Tu as commencé en quelle année ?
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Tu as commencé en quelle année ? Je suis monté sur scène pour la première fois à 11 ans. Mon oncle avait une association au profit des enfants du Cap-Vert et il organisait des soirées caritatives dans lesquelles il invitait les enfants à faire des spectacles. J'ai commencé à faire un sketch de Jamel, puis mes propres sketchs, une à deux fois par an. Tu étais un gros consommateur d'humour quand tu étais petit ? Complètement ! Je me tuais à ça, je mangeais des tonnes de sketchs de Dany Boon, de Bruno Salomone, etc. Notamment sur la chaîne Comédie. Tu avais une idole ? Elie Kakou. Ce qui est fou, c'est que je suis né en 1991, je commence à m'intéresser à l'humour, je suis fan d'Elie Kakou et je n'apprends que longtemps après qu'en fait, il est déjà mort ! Je me dis : " Quoi ? Lui ? Mais on ne m'a rien dit ! Vous me laissez m'attacher, et le mec n'existe pas ! " Et ça ne t'a jamais tenté de faire des personnages sur scène, comme lui ? J'en ai fait ! Tu peux retrouver ça sur vidéo... Mais je ne le montre à personne ! Qu'est-ce que le stand-up pur (1) t'apporte en plus que les personnages ? Qu'est-ce qui fait la différence ? La quête de sincérité. L'introspection. Aller chercher le moins de distance entre ce que tu es, ce que tu ressens et ce que tu vas montrer aux gens. Et même des fois, pas consciemment. Des fois, tu n'as pas conscience que tu es en train de truquer. Et du coup, c'est un vrai travail d'introspection de trouver en toi la vérité. Pourquoi as-tu envie d'être si sincère avec les gens ? Parce que c'est ça, l'art, c'est là que tu vas toucher les gens. Il y a quelque chose d'un peu magique quand tu ne mens pas, c'est là qu'il se passe quelque chose je crois, quand tu truques le moins possible. Quand tu es sur scène et que tu ne penses pas vraiment ce que tu dis, même quand tu dis la même chose, avec le même timing, tu es moins bon. Ça se ressent fort dans Hexagone. On est bluffé par l'épaisseur que tu as prise entre ton premier et ton deuxième spectacle... Le chemin vers la sincérité, c'est le chemin naturel à suivre ? Je ne sais pas s'il y a un chemin à suivre, mais là, je suis dans une quête technique et une quête de sincérité à la fois, je ne sais pas si c'est antinomique, mais ce sont mes deux préoccupations. Quand j'ai testé mes blagues à Bruxelles, au Kings of Comedy Club, Cécile Djunga ( NDLR : humoriste belge qui présente également la météo sur la RTBF) est venue me dire : " C'est marrant de te voir à ce niveau de sincérité, c'est déstabilisant. " J'espère monter encore une marche dans cette sincérité pour le spectacle suivant. Tu as 27 ans seulement, tu n'as pas peur d'atteindre un pic trop vite ? Je crois qu'il y a vraiment de la marge. Quand je vois Dave Chappelle ( NDLR : célèbre stand-upper américain), je me dis qu'on ne fait pas le même métier... Je le vois, et je suis vraiment démuni. Ça me fait du bien, c'est fou à voir, mais je suis démuni. C'est comme si un mec vient te montrer que jouer au foot, c'est ça en fait... Même chose avec quelqu'un comme Adib Alkhalidey, au Canada. Dave Chappelle est ton humoriste américain préféré ? Pas mon préféré, mais je crois que c'est celui qui m'impressionne le plus. Comme Kevin Hart ne m'impressionne pas, mais c'est celui qui me fait le plus rire. Ça ne s'explique pas. Tu trouves qu'il y a autant de différence de niveau qu'avant entre ici et les Etats-Unis ? En voyant ton spectacle et celui de Blanche Gardin, on se dit que le stand-up francophone est en train de rattraper son retard, non ? Pour Blanche, oui. Et Roman Frayssinet ( NDLR : grosse sensation de l'humour parisien, passé longtemps par Montréal) aussi. Roman, il a vraiment des idées très stand-up. C'est-à-dire : " J'ai un point de vue, une théorie dessus, une démonstration logique qui fait sens et que j'avais pas vue moi-même. " On est quasi dans la sociologie ou la philosophie. On dit souvent de Roman qu'il n'a pas encore la puissance du fond, comme Blanche, mais pour moi c'est clairement un mec qui est au niveau des Américains. En te voyant tester tes blagues, à Bruxelles, on sentait que tu amenais les gens où tu voulais, que tu savais parfaitement que tel mot, dit avec telle intonation, ça allait faire rire. Techniquement aussi, tu as encore passé un cap, non ? C'est presque instrumental, tu connais