Depuis peu, Anja Besand est inquiète, chaque matin, sur le chemin de son travail. Professeure de didactique et d'éducation civique à l'université technique de Dresde, elle se sent sous la surveillance de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), le principal parti d'extrême droite allemand. Pourquoi ? En mai 2018, l'enseignante a accordé une interview à un média local : " J'ai expliqué que notre approche pédagogique reposait sur le consensus de Beutelsbach, élaboré à la fin des années 1970, qui oblige les professeurs à aborder tous les sujets de controverse dans la société, confie- t-elle. Mais les enseignants ne sont pas neutres pour autant. " Résultat, l'AfD lui reproche de déroger à la règle de neutralité à l'école. Autrement dit, d'être partiale politiquement. Même si elle a reçu le soutien de sa hiérarchie, Anja Besand reste choquée par le procédé : " Auparavant, je ne m'intéressais pas au populisme, avoue-t-elle. Dorénavant, j'y suis obligée, car il faut se défendre. "
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Depuis peu, Anja Besand est inquiète, chaque matin, sur le chemin de son travail. Professeure de didactique et d'éducation civique à l'université technique de Dresde, elle se sent sous la surveillance de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), le principal parti d'extrême droite allemand. Pourquoi ? En mai 2018, l'enseignante a accordé une interview à un média local : " J'ai expliqué que notre approche pédagogique reposait sur le consensus de Beutelsbach, élaboré à la fin des années 1970, qui oblige les professeurs à aborder tous les sujets de controverse dans la société, confie- t-elle. Mais les enseignants ne sont pas neutres pour autant. " Résultat, l'AfD lui reproche de déroger à la règle de neutralité à l'école. Autrement dit, d'être partiale politiquement. Même si elle a reçu le soutien de sa hiérarchie, Anja Besand reste choquée par le procédé : " Auparavant, je ne m'intéressais pas au populisme, avoue-t-elle. Dorénavant, j'y suis obligée, car il faut se défendre. "Depuis octobre dernier, le parti anti-euro, anti-immigrés et anti-Merkel a une nouvelle cible : les profs qui ne seraient pas " neutres ". En Saxe, mais aussi à Hambourg, il a fait polémique en ouvrant une plateforme en ligne sur laquelle élèves ou parents peuvent les dénoncer ! A Dresde, capitale de ce Land de l'ancienne RDA, les indics ont la vie dure : des enseignants ont aussi été " signalés ", sans que l'on sache qui les a donnés. " Ce sont des professeurs qui nous présentent de manière négative, affirme Jörg Urban, président du groupe AfD au Parlement régional. Nous ne publions pas leurs noms, seulement l'école, la matière et la classe. " Autant dire que chacun peut les reconnaître... " Certains collègues, de peur d'être accusés, préfèrent désormais passer sous silence divers faits politiques ou de société ", lâche Anja Besand.En matière d'éducation, Jörg Urban prône un changement radical, à commencer par des classes séparées pour les Allemands et pour les étrangers, chacun étudiant dans sa langue maternelle. Il promet aussi de soutenir les sciences naturelles et techniques et de réduire, a contrario, les matières " idéologiques ", telles que l'éducation civique. Quant aux conditions d'entrée à l'université, jugées trop laxistes, elles seraient réévaluées. Si l'AfD parvient au pouvoir, il envisage d'organiser un référendum sur cette conception très singulière de la politique scolaire.En Saxe, ce scénario commence à inquiéter les partis de gouvernement. Lors du scrutin fédéral de 2017, le parti d'extrême droite a fait une entrée fracassante au Bundestag. En Saxe, il est arrivé en tête, avec 27 % des voix - deux fois plus que la moyenne nationale. Or, trois élections auront lieu cette année : les européennes et les municipales, le 26 mai, et surtout les législatives régionales, le 1er septembre. Dans les sondages, l'AfD talonne les chrétiens-démocrates de la CDU, qui gouvernent ce Land de 4,1 millions d'habitants, où les étrangers ne représentent pourtant que 4,4 % de la population (contre 15 % dans certains Länder de l'Ouest).Voisine de la Pologne et de la République tchèque, la Saxe est de longue date un bastion des mouvements les plus radicaux, dont la plupart sont surveillés par l'Office fédéral de protection de la Constitution, le service de renseignement chargé d'observer les activités contraires à la Loi fondamentale. On ne compte plus les incidents graves. En mars 2018, à Dresde, huit membres d'un groupuscule ont été condamnés à des peines de prison pour des attaques jugées " terroristes " contre des réfugiés, trois ans plus tôt, lors de la crise migratoire. En août et en septembre, à Chemnitz, plus d'un millier d'extrémistes ont défilé après le meurtre d'un Allemand dont sont soupçonnés deux demandeurs d'asile syrien et irakien (le procès de l'un d'entre eux s'est ouvert le lundi 18 mars à Dresde). Postées sur les réseaux sociaux, des vidéos de crânes rasés faisant le salut hitlérien, ou s'en prenant à un réfugié dans la rue, avaient choqué le pays. La chancelière, Angela Merkel, avait dénoncé des " chasses collectives " contre les étrangers. En décembre, à Ostritz, la police a interrompu un concert où des centaines de fanatiques scandaient le slogan nazi " Sieg Heil ", interdit en Allemagne.A Dresde, le mouvement anti-islam Pegida continue de rassembler ses adeptes tous les lundis depuis quatre ans. Ce soir-là, malgré le froid polaire, ils sont un petit millier, des hommes de plus de 50 ans pour la plupart. La presse se fait discrète. Et pour cause. " Une pétasse de la FAZ (le journal Frankfurter Allgemeine Zeitung) serait parmi nous, alors restez polis, mais ne lui répondez pas ", intime un organisateur au micro. Puis vient le tour de Lutz Bachmann, ex-braqueur devenu le leader de Pegida. Il s'emporte contre la chancelière, les réfugiés, le pacte de l'ONU sur les migrations, les élites... La réunion se termine par un défilé dans le centre-ville au cri de " Widerstand " (" résistance "), sous la surveillance de la police et les yeux effrayés des touristes. Depuis les incidents de la fin d'août, d'autres se retrouvent le vendredi à Chemnitz, à l'appel d'un mouvement local." Cette nouvelle droite identitaire incarne la révolte de ceux qui ne sont pas mondialisés, des sédentaires qui ont passé leur vie chez eux, des villageois contre les citadins, souligne Franck Richter, un militant des droits civiques. Ces gens se considèrent comme des victimes ; victimes des nazis, des Russes, des Allemands de l'Ouest et, aujourd'hui, des réfugiés. Le nationalisme leur donne une reconnaissance et une raison d'être. Cette partie de l'Allemagne appartient davantage à l'Europe centrale - la Mitteleuropa -, qui n'a pas connu la libéralisation de 1968 et le pluralisme. Le processus de démocratisation des années 1990 n'a touché qu'une petite partie de la population. Beaucoup préfèrent les politiques autoritaires de nos voisins hongrois ou polonais. "Malaise identitaire, peur du déclassement, culture démocratique faible... l'AfD profite aussi des fractures de l'histoire. Vingt-huit ans après la réunification du pays, sa progression illustre un sentiment grandissant de marginalisation de l'Est par rapport à l'Ouest. Beaucoup de Saxons ont le sentiment de rester des citoyens de seconde zone, et que le fossé s'accroît sans cesse : " A l'époque, on nous promettait des paysages florissants, que nos économies seraient comparables, rappelle le ministre régional de l'Intérieur, Roland Wöller. Ces derniers temps, les gens constatent que rien n'a changé, que la distance reste élevée, avec une performance de 30 % inférieure à celle de l'Ouest. Nous manquons d'experts et de main-d'oeuvre qualifiée. "L'économie ne se porte pas si mal pourtant, avec un taux de chômage à peine supérieur à la moyenne nationale (6 %). Cependant, aucune grande entreprise n'a son siège en Saxe ; nombre de sociétés n'emploient que de 10 à 30 salariés et comptent peu de syndicats. " Presque toutes les élites administratives, économiques, voire journalistiques, viennent de l'Ouest ", souligne Franck Richter. Ces postes étaient auparavant occupés par les apparatchiks de la SED, le Parti socialiste de l'ex-RDA, qu'il a fallu remplacer après la chute du communisme.En Saxe, comme dans d'autres " nouveaux Länder ", la réunification a parfois laissé des traces profondes. Nombre d'industries, soudain soumises à la concurrence, ont fait faillite. Près de 750 000 personnes ont dû quitter la région, faute d'emploi. Parmi celles qui sont restées, notamment les personnes âgées, beaucoup craignent de perdre ce qu'elles ont durement acquis. Surtout depuis que l'Etat a donné l'impression de perdre le contrôle lors de la crise migratoire, en 2015.Pour cette raison, ici plus qu'ailleurs, Angela Merkel est perçue comme un épouvantail par l'électorat de droite. Son propre camp aurait préféré que le conservateur pur et dur Friedrich Merz la remplace à la tête du parti, en décembre dernier, plutôt que la centriste Annegret Kramp-Karrenbauer. La plupart des leaders espéraient même, plus ou moins ouvertement, que Merkel quitte la chancellerie avant les élections régionales du 1er septembre.Après avoir longtemps nié le phénomène - Kurt Biedenkopf, qui dirigea la province de 1990 à 2002, affirmait que la Saxe était " immunisée " contre l'extrémisme de droite -, les conservateurs saxons ont pris conscience du danger il y a peu. Battu aux législatives fédérales de 2017 par un candidat de l'AfD, Michael Kretschmer, le ministre-président (CDU) actuel du Land a exclu toute alliance avec ce parti, qu'il combat désormais frontalement, alors que certains commençaient à évoquer l'idée de conserver la région grâce à un pacte avec le diable.Dans l'espoir d'endiguer la menace, la CDU a présenté récemment un programme évoquant les inégalités de revenus entre l'Est et l'Ouest et le renforcement de la police aux frontières contre " l'immigration illégale ". Pas sûr que cela suffise à freiner l'ascension de l'AfD. Faute d'alliés, celle-ci a toutefois peu de chances de gouverner la région. D'autant qu'elle connaît ses premières divisions internes. Deux dissidents, dont son ancienne leader, Frauke Petry, seront en lice. Une bien maigre planche de salut... Par Romain Rosso.