côtes-d'Armor. Si Annabel l'avait déjà entendu dire qu'il ne voulait pas connaître l'an 2000, elle n'imaginait pas qu'il oserait lui faire ça, à elle, dont la maman s'était suicidée alors qu'Annabel avait 6 ans à peine. Elle lui en veut de lui jouer à son tour cette mauvaise scène et ne lui pardonnera jamais de l'avoir abandonnée. Alors, pour encaisser et noyer sa peine, elle se remet à boire. Pourtant, le couple avait réussi des années plus tôt à se sortir des affres de l'alcoolisme mais Bernard désormais parti, à quoi bon continuer à vivre ? Non, plutôt survivre, en se tuant à petit feu ; le suicide n'étant pas une option pour cette fille et veuve de suicidés. Annabel décèdera le 5 août 2005 mais, pour l'heure, en ce mois d'octobre 1999, elle s'envole pour le Japon où elle dispersera les cendres de son époux, conformément à ses dernières volontés : c'est à Surugadaira, au pied du mont Fuji, dans le jardin du musée qui lui est consacré, que le peintre a décidé de reposer pour l'éternité. Un musée Bernard Buffet au Japon, le fait a de quoi étonner. Il est vrai qu'aucun artiste n'a jamais été autant conspué de son vivant par son propre pays. Méprisé par les musées français, honni par André Malraux ou Claude Pompidou qui donnaient le la en matière de bon goût artistique, Buffet ne sera jamais exposé dans les hauts lieux français de l'art. Même si Aragon, Giono ou Simenon l'encensaient, même si Andy Warhol le qualifiait de " the last famous painter ", même si le Time ou le Spiegel lui offraient la Une de leurs magazines et qu'à 46 ans, Buffet était classé premier au hit-parade des plus grands peintres de l'après-guerre... Non, en France, personne ne l'aime, ou seulement le " petit peuple " et quelques originaux. Cruel destin que celui de cet homme considéré à l'époque comme l'artiste français le plus connu à l'étranger. Dans l'Hexagone, on raillait " le Raphaël des pauvres ", " le peintre des concierges " ou " Bernard Buffet froid ", comme le surnommait Dali, jamais avare d'une saloperie. En réalité, il semble que peu de personnes tolèrent qu'il soit né dans la misère et se retrouve millionnaire à 30 ans à peine. Car l'enfance et la vie de Buffet ne peuvent être dissociées de son oeuvre, un talent triste et grave, des couleurs grises qui reflètent le parcours d'un enfant élevé pendant la Seconde Guerre mondiale, un chat malingre qui assiste aux rafles et à la déportation des juifs du quartier avant d'observer les répressions sanglantes de la Libération. Lui voulait être peintre depuis qu'il avait 8 ans, alors il chapardait les draps usés de sa grand-mère pour en faire des toiles et peignait inlassablement dans l'appartement de sa maman, dans le quartier parisien des Batignolles. A 15 ans, alors qu'il n'en a pas encore l'âge, l'Académie des beaux-arts s'incline et lui permet de suivre les cours de peinture. Une scolarité vécue en partie pendant la guerre et qu'interrompra la mort de sa mère, l'un des grands drames de sa vie, l'autre ayant été la démission du père, parti en abandonnant sa famille quelques années plus tôt. En 1945, la guerre est finie et les expositions reprennent de plus belle, on crée de nouveaux prix, de nouveaux salons, la jeune génération est là, toute prête à conquérir Paris. C'est la génération Françoise Sagan... Buffet expose et séduit des artistes comme Derain mais, surtout, des marchands qui, toute leur vie, défendront son talent. A 20 ans, Bernard Buffet décroche le prix de la critique et épouse au passage une camarade de classe. Si le couple divorce un an plus tard, le succès du peintre, lui, ne faiblira pas. Dans cette période de l'après-guerre, si l'on a posé les armes, le petit monde de l'art s'entredéchire entre ceux qui revendiquent " de reprendre tout à zéro " et ceux qui défendent le retour au " travail de la main ". Abstraction contre figuration, le grand débat, les modernes contre les anciens et c'est tout naturellement " les abstraits " qui tiennent le haut du pavé. Buffet milite pour l'école de la nouvelle peinture figurative et crache sur l'abstraction. S'il est régulièrement exposé dès ses jeunes années, le grand tournant aura lieu en 1950 quand, attablé dans un café de Saint-Germain-des-Prés, il rencontre Pierre, un jeune homme qui travaille chez un libraire rue de Seine. Pierre Bergé a 19 ans, Bernard Buffet 21, leur histoire d'amour durera huit ans. Bergé a déjà son flair légendaire et le talent nécessaire pour faire exploser le génie de ses amants. Bientôt, il s'autoproclame le manager