Chaque saison, dans les tribunes, c'est la même rengaine. A coups de banderoles noircies d'invectives ou de chants aux paroles assassines, les supporters demandent la tête d'un entraîneur accusé, à tort ou à raison, des mauvais résultats de leur équipe. S'il y a bien un club dont les fans ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes, c'est l'Avant-Garde caennaise : l'équipe normande de N3 (cinquième division française) est coachée par ses supporters ! " Tous les passionnés de foot sont sélectionneurs, au fond d'eux-mêmes. Tous ont toujours un avis sur l'équipe qu'ils supportent. Tous le donnent, toujours, partout, mais personne n'en tient jamais compte. Ici, on a innové : désormais, je construis mon équipe toutes les semaines, je contribue à sa victoire, je fais bien plus que seulement la supporter ", s'enthousiasme Frédéric Gauquelin, prof de sport qui a lancé la start-up United Managers.
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Chaque saison, dans les tribunes, c'est la même rengaine. A coups de banderoles noircies d'invectives ou de chants aux paroles assassines, les supporters demandent la tête d'un entraîneur accusé, à tort ou à raison, des mauvais résultats de leur équipe. S'il y a bien un club dont les fans ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes, c'est l'Avant-Garde caennaise : l'équipe normande de N3 (cinquième division française) est coachée par ses supporters ! " Tous les passionnés de foot sont sélectionneurs, au fond d'eux-mêmes. Tous ont toujours un avis sur l'équipe qu'ils supportent. Tous le donnent, toujours, partout, mais personne n'en tient jamais compte. Ici, on a innové : désormais, je construis mon équipe toutes les semaines, je contribue à sa victoire, je fais bien plus que seulement la supporter ", s'enthousiasme Frédéric Gauquelin, prof de sport qui a lancé la start-up United Managers. Depuis le début de la saison passée (ça a changé, pour le moment, vous le verrez), les joueurs de l'effectif n'ont, donc, pas un coach mais plus de 3 500 entraîneurs-internautes. Chaque semaine, avant le match, les Umans (c'est leur nom) se connectent à une webapplication pour établir la liste des titulaires, choisir leur tactique (4-4-2 ; 3-5-2...), le type de défense (zone, mixte, individuelle...), le(s) tireur(s) de coups francs, de coups de coins ou de penaltys. Pendant la rencontre, ils sont consultés sur les remplacements ou les décisions prises par leur staff qui doit donc attendre leur aval. " Au lieu de me retourner vers mes deux adjoints, je me tourne vers des centaines de personnes qui suivent le match avec nous. On suggère des choses et c'est la communauté qui valide ou non ces choix. On n'est pas dans une relation dominant-dominé ", assure le coach, Julien Le Pen, qui bénéficie néanmoins d'un droit de veto. " Uniquement si la décision ne va pas dans l'intérêt de l'équipe ", précise-t-il. Pour éviter que les adversaires ne créent, justement, des usines à clics pour hacker le système et tuer dans l'oeuf la philosophie de l'équipe, les votes sont pondérés en fonction de la pertinence des choix. Et parmi les meilleurs tacticiens, il y a Axel Morin alias " Sekhen ", 44 ans, en tête du classement des coachs virtuels. Après la faillite du Mans, son club de coeur rétrogradé un temps au niveau amateur, ce geek passionné d'histoire du football s'est vite entiché de ce projet pionnier qui mettait les supporters autour de la table. " Quand ça a commencé à mal tourner pour Le Mans, le club a coupé le forum officiel sur lequel j'étais très actif. Les dirigeants ne souhaitaient plus qu'il y ait des expressions défavorables ", déplore le Uman qui consacre en moyenne une demi-heure par jour au club et apprécie de pouvoir discuter avec l'équipe sans filtre. " C'est à nous, les joueurs, de faire des efforts sur le forum et de comprendre leur décision. Les internautes posent, aussi, parfois des questions : Untel peut-il jouer à ce poste-là ? Le joueur, lui-même, prend la parole. J'ai déjà joué à ce poste à une époque. Ce sont des échanges, c'est plutôt sympa ", admet Benjamin Morel, qui a évolué en Ligue 1 par le passé et qui a quitté l'AG Caen cet été. United Managers n'a pas souhaité communiquer le montant de son budget. Ce que l'on sait, c'est que la start-up peut compter sur le soutien d'un équipementier de renom et celui des internautes via des comptes Premium. A l'Avant-Garde, on est loin des infrastructures d'un club amateur. Tous les matchs sont filmés, les joueurs et les entraîneurs ont accès à des statistiques poussées via un partenariat avec OptaPro, société spécialisée dans le domaine. En plus du staff (entraîneur, préparateur physique, coach des gardiens), neuf salariés se dédient au projet. Combien d'équipes de ce niveau peuvent se targuer d'avoir deux développeurs Web, un community manager ou encore un analyste vidéo ? Entre autres... " Je me rappelle d'une saison où j'étais quasi tout seul, je n'avais pas d'adjoint. Le projet nous a permis de passer de l'amateurisme au semi-pro sur la manière de travailler ", avoue Julien Le Pen. Bilan ? Plus que positif : l'équipe est montée d'un échelon l'an passé. Mais ça n'a pas plu à tout le monde. Des adversaires ont dénoncé une concurrence déloyale. " Le sport est un jeu mais il repose sur des valeurs d'éthique, d'équité et on a eu un certain nombre de réserves qui portaient justement sur ce système de coaching collaboratif ", affirmait Christophe Lécuyer, président de l'AF Virois, dans l'émission J+1 sur Canal Plus. " Pourquoi une société commerciale vendrait des abonnements pour filmer deux équipes, parce qu'il faut être deux équipes pour jouer, la leur et la nôtre, et qu'il n'y aurait qu'une seule équipe qui bénéficierait de ces royalties ? " questionnait Laurent Moineau, président de Dives-Cabourg, à France Télévisions. Ces plaintes ont trouvé un écho car, pour le moment, le projet reste en suspens. La Fédération française de football (FFF) a voté un texte qui empêche désormais les internautes d'influencer les choix de l'entraîneur. " Aucune tierce partie [...] ne peut remettre en cause la responsabilité réelle de l'équipe détenue par l'entraîneur principal ", est-il écrit dans l'article 27 bis des Règlements généraux de la FFF. " Cet article va au-delà du cas United Managers, c'est avant tout la reprise de dispositions figurant dans les Règlements de la Fifa (article 18 Bis) que la FFF n'avait pas intégrées dans son règlement jusqu'alors ", se défend Yann Perrin, chef de communication de la FFF. Le club a rencontré la fédération qui a confirmé en juillet sa décision d'interdire le coaching collaboratif. " On attend le procès verbal mais on ne lâche pas l'affaire ", assure Frédéric Gauquelin. L'équipe a donc débuté son championnat coachée uniquement par son staff. " Ce concept permet de mettre en valeur le foot amateur qui fait la force du foot professionnel. Pour une question de guerre de clochers, c'est dommage que ça s'arrête. On n'empêche personne de faire la même chose ", déplore Julien Le Pen. United Managers encourage, d'ailleurs, les Belges intéressés à les contacter s'ils souhaitent se lancer dans un tel projet. Par Jacques Besnard.