Marc Roche, correspondant du quotidien Le Monde à Londres pendant vingt-cinq ans, publie Le Brexit va réussir (1), livre dans lequel il affirme sa conviction que la sortie de l'Union européenne, actée par le référendum du 23 juin 2016, sera bénéfique au Royaume-Uni. Le journaliste en était pourtant un opposant résolu, à l'instar de la plupart des personnes de son milieu. Son revirement reflète la prise de conscience d'une Angleterre plus inquiète pour son avenir que séduite par le cosmopolitisme. Marc Roche est d'ailleurs persuadé que même la reine Elizabeth est favorable au Brexit. Le tropisme souverainiste des trois piliers de son règne, " l'aristocratie des champs ", l'armée et l'Eglise anglicane, l'y prédisposeraient, pense-t-il. Rencontre.
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Marc Roche, correspondant du quotidien Le Monde à Londres pendant vingt-cinq ans, publie Le Brexit va réussir (1), livre dans lequel il affirme sa conviction que la sortie de l'Union européenne, actée par le référendum du 23 juin 2016, sera bénéfique au Royaume-Uni. Le journaliste en était pourtant un opposant résolu, à l'instar de la plupart des personnes de son milieu. Son revirement reflète la prise de conscience d'une Angleterre plus inquiète pour son avenir que séduite par le cosmopolitisme. Marc Roche est d'ailleurs persuadé que même la reine Elizabeth est favorable au Brexit. Le tropisme souverainiste des trois piliers de son règne, " l'aristocratie des champs ", l'armée et l'Eglise anglicane, l'y prédisposeraient, pense-t-il. Rencontre. Qu'est ce qui a motivé votre revirement d'opposant à partisan du Brexit ? Je suis né avec les institutions européennes et mes parents m'ont toujours enseigné que l'Union européenne offrait la garantie d'éviter une nouvelle guerre. Quand je suis arrivé au Royaume-Uni en 1985 et puis au fil des ans, j'ai pensé qu'il y avait le meilleur statut, un pied dedans, un pied dehors. J'étais un remainer de coeur. Je suis devenu un brexiter de raison parce que je me suis trompé. Je ne me suis pas rendu compte de la désaffection du pays profond (hors Londres, les villes universitaires, l'Ecosse et l'Irlande du Nord) envers la libre circulation des Européens, particulièrement de l'est. Le vote pour le Brexit a été un vote xénophobe. Et j'en ai tiré les leçons. Grâce au Brexit, le Royaume-Uni a peut-être l'occasion de changer de paradigme : rester en Europe mais pas dans l'Union européenne et embrasser un destin planétaire. Vous évoquez la question de l'identité britannique comme motivation du Brexit. Comment se traduit-elle ? Le vote pour le Brexit n'est pas essentiellement le signe d'un repli sur soi, d'un retour à la souveraineté ou d'une résurgence des valeurs anciennes. Une partie des minorités africaines, indo-pakistanaises et antillaises ont voté en faveur de la sortie de l'UE parce qu'elles vivaient mal l'afflux sans entraves des Polonais dont certains n'étaient pas du tout habitués à la diversité culturelle. Ces minorités ont nourri une peur de la concurrence, infondée parce que les Européens de l'est ne briguaient pas les mêmes jobs. Et à cette crainte se sont conjugués, à partir de 2010, les effets de la politique d'austérité, la réduction des dépenses publiques, l'engorgement des hôpitaux et des écoles et le problème accentué du logement. Un Brexit doux est-il la bonne option ? C'est la seule option pour le Royaume-Uni et l'Union européenne. Sinon, ce sera le chaos. L'un et l'autre ne peuvent qu'embrasser un soft Brexit faute de quoi ils seront perdants. Mais le Royaume-Uni a des atouts pour en sortir dont ne dispose pas l'Union européenne percluse qu'elle est de problèmes, l'immigration, les gouvernements autoritaires à l'est, son incapacité à se réformer... N'est-il pas hâtif d'écarter comme vous le faites l'hypothèse d'un " bain de sang " social et d'un mouvement de délocalisations d'ampleur ? Les remainers, moi compris, avaient prévu la catastrophe en cas de Brexit. Elle n'a pas eu lieu. L'économie s'est ralentie, la consommation aussi, le marché immobilier s'est tassé. Mais c'est toujours le plein emploi et l'économie résiste, comparée à beaucoup de pays de l'Union européenne. Les investisseurs étrangers n'ont pas déserté le pays. Les banquiers de la City ne vont pas quitter Londres pour Francfort ou Paris parce que la capitale britannique est une place financière incontournable. Les industriels étrangers qui ont assuré le renouveau du nord du pays dans l'automobile, l'aérospatial et l'ingénierie, seront toujours présents, même s'ils seront peut-être moins européens, et davantage américains, chinois ou indiens. Pourquoi ? Parce que le Royaume-Uni ne connaît pas le patriotisme économique, qu'il est un bastion de l'économie libérale, que l'impôt sur les sociétés va diminuer et que les syndicats y sont faibles. En quoi la sortie de l'UE pourrait-elle permettre au Royaume-Uni de mieux gérer le dossier de l'immigration ? Actuellement, deux systèmes cohabitent. La libre circulation pour les Européens et un système de permis à points à la canadienne selon les besoins de l'économie pour les non-Européens. Le Brexit a eu pour effet de réduire les préoccupations des Britanniques à propos de l'immigration. Celle-ci s'est réduite ; les Polonais sont rentrés surtout à cause de la chute de la livre. Le populisme qui avait créé le Brexit a été phagocyté par lui ; l'Ukip (NDLR : le parti pour l'indépendance