" Mozart is ready ! Are you ? " Figée dans le bronze depuis 1842, la moue du compositeur autrichien ne pourrait contester cette affirmation publiée sur le compte Instagram du Red Bull X-Alps. Flanquée d'un manche à air à l'effigie de cette course bisannuelle, fixant dignement l'horizon, la statue semble indifférente à l'agitation qui règne sur la Mozartplatz de Salzbourg. Ici, les sponsors et les annonces en anglais du speaker supplantent, pour quelques heures, le raffinement de l'art baroque dans la vieille ville classée au patrimoine mondial de l'Unesco. Il y a des grosses cylindrées, des décapsulages de canettes un peu partout et des barrières Nadar bardées de logos, au milieu d'une nuée de casquettes Red Bull et de supporters pour la plupart suisses, allemands, autrichiens et japonais.
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" Mozart is ready ! Are you ? " Figée dans le bronze depuis 1842, la moue du compositeur autrichien ne pourrait contester cette affirmation publiée sur le compte Instagram du Red Bull X-Alps. Flanquée d'un manche à air à l'effigie de cette course bisannuelle, fixant dignement l'horizon, la statue semble indifférente à l'agitation qui règne sur la Mozartplatz de Salzbourg. Ici, les sponsors et les annonces en anglais du speaker supplantent, pour quelques heures, le raffinement de l'art baroque dans la vieille ville classée au patrimoine mondial de l'Unesco. Il y a des grosses cylindrées, des décapsulages de canettes un peu partout et des barrières Nadar bardées de logos, au milieu d'une nuée de casquettes Red Bull et de supporters pour la plupart suisses, allemands, autrichiens et japonais. En ce 16 juin, trente hommes et deux femmes de vingt nationalités différentes s'apprêtent à prendre le départ de la " course d'aventure la plus dure au monde ", comme l'autoproclament ses organisateurs : 1 138 kilomètres à vol d'oiseau, à parcourir en parapente et à pied, tout au long de la chaîne des Alpes reliant Salzbourg à Monaco, en passant notamment par le mythique mont Blanc. Douze jours maximum d'efforts et de souffrances intenses, pour un exploit que très peu d'entre eux auront bouclé avant l'échéance fatidique de ce 27 juin. Les athlètes ne peuvent survoler certaines zones, doivent affronter une météo hostile, porter leur sac de matériel, signer en mains propres à la plupart des treize points de passages intermédiaires et fuir par tous les moyens la dernière place du classement, éliminatoire toutes les 48 heures. Le tout avec, comme seul soutien, l'aide d'un " supporter " attitré tout au long de la course pour conduire le véhicule, préparer les brèves périodes de repos et la nourriture. En grande quantité, puisque les participants peuvent dépenser jusqu'à 8 000 calories par jour pour avaler 3 000 mètres de dénivelé positif chaque jour. Parmi ces globe-trotteurs de l'extrême, quelques mascottes sont mises à l'honneur par les organisateurs à la veille du départ, depuis le prestigieux Hangar-7 où le propriétaire de Red Bull, Dietrich Mateschitz, déploie sa très rare collection d'avions, de F1 et de motos. Il y a le Roumain Toma Coconea, le seul à avoir participé aux neuf éditions de cette course créée en 2003. Le Japonais Kaoru Ogisawa, le plus âgé (59 ans). Et, surtout, le Suisse Christian Maurer, alias " Chrigel the Eagle ", qui survole la concurrence avec ses cinq victoires consécutives. Cette année encore, ce pilote hors pair, qui connaît les Alpes par coeur et y dépose à l'avance des ravitaillements un peu partout, n'a cessé de distancer ses concurrents tout au long de la course. Mais la Belgique dispose, elle aussi, d'une belle carte à jouer. Son seul candidat, originaire du Brabant wallon, s'appelle Thomas (ou Tom) de Dorlodot. Avec sept participations au compteur, celui qui vient de fêter ses 34 ans au beau milieu des Alpes, le 20 juin, est le deuxième athlète le plus expérimenté du Red Bull X-Alps. Son meilleur résultat ? Une dixième place, en 2009, à 238 kilomètres du but - seuls cinq athlètes avaient pu rallier Monaco à temps cette année-là. Même si " Chrigel " a placé la barre très haut, il pouvait continuer à y croire à l'heure de boucler ces lignes , tandis qu'il figurait dans le top 10 : " C'est de loin ma meilleure édition ", s'enthousiasmait-il par ailleurs quelques jours après le départ, heureux d'avoir pu accumuler un précieux temps de vol. A l'initiative de VW, l'un de ses principaux sponsors, Le Vif/L'Express a pu l'accompagner jusqu'à son envol en grande pompe depuis le sommet du Gaisberg, qui surplombe la ville de Salzbourg. La première chose qui frappe chez ce souriant papa d'un petit Jack, bientôt six mois, c'est sa propension à finir presque chacune de ses discussions par " c'est chouette ", " c'est top " ou encore " génial-génial " - parfois les trois en même temps. La deuxième, c'est son humilité. " Merci, merci beaucoup d'être venu, c'est chouette ", dit-il, conscient du manque persistant de notoriété de cet événement en Belgique. Détenteur de plusieurs records de parapentisme, Tom mène une vie hors norme. Quand il n'est pas dans les airs, c'est à l'aide d'une autre