Sur scène dans une vingtaine de villes de l'Union, vous défendrez, à partir du 4 mars, l'idée que seule l'Europe permettra de relever les grands défis actuels. Il faut, estimez-vous, "refaire de l'Europe une idée romantique". Qu'est-ce que cela signifie ?
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Sur scène dans une vingtaine de villes de l'Union, vous défendrez, à partir du 4 mars, l'idée que seule l'Europe permettra de relever les grands défis actuels. Il faut, estimez-vous, "refaire de l'Europe une idée romantique". Qu'est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que l'Europe peut aider les peuples à rejoindre leur propre grandeur. Concrètement, pour la revivifier, il faut lui faire faire un grand bond dans le sens de l'union politique. Il est temps de mettre sérieusement en chantier la réflexion sur l'élection d'un président européen au suffrage universel. Je voudrais aussi qu'on mette sur les billets de banque les figures de grands penseurs, savants et écrivains de l'histoire européenne. Actuellement, les euros sont ornés par des " chemins qui ne mènent nulle part ", pour reprendre le titre de l'ouvrage de Martin Heidegger. Je rêve de billets avec le portrait de Dante, Cervantès, Goethe, Blaise Pascal... Les Européens ont besoin de visages ! A Rome et ailleurs dans l'Union s'est répandue l'idée que tout fonctionne plus mal à l'échelle européenne qu'au niveau national. Que répondez-vous à ce discours eurosceptique ? Qu'il faut sauver Bruxelles pour éviter le retour des guerres, des tyrans, de la misère ! Les grandes questions dont dépend notre avenir ne trouveront de réponses qu'au niveau de l'agora européenne, pas à l'échelle de l'Etat-nation. Il est illusoire d'imaginer que les défis des flux migratoires, du terrorisme islamiste, du changement climatique ou de l'argent fou pourront être relevés à Rome, Paris ou Madrid. Toute politique nationale en ces matières est vouée à l'échec. Regardez ces pauvres Britanniques ! Ils ont voté à 51,9 % en faveur du Brexit pour take back control. Résultat : près de trois ans après le référendum du 23 juin 2016, ils n'ont plus le contrôle de rien. Leur économie, leur Parlement sont out of control. La bande d'escrocs qui a alimenté en fake news la campagne pour la sortie de l'Union a fait croire que le Royaume-Uni allait reprendre le contrôle de ses lois, ses frontières, sa monnaie mais, paradoxe ahurissant, tout est hors de contrôle ! Dans le même temps, les institutions de cette Union que l'on disait, au lendemain du vote pour le Brexit, en voie de décomposition, se révèlent plus solides qu'on ne le pensait. Faut-il s'attendre à une vague populiste et extrémiste lors des élections européennes de la fin mai ? Les forces populistes et extrémistes italiennes, polonaises et autres tentent de s'unir à l'approche du scrutin. Elles pourraient y parvenir, car leur appât du gain politique est plus fort que leurs égoïsmes de chapelle. Mais mon pari est que les europhobes seront battus dans les urnes. Ils ne feront pas une entrée triomphale au Parlement européen. C'est le sens de mon engagement. Je ne suis candidat à rien. J'entreprends, du 4 mars à la veille des élections, une tournée théâtrale européenne pour que les partisans de l'Europe, trop timides et silencieux, reprennent confiance. Il y a aujourd'hui un sentiment d'impuissance face à l'assaut des populismes et des nationalismes, mais le réveil est possible. Pourquoi commencer ce périple Looking for Europe par Milan, avant de rejoindre le théâtre Le Public, à Bruxelles, le 7 mars ? Parce que l'Italie est aujourd'hui dirigée par les populistes du Mouvement 5 étoiles et par la Ligue du Nord, qui tente de rassembler les europhobes européens. Matteo Salvini, le ministre italien de l'Intérieur, est un personnage grotesque, qui aime se déguiser en gendarme ou en pompier. Il ne restera pas longtemps au pouvoir : ce n'est ni un grand courageux, ni un fin politique. Si l'Italie en est arrivée là, c'est à cause du berlusconisme, qui restera dans l'histoire comme la factory du trumpisme et du populisme mondial. Vous estimez que les souverainistes et les populistes menacent l'avenir de la construction européenne ? Oui, parce qu'ils sont les alliés de Vladimir Poutine et de Donald Trump. Les souverainistes européens se sont d'ailleurs démasqués, car ils ne cachent pas cette proximité. En Hongrie, le Premier ministre Viktor Orban s'affiche comme un ami et un allié de Poutine. En août dernier, près de Graz, Karin Kneissl, la ministre autrichienne des Affaires étrangères, s'est montrée fière de danser avec le président russe, l'un de ses invités à son mariage. En France, le