Il n'allait pas laisser passer une telle occasion. Le 2 juillet dernier, Leoluca Orlando, maire de Palerme, a profité d'une manifestation de soutien à Carola Rackete, capitaine du navire Sea-Watch 3 poursuivie par la justice italienne, pour régler ses comptes avec son ennemi favori, Matteo Salvini. " Il est inacceptable, a-t-il tempêté devant la foule conquise, que le ministre de l'Intérieur ait, par son comportement, empêché la commandante d'effectuer son devoir : sauver des personnes en danger et les emmener dans un port sûr. "
...

Il n'allait pas laisser passer une telle occasion. Le 2 juillet dernier, Leoluca Orlando, maire de Palerme, a profité d'une manifestation de soutien à Carola Rackete, capitaine du navire Sea-Watch 3 poursuivie par la justice italienne, pour régler ses comptes avec son ennemi favori, Matteo Salvini. " Il est inacceptable, a-t-il tempêté devant la foule conquise, que le ministre de l'Intérieur ait, par son comportement, empêché la commandante d'effectuer son devoir : sauver des personnes en danger et les emmener dans un port sûr. " Rencontré quelques jours plus tard, dans son bureau du palais Pretorio, au coeur de Palerme, l'édile ne décolère pas. " C'est une honte d'avoir un tel ministre ! " Le 9 août, quelques jours avant le début de la crise gouvernementale, il récidive et envoie une lettre ouverte aux chefs d'Etat européens pour leur demander de lancer une procédure d'infraction contre l'Italie. Le motif ? La violation de l'article 2 sur les droits fondamentaux. " Aujourd'hui, précise-t-il, les migrants sont comme les juifs des années 1930 : les premiers à être attaqués et persécutés. " A 71 ans, Leoluca Orlando n'a rien perdu de son mordant. " En janvier, ajoute-t-il, Salvini voulait envoyer l'armée en Sicile pour m'empêcher d'accueillir les migrants. J'attends toujours qu'il vienne m'arrêter ! " Le rire est rocailleux, l'oeil pétillant. Il faut plus que quelques saillies populistes pour impressionner un homme qui a si longtemps côtoyé la mort. " J'ai été le politicien le plus protégé d'Italie, raconte-t-il. Député, j'étais escorté par trois gardes armés de mitraillettes jusque dans l'enceinte du Parlement. La Mafia avait juré ma perte. " Alors, les rodomontades de Salvini... Son premier combat date des années 1980. Il est alors professeur de droit constitutionnel, " le plus jeune d'Italie ", aime-t-il à souligner. Il est aussi conseiller juridique de Piersanti Mattarella, le frère de l'actuel président de la République. A cette époque, Piersanti Mattarella est le président de la région Sicile et il dérange le pouvoir criminel, à l'apogée de sa puissance. Le 6 janvier 1980, il est abattu dans la rue. Leoluca Orlando assiste à l'agonie de son ami. " J'aurais pu retourner à l'université, mais j'ai décidé de reprendre le flambeau. " Elu maire de Palerme en 1985 au sein de la Démocratie chrétienne, alors le plus important parti d'Italie, Leoluca Orlando engage une lutte sans merci contre la corruption. Durant ces années de sang, la lutte entre l'Etat et la Pieuvre est féroce. En 1992, les juges Paolo Borsellino et Giovanni Falcone sont assassinés par Cosa Nostra, puis, l'année suivante, Don Puglisi. Dans son centre social, ce prêtre accueillait des enfants des rues, qui servaient traditionnellement de main-d'oeuvre à la pègre. " Par la prière, il leur enseignait d'autres valeurs que celles du crime organisé, raconte le maire. La Mafia l'a tué, car elle le craignait plus que la police. " A son tour, l'édile utilise l'arme de la culture. Il réhabilite le centre-ville, qui conservait les stigmates des bombardements de 1943. Longtemps fermé, le théâtre Massimo rouvre ses portes en 1997, tandis que le centre historique est rendu aux habitants. En 2015, l'architecture arabo-normande est classée au patrimoine mondial par l'Unesco. Trois ans plus tard, Palerme est nommée capitale italienne de la culture. " En fin de compte, nous pouvons dire merci à la Mafia, poursuit-il. Jamais les Siciliens ne l'auraient rejetée si elle n'avait montré une telle violence... " Aujourd'hui, Cosa Nostra est retournée dans l'ombre. On la dit affaiblie, mais elle n'en continue pas moins à pratiquer le pizzo, la dîme prélevée aux commerçants. Et elle réapparaît sous d'autres formes. " Je me retrouve face à une autre Mafia, celle des réseaux de passeurs ", fulmine Leoluca Orlando. Sait-il, au fait, combien de migrants ont trouvé refuge à Palerme ? " Je ne vois aucune différence entre ceux qui sont nés ici et ceux qui y vivent, élude-t-il. Ne sommes-nous pas tous des immigrés ? " Et de montrer, de l'autre côté de la place, les bulbes arabes rouge garance et les ogives normandes de l'église San Cataldo, syncrétisme réussi des différentes influences qu'a connues la Sicile. Pour intégrer les milliers de réfugiés, il leur a donné la parole. En 2013, il a créé, au sein de la mairie, un conseil de la culture, composé de 21 étrangers. Objectif ? " Les faire participer à la vie de la cité ", répond celui qui voudrait ériger le principe de mobilité internationale en droit universel. Palerme ne signifie-t-il pas " havre " en grec ancien ? Combien de temps la population va-t-elle encore suivre son charismatique sindaco (" maire ") ? A rebours de la ligne anti-immigration de Salvini, la politique d'accueil d'Orlando a, jusqu'à présent, remporté tous les suffrages. N'a-t-il pas été réélu en 2016 pour la sixième fois ? Pourtant, ce discours d'ouverture et de générosité fait de plus en plus figure d'exception. Poursuivi par la justice pour avoir aidé des étrangères déboutées du droit d'asile à rester en Italie, en organisant notamment des mariages de convenance, Domenico Lucano, maire " promigrants " de Riace, petite commune de Calabre, a été sèchement battu par la Ligue, le parti de Matteo Salvini, lors des dernières élections municipales, le 26 mai. Même Giusi Nicolini, iconique mairesse de Lampedusa, qui avait eu, il y a quelques années, les honneurs du pape et de Barack Obama pour son action en faveur des réfugiés, n'est arrivée qu'en troisième position, en juillet 2017. L'onde de choc Salvini pourrait-elle atteindre les côtes siciliennes ? Certains signaux le laissent croire. Plus de 500 000 familles siciliennes sont touchées par la pauvreté, tandis que " le risque d'exclusion sociale concerne désormais la moitié de la population ", selon la Commission européenne. " La politique d'accueil de l'île est largement portée par Leoluca Orlando et sa personnalité solaire, témoigne l'un de ses anciens adjoints, qui préfère rester anonyme. Lui survivra-t-elle ? Son mandat prend fin dans deux ans, mais il n'a pas du tout préparé sa succession. " Lui-même n'y songe pas. " Les Palermitains sont d'accord avec ma politique, sinon je n'aurais jamais été réélu, dit-il. Concernant Salvini, je ne vois pas le problème. Les Italiens ne lui ont pas donné de majorité, n'est-ce pas ? L'Europe a dit non au populisme. Les institutions résistent et les règles européennes, notamment en matière financière, nous ont pour l'instant empêchés de voir émerger un nouveau Mussolini. "Charles Haquet, avec Vanja Luksic.