de Buffet et gère sa carrière. Durant ces huit années, ils vivront en Provence, dans une maison que leur prête Jean Giono d'abord, avant de s'installer dans la leur. Pour résumer cette période de bonheur partagé, Bergé confiera : " Durant ces huit années, nous n'avons jamais pris un repas séparés. " Buffet accumule les millions, s'achète deux Rolls-Royce Silver, expose Rive droite et le public l'encense, les médias le starifient, à l'image de Brigitte Bardot ou d'Yves Saint Laurent, tous ces beaux jeunes gens qui incarnent le renouveau de Paris. Si l'on absout Bardot de poser dans Paris Match, pour un artiste qui peignait la misère et le désespoir, la pilule passe mal. D'autant que Buffet a déjà signé plus de toiles à 30 ans qu'un Renoir mort à 79 ans. On vient d'ailleurs de lui dédier une grande rétrospective où du petit-bourgeois à la coiffeuse, le Tout-Paris se presse. La gloire absolue mais qui entraînera sa disgrâce tant Buffet produit, duplique, réplique et décline même certains de ses tableaux en posters ou en ornementations de boîtes de chocolats. Côté vie privée, sa relation fusionnelle et passionnée avec Bergé s'apprête à être ravagée par l'arrivée d'Yves Saint Laurent, alors jeune directeur artistique chez Dior, un éphèbe dont Bergé tombe éperdument amoureux. Pierre quitte Bernard le soir du second défilé d'Yves à la tête de Dior. A la fin de sa vie, Bergé lâchera ne s'être jamais pardonné son inélégance dans la rupture, de s'être " si mal comporté " à l'égard de son premier grand amour et désormais ex-amant. Mais la vie est bien faite et en véritable petite coqueluche parisienne, Buffet part se changer les idées à Saint-Tropez, un petit port devenu the place to be depuis que Roger Vadim y a tourné Et Dieu créa la femme. C'est là qu'il succombe devant Annabel, une jeune modèle, un peu chanteuse, un peu écrivaine, qui traîne ses 30 ans sur la Côte d'Azur en ce beau mois de juillet de 1958. Le coup de foudre est immédiat et le mariage sera célébré six mois plus tard. Depuis Annabel, si les sujets des toiles de Buffet restent tragiques, sa palette se fait plus colorée. Le peintre voue une série à sa femme et la prend même pour modèle lorsqu'il réalise sa série sur les toreros. Pour mesurer la gloire qui est la sienne alors, reprenons cette anecdote selon laquelle Bernard et Annabel déjeunaient dans le même restaurant que Picasso et ses enfants. Fascinés par le peintre, Claude et Paloma s'empressèrent de lui demander un autographe. Picasso, qui jalousait déjà la notoriété de son concurrent, ne le supporta pas et quitta les lieux en plein repas. Il faut dire que " le jeune " vendait ses toiles au même prix que celles du maître espagnol, alors qu'il avait 47 ans de moins. Sans compter que Buffet a, lui aussi, des admirateurs qui le collectionnent aux quatre coins du monde. Des gens très riches, comme ce banquier japonais tombé raide devant sa peinture. Kiichiro Okano, c'est son nom, découvre le peintre français en 1963 lors d'une rétrospective de son oeuvre au musée d'art moderne de Tokyo. Pendant dix ans, il lui achète une dizaine de toiles par an, avant de lui faire construire un beau grand musée en 1973. Tellement timide, tellement impressionné, tellement sauvage, Buffet mandatera Annabel pour l'inauguration, tellement il avait peur de rencontrer ses plus grands fans. Mis à part son galeriste, chez qui il expose avec régularité chaque année, Paris continue à lui tourner le dos, sans compter que la crise ne va pas arranger les affaires. Commence alors un chemin de croix pour l'artiste qui s'emmure dans sa propriété en s'enivrant plus que de raison. Finalement, c'est par l'étranger que viendra la rédemption : l'Europe, les Etats-Unis, la Russie, le Japon, tout le monde veut un Buffet chez soi. Même le Vatican lui commandera une dizaine de toiles. Si le peintre en souffre, l'homme - peu généreux en confidences - ne s'étend pas sur le sujet. Annabel brisera bien plus tard le secret : son mari était mortifié de la non-reconnaissance de son oeuvre en France, une indifférence méprisante qui, selon elle, aurait fini par emmurer Buffet dans sa solitude créatrice. Tout au plus intégrera-t-il l'Académie des beaux-arts et recevra-t-il, quelques années avant sa mort, la Légion d'honneur. Aujourd'hui encore, si des oeuvres de Bernard Buffet ont par legs et donations intégré les réserves du musée d'art moderne de Paris, l'establishment intellectuel du petit et grand milieu de l'art ne commence que timidement à s'intéresser à lui.