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Le président français fait face à quatre crises. La première, c'est l'explosion de la fracture territoriale. La deuxième, la remise en question de la démocratie représentative; la troisième, celle du macronisme. Et la dernière, c'est celle du vide: face à lui, pas d'opposition crédible. Ce qui ressemble à un Mai 1968 2.0, une révolte soudaine et protéiforme sur les réseaux sociaux, commence avec une revendication classique, celle du pouvoir d'achat. L'étincelle, c'est la hausse du carburant. Mais cette étincelle n'est pas une anecdote: c'est parce qu'on habite loin de son lieu de travail, dans des endroits où la voiture est indispensable, que ce pouvoir d'achat s'érode. La question de l'espace, déterminante, délimi-te cette France périphérique décrite par le géographe Christophe Guilluy. Le constat n'est d'ailleurs pas nouveau: en 1995, Jacques Chirac gagnait l'élection présidentielle en faisant campagne sur la fracture territoriale. Sans parvenir à la réduire, pas plus qu'aucun de ses successeurs. La deuxième crise est politique: la démocratie représentative est contestée. Les gilets jaunes sont rétifs à toute intermédiation, le pouvoir politique a du mal à trouver des "interlocuteurs responsables". Les corps intermédiaires classiques que sont les syndicats sont ignorés par le mouvement; l'organisation de la grande concertation de trois mois annoncée par Emmanuel Macron ne va pas de soi: les préfets, représentants de l'Etat dans les départements, sont-ils légitimes à en être les coordinateurs? La sortie de crise semble d'autant plus difficile que les remèdes classiques sont inopérants. Mai 1968 était un joyeux "bololo", comme dirait le Premier ministre, mais les syndicats étaient puissants, ils pouvaient négocier (ce qui fut fait), et les institutions, fortes: une bonne dissolution, le 30 mai 1968, et voilà un raz de marée gaulliste qui déferle à l'Assemblée nationale. On peine à imaginer que des élections législatives, dans le contexte d'aujourd'hui, soient la réponse appropriée. La troisième crise vise Emmanuel Macron. S'il ne peut être tenu responsable du mal-être et de la souffrance sociale que les gilets jaunes font émerger, il en est comptable depuis son élection, le 7 mai 2017. Cette colère, il l'a vue venir, l'a analysée et a promis de la traiter. Mais sa politique, en particulier fiscale, est incomprise et radicalement contestée par une bonne partie du mouvement. Sa méthode trouve ses limites: il a voulu se passer des corps intermédiaires, il affronte la colère en direct. L'homme lui-même - dont les comportements et les petites phrases irritent - est rejeté aux cris de "Macron démission!", comme s'il fallait corriger cette erreur électorale que fut l'année 2017. Cette envie de rejouer le match est encouragée par les oppositions officielles. Qui par un référendum (Laurent Wauquiez, le chef des Républicains), qui par une dissolution (Marine Le Pen), qui en vantant "l'insurrection citoyenne" (Jean-Luc Mélenchon), qui en encourageant le mouvement (François Hollande, président de la République, 2012-2017). C'est la quatrième crise. Elle n'est pas la moins inquiétante.