Rassemblement national de Marine Le Pen est financé par le Kremlin... Quand les nationalistes européens se laissent manipuler par Poutine, Trump ou Erdogan, ils dévoilent leur vraie nature : au fond, ils n'aiment pas leur pays. Les Le Pen père et fille ont toujours proclamé leur amour de la France, alors qu'ils sont prêts à la vendre au plus offrant. Selon vous, Vladimir Poutine cherche à miner l'Union européenne de l'intérieur ? Détruire l'Europe de l'extérieur n'est plus possible dans le monde actuel, mais c'est possible de l'intérieur, en jouant sur les forces souverainistes, en finançant les partis d'extrême droite, en diffusant des torrents de fake news, en instrumentalisant les réseaux sociaux... Poutine a souvent dit que la plus grande catastrophe géopolitique du xxe siècle est l'implosion de l'Union soviétique. Il en rend responsables les Etats-Unis et l'Europe. L'Amérique est hors d'atteinte, mais l'Europe est à sa portée. Dès lors, il utilise les souverainistes européens pour affaiblir l'Union et ces " idiots utiles " se prêtent au jeu. De même, Steve Bannon, l'ex-conseiller stratégique de Trump, a été reçu à bras ouverts par les dirigeants ultranationalistes européens lors de sa tournée sur le Vieux Continent. Emissaire du trumpo-poutinisme, Bannon a pris fait et cause pour les gilets jaunes et veut fédérer tous les courants de la droite radicale européenne. Comment devrait réagir l'Europe ? Il est urgent qu'elle se réveille, qu'elle lutte contre les forces de délitement, qu'elle fasse un grand pas en avant politique et qu'elle se rende à nouveau désirable aux yeux de ses citoyens. Trump a déclaré à plusieurs reprises que l'Europe ne jouirait plus sous son administration du statut d'allié privilégié. Poutine cherche à détruire l'Union. L'ogre commercial chinois s'active. L'Arabie saoudite a dépensé des fortunes pour soutenir le wahhabisme, source du terrorisme islamiste. Et le sultan Erdogan menace l'Union d'ouvrir les vannes pour laisser passer des flots de réfugiés. L'Europe ne joue pas assez son rôle de puissance face à ces empires. Ce n'est pas acceptable au regard de son histoire. Les peuples, on le voit en France avec la colère des gilets jaunes, semblent ne plus comprendre l'Europe. Et l'appétit pour le référendum est de plus en plus fort. Ne faut-il pas davantage écouter les peuples ? Répondre par oui ou par non à des questions complexes n'a pas de sens, on l'a vu avec le référendum sur le Brexit. Il y a une meilleure idée que le référendum d'initiative citoyenne réclamé par les gilets jaunes : le grand débat proposé par Emmanuel Macron. Voilà une démarche républicaine, voilà de la bonne dialectique, qui enrichit la démocratie ! Elle permet de recueillir les idées neuves alors que l'objectif des gilets jaunes était plutôt de dézinguer un président démocratiquement élu. Ceux qui, dans mon pays, s'autoproclament " le peuple " semblent ne pas admettre que d'autres fractions de la population pensent différemment d'eux. Ce qui est inacceptable dans le mouvement des gilets jaunes, c'est leur exigence de montrer patte blanche quand on traverse un carrefour qu'ils contrôlent, ce sont les intimidations et menaces de mort adressées à leurs représentants accusés de s'écarter de la ligne, ce sont les mots d'ordre racistes, homophobes et insurrectionnels entendu ces dernières semaines. Les revendications sociales initiales des gilets jaunes étaient justes, mais on ne les a plus vus se battre pour la conquête démocratique de nouveaux droits. Leur passion triste les met hors du pacte républicain. Vous êtes de ceux qui, en 2011, ont plaidé pour l'intervention militaire occidentale en Libye, pays devenu zone de chaos et de transit des migrants. N'avez-vous pas une part de responsabilité dans la crise migratoire et le succès actuel des discours anti-immigration ? La Libye plongeait déjà dans le chaos sous la dictature de Kadhafi. Et, surtout, la situation actuelle dans le pays est infiniment moins dramatique que celle que connaît la Syrie de Bachar al-Assad. Si nous n'étions pas intervenus en Libye, il y aurait aujourd'hui deux Syrie et un chaos à la puissance 5. La Libye n'est qu'une zone de transit de migrants. Le pays d'origine de centaines de milliers de personnes qui ont fui le désastre et la guerre n'est pas la Libye, mais la Syrie, où nous ne sommes pas intervenus militairement. Mon seul regret, c'est de ne pas avoir été entendu quand j'ai clamé qu'il fallait arrêter les massacres en Syrie. Cela me navre qu'on n'ait pas fait en Syrie ce qu'on a fait en Libye. L'intervention en Libye était juste, tandis que la non-intervention militaire occidentale en Syrie est une honte.