tes gammes. Tu te dis : " Tiens, là, j'ai fait une fausse note, la bonne note elle est là-bas. " En ce moment, j'essaie d'écrire sur scène, c'est plus naturel, moins cérébral, moins réfléchi. C'est un bonheur de trouver des choses en improvisant, c'est un sentiment galvanisant. Est-ce que tu peux encore être impressionné sur une scène ? En première partie de Lauryn Hill, par exemple, à l'Accor Hotel Arena, à Paris, le public te hue. A ce moment-là, tu redeviens un stand-upper inexpérimenté, qui regarde le sol à la recherche de son texte ? Je peux tout vivre sur une scène, mais je peux être déstabilisé. Ce soir-là, je suis déstabilisé au début, je perds mon texte, ce qui ne m'arrive plus depuis, je me dis : " Putain, qu'est-ce que je dois dire, c'est quoi la blague ? " Puis je reprends le contrôle. En sortant de ça, pourtant, je me dis suis dit : " C'est mon travail. " Ma mère m'a appelé pour me demander si j'allais bien, ça m'a énervé, parce que je me suis dit : " J'ai rien vécu de grave, j'ai fait mon travail. " Ce qui peut me toucher, par exemple, c'est quand je suis sur un plateau d'humoristes à Paris, et je vois que Gad Elmaleh vient tester un sketch le même soir. C'est la première fois que je joue et que Gad est là ! Mais mon sketch ne fonctionne pas trop. Et pendant que je joue, j'entends qu'il y a une humoriste qui parle avec lui, je les entends rire à contretemps, parce qu'ils rigolent entre eux. Ça, ça m'a frustré, ça m'a fait mal, parce que j'avais envie de cartonner devant Gad. Tu parles de Gad. Comment tu te situes aujourd'hui par rapport à lui, ou à des gens comme Florence Foresti. Tu vas remplir l'Accor Hotel Arena, c'est près de 15 000 personnes, tu as l'impression d'être arrivé à leur niveau ? Pas du tout, on n'est pas pareils. Pour moi, les trois ninjas légendaires, Jamel, Gad et Foresti, ce sont des monstres. Foresti, c'est le patrimoine français. Jamel, c'est une icône pour l'intégration, il dépasse les barrières de l'humour. Et Gad, c'est l'humoriste qui fait rire tout le monde, y'a peu de gens qui l'aiment pas. Néanmoins, à 1 heure du matin, dans un quartier étudiant de Bruxelles, tout le monde te reconnaissait. Comment tu vis la célébrité ? Je me suis battu pour que des gens s'intéressent à ce que je fais, pour qu'ils viennent simplement jeter un oeil, j'ai joué au début devant six personnes au Paname. Mais je fais une différence entre notoriété et célébrité. Disons que n'importe qui peut me reconnaître, mais tout le monde ne me reconnaît pas. Les gens célèbres, ils n'ont pas la vie que j'ai, crois-moi. Ils doivent mettre des casquettes... Gad, Kev Adams... Gad, quand il arrive quelque part, il y a une sorte de magie, les gens sont comme des enfants. Kev Adams, aussi : un soir, on arrive en boîte, à Bordeaux. Les videurs sont malpolis avec nous, ils nous snobent. On va au VIP et on se dit tous " c'est quoi son problème ? " Et vingt minutes après, il vient voir Kev, lui dit un truc dans l'oreille et fait un selfie avec lui. En fait, ce mec-là, videur de boîte de nuit plein d'ego, c'est un fan. Kev, il a sa statue au musée Grévin... Quand on voit la vitesse à laquelle peut arriver un bad buzz, n'as-tu jamais peur que ça s'arrête pour toi ? J'ai très peur du scandale, de la conversation Instagram qui ressort, de la photo qui ressort... C'est un truc qui m'effraie vraiment. C'est pour ça que la célébrité ne m'attire pas plus que ça, le côté " je ne peux pas juste vivre ma vie comme j'en ai envie ". Le simple fait de fréquenter quelqu'un et de vouloir être discret, juste ça, " c'est entre toi et moi ", et que ça se sache, que les gens en parlent, ça me dérange. Tu parles, dans Hexagone, de ton rapport à ton identité, mais aussi de ton rapport à ton pays, tu dis aux Français : "Ça c'est ma France." Quand tu vas venir ici en Belgique (2), est-ce que tu vas jouer Hexagone de la même manière que tu le joues en France ? Justement, là, c'est une réflexion. On m'a déjà demandé, notamment dans le sud de la France, si le spectacle allait évoluer. Je dis non, parce que je veux que ce soit une entité à part entière, comme une pièce de théâtre. Une pièce de théâtre, on ne la modifie pas quand on tourne. Mais ici, ou en Suisse, à Montréal, c'est différent. Je ne peux pas le livrer de la même manière. Mais je n'ai pas envie de le préparer, de le théoriser, j'ai envie de le vivre directement, sur place.