Aujourd'hui, pourtant, les deux hommes sont réunis dans la même pièce, au coeur du palais présidentiel. Hindenburg fait tout pour éviter le regard de son interlocuteur. Il le fuit. Il le craint. Au fond de lui, sans doute sait-il qu'il commet une erreur ; il nomme néanmoins le nazi à la tête de l'Etat. Le nouveau chancelier exulte. " Nous l'avons fait ", s'exclame-t-il au sortir du palais.
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Aujourd'hui, pourtant, les deux hommes sont réunis dans la même pièce, au coeur du palais présidentiel. Hindenburg fait tout pour éviter le regard de son interlocuteur. Il le fuit. Il le craint. Au fond de lui, sans doute sait-il qu'il commet une erreur ; il nomme néanmoins le nazi à la tête de l'Etat. Le nouveau chancelier exulte. " Nous l'avons fait ", s'exclame-t-il au sortir du palais. Comment en est-on arrivé là ? Par étapes. En 1923, Hitler tente un coup d'Etat. L'opération échoue. Lamentablement. L'homme est emprisonné. Dans sa cellule, il rédige Mein Kampf et médite sur les raisons de son échec. Que faire ? Changer de méthode ! Opter pour la voie légale. Profiter du contexte aussi. La crise boursière de 1929 a des conséquences particulièrement marquées en Allemagne. Fermetures d'usines, croissance du chômage, ras-le-bol au sein de la population... Crainte du communisme aussi. Hitler se profile. Comme un sauveur de la patrie et un protecteur de la nation. En 1930, son parti obtient 18 % des voix et devient la deuxième formation au Reichstag. Deux ans plus tard, Hitler se présente au scrutin présidentiel. Augmentant encore son poids électoral, il échoue de peu face à Hindenburg. Mais à 82 ans, celui-ci n'est plus en position de force. Aux législatives de 1932, le parti nazi conforte sa première place. Un bras de fer commence entre Hindenburg et Hitler. Pour le premier, le second a " à peine la carrure d'un ministre des Postes ". Mais l'homme est sous pression : le poids électoral d'Hitler, les nombreux soutiens qu'il a su conquérir, ainsi que la crainte du communisme limitent sa marge de manoeuvre. Le 30 janvier 1933, le président nomme Hitler chancelier. " J'emploierai mon énergie à favoriser le bien-être des Allemands, à protéger la Constitution et les lois du peuple allemand, jure-t-il aussitôt. Je dirigerai les affaires de manière impartiale, et de manière juste pour chacun ". Hitler tout-puissant ? Non : sur le papier, le chancelier est sous contrôle. A ses côtés, peu d'alliés. Göring (Air) et Frick (Intérieur) sont les seuls nazis à obtenir un portefeuille. Les autres ministres sont issus de la droite traditionnelle. C'est notamment le cas de Franz von Papen. Le vice-chancelier entend bien être le véritable chef de l'exécutif. " D'ici deux mois, nous aurons tellement isolé Hitler qu'il gémira comme un chiot... ", lâche-t-il à l'un de ses collègues. Erreur de jugement ! En sept mois, Hitler dissout le Parlement, place ses milices au rang de police, obtient les pleins pouvoirs, ouvre la chasse aux communistes, et interdit les autres partis que le sien. La fragile démocratie allemande bascule. Elle ne sera bientôt plus qu'un vague souvenir.