Qui sont les faibles de La Religion des faibles ?
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Qui sont les faibles de La Religion des faibles ? Ce sont les héritiers de la culture et de l'universalisme européens qui continuent à se croire forts et hégémoniques. Ils persistent à penser que ces valeurs sont au centre du monde et à l'horizon de l'histoire et donc, que l'Occident est le seul acteur et la seule oppression possibles. Nous nous découvrons faibles au miroir de l'espérance conquérante des djihadistes. Pourquoi le djihadisme peut-il revendiquer d'être l'alter-hégémonie de l'Occident ? Comme l'explique l'historien Gabriel Martinez-Gros, l'islam et l'Occident forment depuis longtemps deux blocs qui ont un rayonnement à nul autre pareil. Aujourd'hui - là réside la rupture -, des personnes que nous identifiions comme des damnés de la terre, les djihadistes, s'opposent à nous et ne se revendiquent pas, au contraire de l'époque des guerres anticolonialistes, des valeurs occidentales. Ils ne se réclament ni des libertés, ni de la démocratie, ni du socialisme... Au contraire, ils lancent un défi à l'Occident. L'islam, affirme l'islamologue Christian Jambet, est aujourd'hui la seule religion qui se propose, de façon militante, comme avenir du monde. Des pays comme la Chine et la Russie proposent certes une forme d'alternative à la démocratie occidentale. Mais le djihadisme est le seul à s'affirmer comme un universalisme concurrent qui aimante la jeunesse. Personne n'est prêt en Europe à mourir pour Poutine ou pour le nationalisme chinois. Avant le défi du djihadisme contemporain, vous évoquez l'aveuglement des Occidentaux face aux crises en Algérie, en Iran ou autour des Versets sataniques de Salman Rushdie... Comment ce processus s'est-il forgé ? Il y a deux aspects. D'abord, le mépris du fait religieux. Chaque fois que des gens tuaient au nom de Dieu, les Occidentaux se montraient incapables de considérer la religion comme une réalité non seulement sociale, mais aussi politique et symbolique très forte. Ensuite, il y a le péché d'orgueil occidental de continuer à se croire au centre du monde même quand on est marginalisé. Ceux qui ne comprennent pas cette évolution sont souvent complaisants à l'égard de la violence terroriste ou djihadiste. Ils croient être généreux dans le rapport à l'autre mais sont en fait dégoulinants d'égocentrisme parce qu'ils considèrent l'Occident comme le seul acteur et oppresseur possibles. J'ai été élevé dans cette famille politique-là où une guerre, une catastrophe naturelle étaient soit la faute de l'Occident, soit servaient ses intérêts. Paradoxalement, vous écrivez que l'affaiblissement politique de l'Occident pourrait redonner de l'allant à ses valeurs... Prendre conscience de sa faiblesse et l'assumer peut vous rendre attractif. La culture européenne a toujours promu l'autocritique et le doute. Si elle ne veut plus imposer ses valeurs aux autres mais estime quand même qu'elle devrait avoir le droit de les proposer au monde, c'est une force, la proposition d'un universalisme dont plein de gens peuvent se réclamer dans le monde. Vous exhortez à ce que nous soyons à nouveau fiers d'être "nous". Quelle est l'importance de ce "nous" pour vous ? On a complètement désappris à dire " nous " pour de bonnes raisons. Dès qu'on dit " nous ", on est face à " eux " et il y a de la discrimination dans l'air. Au milieu du sang et de la tragédie, le djihadisme nous aura rendu le service de nous " réobliger " à dire " nous ". Mais quel est-il, ce " nous " ? Si on ne veut pas qu'il se referme comme une ligne de barbelés à la façon de Viktor Orban, il faut en faire un " nous " en mouvement, contradictoire, fort de sa fragilité, qui assume pleinement son héritage. Les valeurs européennes ont été forgées par la philosophie grecque, le droit romain, l'éthique judéo-chrétienne, les révolutions démocratiques, le mouvement ouvrier, etc. Malgré nous, on devrait donc réapprendre à dire " nous ". Pourquoi le Belge Victor Serge occupe-t-il une place si importante dans les "lanceurs d'alerte" contre les dérives du communisme que vous épinglez dans votre livre ? Victor Serge est de la tradition antitotalitaire dont je me réclame. Libertaire et communiste, il a rejoint la révolution bolchevique avant d'entrer en dissidence et de connaître les geôles de Staline. Quand, libéré, il revient à Bruxelles, il ressent physiquement et charnellement la différence. Il signifie par là que le goulag et la démocratie telle que Bruxelles la vit en 1936, ce n'est pas la même chose. Des similitudes existent avec la situation actuelle. Si vous dénoncez, par exemple, la condition des femmes au Maroc, les gens vous répondent sur Twitter que " ce n'est pas mieux ici ". Le réflexe du " on ne fait pas mieux " ou du " il n'y a pas pire que nous " que le philosophe Alain Badiou appelle notre " infamie essentielle ", la vie de Victor Serge le dément. Se reconnaître de la tradition antitotalitaire, c'est pouvoir dénoncer les mensonges, les hypocrisies et les limites des démocraties occidentales tout en se refusant de tracer un trait d'égalité entre elles et le totalitarisme, notamment la terreur djihadiste. Cela signifie-t-il que tout ne se vaut pas et ne doit-on pas craindre que la contestation de l'universalisme européen soit une façon déguisée de considérer qu'il n'y a plus de hiérarchie des valeurs ? Dans la religion des faibles dont je parle, ce n'est même pas la relativité des valeurs qui était en vigueur, l'obsession était de dire " nous, on est pire ", " la seule oppression possible est celle de l'Occident ". Si l'Europe n'a pas vocation à imposer ses valeurs violemment, on doit pouvoir lui accorder pour le meilleur de son héritage en tout cas, ce que le philosophe antitotalitaire polonais Leszek Kolakowski appelait une autoaffirmation défensive.