Observant les trois motifs héraldiques superposés à l'intérieur du fenestrage gothique, j'y reconnus bientôt les symboles de souveraineté hiérarchisés des différents ensembles dont relevait alors l'ancienne capitale du comté de Hainaut : la tiare, l'aigle bicéphale et la toison d'or. Et me vint aussitôt à l'esprit que ceux-ci étaient la métaphore de ce que pourraient être les différents niveaux d'appartenance et d'identité de l'actuelle Union européenne dans sa future communauté de destin politique et spirituel.

La "tiare", c'est bien entendu Rome et la papauté, autorités morales et universelles ("catholiques", au sens étymologique du terme) marquant le niveau de pouvoir spirituel au-delà et au-dessus du champ des responsabilités terrestres.

L'aigle bicéphale noir sur fond or pour l'Empire ou, plus exactement, le Saint Empire romain germanique - héritier de l'Empire romain d'Occident disparu en l'an 476 de notre ère alors que lui succédait à l'Orient Byzance-Constantinople qui possédait le même emblème - dirigé par Philippe le Beau à l'époque où furent installés les vitraux de la collégiale hennuyère.

Philippe le Beau était le fils de la duchesse Marie de Bourgogne - elle-même fille de Charles le Téméraire - et de l'empereur Maximilien de Habsbourg. Uni à Jeanne la Folle, reine d'Espagne et fille des "rois catholiques", son propre fils, le futur Charles Quint né à Gand, héritera grâce à ces alliances du plus grand apanage politique jamais conçu en Europe depuis la chute de Rome : Autriche, Allemagne, Pays-Bas, sud de l'Italie, Espagne et Amériques... la légende dit justement que le soleil "ne se couchait jamais" sur ses possessions universelles !

La "Toison d'or" enfin, et le merveilleux imaginaire chevaleresque qui l'accompagne, symbole mythologique de l'espace bourguignon s'identifiant à ce moment aux anciens Pays-Bas (les dix-sept provinces) plus une partie du territoire de la France, premier espace politique important dont dépendaient la ville de Mons et le comté de Hainaut alors uni à la Flandre.

Au moment où l'Europe se cherche plus que jamais des repères symboliques d'identité culturelle et de claires limites d'appartenance politique ou géographique, tiraillée entre la notion d'Etats-Unis-empire européen centralisé (aujourd'hui "Bruxelles") et les nations souveraines, voire même les régions historiques, qui la composent, ces trois jalons de pouvoir ne pourraient-ils pas servir de référence ?

La tiare, c'est bien entendu la chrétienté, trait d'union traditionnel - à la fois d'ordre moral et religieux - entre l'immense majorité des peuples souverains qui composent le vieux continent, dans son élan mystique de coeur et d'esprit tempéré par la raison gréco-latine qui fonde son humanisme lucide et intégral.

L'aigle impérial bicéphale, c'est l'Union renforcée et solidaire des États de l'Europe, d'est en ouest (sens original du dédoublement symbolique de la tête) et du nord au sud, sans laquelle nous ne pourrons faire face aux superpuissances qui l'environnent et l'observent de part et d'autre avec des yeux de prédateur.

La toison d'or enfin, c'est le niveau de proximité des peuples par excellence, celui où peuvent s'exprimer le plus librement les cultures autochtones dans leur communauté de langue, de moeurs ou de coutumes, sans renier toutefois la transcendance de leurs particularités au profit d'un idéal supérieur d'intérêt collectif qui les dépasse tout en les intégrant.

Ce n'est qu'à ce prix que l'Europe redeviendra un rêve et un modèle dans la couronne d'étoiles étincelantes qui constellent son drapeau azuré comme le firmament.

Jean-Pierre De Rycke

Docteur en Histoire de l'art

Ancien conservateur du musée des Beaux-Arts de Tournai