voile, celle de son bateau de douze mètres où il vit avec Jack et sa femme Sofia Pineiro, qu'il vogue vers les recoins les plus spectaculaires de la planète. Son amie Nafissatou Thiam, qui y a déjà passé quelques jours, pourrait en témoigner. Les sponsors de Thomas lui permettent bien de vivre sa passion dans les meilleures conditions, mais pas d'en vivre pour autant. Malgré les moyens impressionnants déployés pour le Red Bull X-Alps, comme ce " live-tracking " permettant de suivre l'avancement de chaque athlète en réalité virtuelle, le prize-money reste modeste : 10 000 euros pour le vainqueur et seulement 1 500 euros de la quatrième à la dixième place. Via sa société Search Projects, c'est donc du rêve à l'état pur que vend Thomas de Dorlodot, en négociant les images et les vidéos de ses épopées auprès de marques ou de chaînes de télévision (notamment RTL-TVI avec son émission Explore). " Tom est presque autant athlète que producteur ", résume Sofia. Ponctuellement, il est également invité à donner des conférences dans des entreprises. Il y parle de réussite, d'ambition ou du mental d'acier qu'il s'est forgé au fil de ses exploits en solitaire. Après chaque édition du Red Bull X-Alps, il se jure que c'est la dernière fois. A chaque fois, il replonge. " Je dois avoir la mémoire courte, sourit-il. Pour l'organisme, c'est destructeur comme course. Lors de ma première participation, j'ai perdu un kilo par jour. Encore aujourd'hui, je mets presque un mois à m'en remettre. Le corps est marqué par l'acide lactique. A la soirée de clôture à Monaco, on est tous en tongs, parce que nos pieds ressemblent à ceux d'un yéti. " Au terme de leur périple alpin, les athlètes auront parcouru plusieurs centaines de kilomètres (de 20 à 60 % du total, selon les conditions météo) en marchant ou en courant. Les abandons sur blessure sont fréquents. Afin de réduire le risque d'accidents graves, les organisateurs imposent désormais des périodes de repos obligatoires, de 22 h 30 à 5 h. Les participants ne peuvent déroger à cette règle qu'une ou deux fois maximum, en usant stratégiquement d'un " night pass " pour grappiller des places au classement. " Avant, il m'arrivait de me mettre des baffes en permanence pour ne pas m'endormir en plein vol, se rappelle Thomas de Dorlodot. En fin de course, on finit comme des robots. " Et quand elle est terminée, il s'écroule, exténué et vidé mentalement. Alors, pourquoi s'infliger de telles conditions ? Pour l'adrénaline. Le sentiment d'une liberté infinie, exactement comme quand son voilier, le bien- nommé Search Project, fend l'océan Atlantique vers une destination encore inconnue. La fascination perpétuelle pour des paysages dont l'étendue ne semble jamais livrer tous leurs secrets. Pour l'aventure humaine, aussi. " On se connaît tous très bien, souligne Thomas de Dorlodot. On s'entraide souvent entre athlètes et on fait une partie de la course ensemble, c'est génial. " Il ne compte plus les anecdotes de course. Quelles histoires racontera-t-il à Jack ? Celle du " gars qui a atterri dans l'enclos à éléphants de Stéphanie de Monaco " il y a quelques années ? Celle du campement qu'il installa un soir dans le seul but de faire croire aux concurrents italiens qu'il dormait, avant de reprendre discrètement la route ? Ou cette fois où il croisa, en pleine nuit et en pleine montagne, une silhouette avançant dans la direction opposée, avant que les cliquetis de leurs paires de bâtons s'interrompent quelques mètres plus loin, trahissant la soudaine perplexité de deux athlètes dont l'un faisait forcément fausse route depuis plusieurs heures ? A maints égards, ce monde paraît parfois irréel, comme les efforts de Red Bull pour orchestrer les prouesses les plus folles. Quand les avions de chasse de Dietrich Mateschitz quittent le Hangar-7, qui jouxte l'aéroport de Salzbourg, c'est toujours pour virevolter lors de shows spectaculaires à des milliers de kilomètres de là. Lui-même utilise parfois l'impressionnant hydravion qui y est entreposé pour amerrir sur le lac de Fuchl am See non loin de là, sur lequel est bâti le siège social de la marque. Et quand VW entend offrir un vol en hélicoptère à la délégation belge, c'est Félix Baumgartner en personne, l'homme qui a sauté depuis l'espace en 2012, à plus de 39 000 mètres d'altitude, que Red Bull envoie en tant que pilote pour une opération séduction rythmée de quelques acrobaties bien placées. Après la course, Thomas de Dorlodot reprendra quant à lui la barre de son voilier, toujours avec sa famille. Pour un petit crochet par les Açores, où il s'est marié, puis un tour du monde de quelques années. Search Projects prépare déjà ses nouvelles expéditions. La sensibilisation à l'urgence environnementale et climatique s'y dessinera davantage. " Quand on voit tant d'endroits incroyables, on se doit de contribuer à les préserver. " Après son septième Red Bull X-Alps, il se dira sans doute " plus jamais ". Comme d'habitude, ses proches n'en croiront pas un mot. Comme d'habitude, il y reviendra dans deux ans. Dans son monde à lui, aucune date d'expiration n'entrave son passeport vers la liberté.