du Royaume-Uni) a été rayé de la carte et les deux partis traditionnels ont récolté 83 % des suffrages lors des dernières élections législatives de 2017... A l'avenir, on se dirige vers la généralisation du permis à points. Tout le monde sera sur un pied d'égalité. Le Canada est le modèle économique dont les Britanniques vont s'inspirer : un Etat providence réduit pourvu néanmoins d'un filet de sécurité, une économie présente à la fois dans la high tech et dans l'industrie, une société multiculturelle qui régule son immigration via un permis à points... Vous affirmez que le Royaume-Uni post-Brexit sera " un pays différent, plus inégalitaire, mais en même temps plus ouvert, ayant réglé son problème migratoire, débarrassé du populisme ". Or, de nombreuses études lient la hausse du populisme à la montée des inégalités. Comment le Royaume-Uni échapperait-il à cette relation de cause à effet ? L'accroissement des inégalités est très choquant vu de Belgique. Les Britanniques ont toujours été darwiniens ; ils ont de tout temps accepté les énormes écarts de revenus et la hiérarchie. Mais avec un filet de sécurité, le salaire minimum, le service national de santé gratuit, les allocations d'aide au logement... Avec le Brexit, les inégalités vont augmenter. L'Etat providence pourra être encore réduit parce que, même s'il n'était pas très actif dans la construction d'une Europe sociale, le pays a importé certaines directives... Cela provoquera certes de la souffrance pour les pauvres. Mais, comme les différences entre riches et pauvres sont acceptées et que le populisme a reculé à la faveur du Brexit, rien ne changera. N'oubliez pas qu'il n'y a jamais eu de grands mouvements sociaux de masse au Royaume-Uni. Les révolutions y ont toujours été politiques... Votre idéal de l'enseignement universitaire est-il que les étudiants s'endettent pour pouvoir payer leurs études et que les universités soient sponsorisées par des personnalités extérieures, potentiellement controversées ? Pourquoi les universités britanniques occupent-elles les plus hautes places dans les classements internationaux ? Elles peuvent sélectionner les étudiants ; il n'y a pas d'accès automatique à l'université. Les études sont payantes ; donc, vous n'êtes pas étudiant à vie et vous choisissez vraiment la filière qui va vous octroyer un travail. Les universités sont riches. Elles ont créé des campus dans le monde entier, notamment en Chine, qui leur rapportent énormément d'argent. Elles sont aussi très en avance dans le secteur de la recherche ; ce qui implique des liens avec le secteur privé, donc des brevets, donc des rentrées financières. Enfin, à la marge, les universités bénéficient de l'argent de leurs anciens étudiants qui réussissent et de philanthropes. Ils n'ont aucun droit de regard sur les cours qu'ils financent.Quelle solution vous semble-t-elle plausible pour le règlement de la question de la frontière entre l'Irlande du Nord et la République d'Irlande ? Britanniques et Européens concluront un accord intermédiaire en attendant que la démographie à l'horizon de 2025 fasse que les catholiques soient majoritaires en Ulster et demandent le rattachement à l'Irlande du Sud. En Ulster, vous êtes en Irlande et pas en Angleterre, par la langue, les paysages, la chaleur des habitants. Et la plupart des Anglais n'ont qu'une volonté, se débarrasser de ce boulet financier. Le problème se réglera de lui-même quitte à ce que le Royaume-Uni devienne la Grande-Bretagne. La République d'Irlande, elle, ne peut pas se permettre de se priver de son premier marché. Vous indiquez que le Royaume-Uni pourra renouer avec son destin planétaire. Celui-ci aurait-il été étouffé par l'adhésion à l'Union européenne ? En 1973, quand le Royaume-Uni a rejoint l'Union européenne, il a largué les amarres économiques avec le Commonwealth. Des pays comme l'Inde, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada vont rejouer un rôle important pour l'économie britannique via des accords commerciaux. Ceux-ci seront d'autant plus importants que la relation transatlantique s'est un peu étiolée depuis Donald Trump. Mais le lien avec la Chine va être tout aussi important voire plus important que celui avec le Commonwealth dans le nouveau destin planétaire du Royaume-Uni. Avez-vous été surpris que les 27 fassent front uni contre Londres dans les négociations sur le Brexit ? Les Britanniques ont été très étonnés que leurs alliés traditionnels que sont les Néerlandais, les Scandinaves et les Belges ne les aident pas dans cette période, au contraire. Cette unité, à un moment ou à un autre, va se fracasser et se fragmenter sur les réalités économiques. A titre d'exemples, les ports français, belges, néerlandais font pression sur leurs gouvernements pour être moins intransigeants à l'égard de Londres. Les constructeurs automobiles allemands, très présents sur le marché britannique, font de même avec la chancelière Angela Merkel. Je crois que l'intransigeance des Européens est motivée par la peur. La peur que d'autres suivent l'exemple alors que c'est peu probable. L'arrogance de dire : " Il n'y a point de salut hors de l'Union européenne ". Et la prise de conscience que l'Union est ingérable dans sa forme actuelle et qu'elle va être très difficile à réformer. Mais le Royaume-Uni a intérêt à avoir une Europe forte à ses portes, parce que 40 % de ses exportations vont vers le continent européen.