L'Europe sociale n'a jamais pris corps. Que s'est-il passé ?
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L'Europe sociale n'a jamais pris corps. Que s'est-il passé ? Depuis le début des années 2000, on a eu trois grandes phases. La première, ce fut l'espoir placé dans une convergence vers le modèle scandinave, à travers une forme non juridique et empirique, la méthode ouverte de coordination. Une gouvernance souple et commune, mise en place par le traité d'Amsterdam, en 1997, pour une stratégie européenne de l'emploi, a été adoptée en commun et à travers des plans d'action nationaux. Le Conseil européen de Lisbonne, en mars 2000, a étendu la méthode ouverte de coordination " vers une plus grande cohésion sociale " : lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, aide aux pensions et aux soins de santé. Cette période positive et optimiste laissait espérer la création d'un contrat social européen. Cela a-t-il tourné court ? Oui. Ce fut ensuite le " trou noir ", la deuxième phase : les dix années Barroso, président de la Commission européenne de 2004 à 2014, et la crise économique et institutionnelle. Dans vingt pays d'une union monétaire sans solidarité, sans assurance-chômage et sans protection sociale, on assiste alors à une dérégulation sans précédent. Quelles en furent les conséquences ? Depuis 2015, il y a un nouveau changement et une troisième phase : l'Europe est contestée et confrontée à la montée du populisme. Elle n'est plus vue comme un projet positif, mais comme une menace pour les modèles nationaux. Comment offrir une perspective un peu plus sociale pour essayer de redonner confiance en elle ? C'est le propos de l'actuel programme pour un socle européen des droits sociaux, notamment à travers la déclaration du président Juncker, en novembre 2017. En vue d'une Union européenne plus équitable et plus inclusive, trois objectifs sont poursuivis : égalité des chances des citoyens dans l'accès à l'emploi, des conditions de travail équitables et une protection sociale renforcée au niveau européen. Et maintenant, en ce lendemain d'élections, que fait-on ? Comment insuffler à l'Europe une nouvelle dimension sociale ? Il faut relancer les directives et les recommandations pour sortir de cette période " noire ". L'enjeu est d'avoir une vision. Au premier chef en ce qui concerne l'accompagnement de la digitalisation. Quelle Europe avec la robotisation et les plateformes numériques ? Autre question clé : l'écologie et le changement climatique. Les deux niveaux auront des conséquences essentielles pour les cinquante ou soixante prochaines années. Ce sont des enjeux structurants. Pour moi, la priorité est la question environnementale. Cela interroge jusqu'à nos modes de production et de consommation. L'Europe sociale continue de fonctionner comme avant et n'a pas encore pris la mesure de la nécessité du passage à une énergie verte. Suivant cette dynamique socio-écologique, quels sont les défis que l'UE doit affronter dans l'avenir ? Pour devenir pleinement sociale, elle doit repenser une série de fondamentaux : la croissance économique, les indicateurs de progrès, les choix en matière de qualité de vie, etc. Il faut trouver une coalition de facteurs suffisamment grande pour que la dimension sociale soit prise en considération, afin de répondre au défi écologique. Je suis convaincu que la question environnementale et la question sociale sont étroitement mêlées. Je plaide pour une redéfinition des problèmes écologiques dans le discours social européen. Toutes les questions sont à repenser à travers ce prisme : la qualité de vie, la démocratie au travail, les biens communs, la démarchandisation, l'autonomie, le temps de travail, la souffrance au travail, ou le fait de savoir ce qui, du salaire ou des conditions de travail, est le plus important. Ce sont des débats qui existent depuis longtemps, qui ont traversé le mouvement ouvrier depuis sa création, et qui ont été mis au coeur de l'Europe. De quoi l'Europe a-t-elle besoin aujourd'hui ? Il lui manque un récit, une vision. Voilà ce que l'on voudrait faire, voilà notre ambition, et les moyens dont nous disposons. Durant les septante dernières années, deux moteurs ont animé l'Europe : empêcher un nouveau conflit - c'était essentiel depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale - et l'intégration par le marché, ce qui était moins emballant, certes. Il y avait donc une vision politique et une autre économique. Ce qu'il faut pour l'Europe, c'est une direction générale, pour que cette entité parle à l'ensemble de ses citoyens. Dans un même élan et de façon conjointe. Ce sont les nouveaux défis et les nouvelles frontières à dépasser. L'Europe est pertinente parce qu'elle est un espace suffisamment grand pour avoir une influence. Ce sont les points centraux d'une possible renaissance aujourd'hui, face aux défis qui s'annoncent : la globalisation, la démographie, la digitalisation, le réchauffement climatique. Avons-nous les moyens de relever ces défis à l'échelle de l'Union européenne ? Pour que les citoyens de l'Europe entière adhèrent à ce projet et acceptent de changer leurs habitudes progressivement, il faut que la construction européenne ait une dimension sociale et délibérative. Et il importe que ses mesures puissent être appuyées par une grande majorité de la population. L'Europe a été visionnaire (c'est du passé, hélas...), elle est aujourd'hui comptable et bureaucratique. Mais cela ne veut pas dire qu'elle ne peut pas redevenir visionnaire ! L'Europe a la capacité de nous donner de nouveaux espoirs et de nouveaux objectifs, si elle veut survivre dans les prochaines décennies. Créer un nouveau récit collectif, ce n'est pas une question financière, c'est se donner la possibilité de penser collectivement le futur. Et prendre en compte la transition écologique dans ce nouveau récit global est capital. Par Aliocha Wald Lasowski.